Suprême NTM : L’histoire complète du groupe mythique du rap français

Il y a eu un avant et un après NTM. On ne le dit pas assez, mais avant que le mot banlieue devienne un argument de meeting politique, deux gamins de Seine-Saint-Denis avaient déjà tout compris. Nous nous souvenons encore de cette sensation étrange, la première fois qu’on entendait Joey Starr et Kool Shen poser leur voix sur un sample brut, comme un coup de poing donné dans une époque qui n’avait rien vu venir. Ce duo a bouleversé la trajectoire entière du rap hexagonal, et pas seulement par ses textes. Nous allons revenir sur cette histoire dans son entier, sans en gommer les aspérités : la naissance improbable, les scandales judiciaires qui ont fait trembler les tribunaux, les albums devenus cultes, et cet héritage qui pèse encore sur toute une génération de rappeurs.

Qui sont JoeyStarr et Kool Shen les membre du groupe Suprême NTM

Didier Morville et Bruno Lopes se connaissent depuis l’enfance, dans les rues de Saint-Denis. L’un a des origines martiniquaises, l’autre un père portugais et une mère bretonne, un mélange qui résume assez bien la réalité sociale de ce département à l’époque. Ce qui les rapproche, c’est une fascination commune pour la culture urbaine américaine, découverte lors d’une prestation de danseurs hip-hop place du Trocadéro en 1983.

On raconte souvent cette histoire avec des accents misérabilistes, comme si la Seine-Saint-Denis n’était qu’un décor de désolation. Nous préférons voir les choses autrement. Ce territoire a donné à NTM une matière première que personne d’autre n’avait à l’époque : une langue crue, une colère justifiée, une manière de raconter le réel sans filtre. Cette authenticité, on ne l’invente pas en studio, elle vient du bitume et des cages d’escalier.

La naissance du crew 93 NTM

L’anecdote fondatrice tient presque du mythe urbain. Un soir, dans le métro parisien, sur la ligne 13, un certain Jhonygo lance un défi aux deux amis : s’ils sont si doués, pourquoi ne pas écrire leurs propres textes plutôt que de se contenter d’admirer les autres. Le soir même, Joey Starr et Kool Shen posent leurs premiers lyrics sur le papier.

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Avant d’être rappeurs, ils étaient danseurs et graffeurs. Cette ligne 13 s’en souvient encore, tapissée de leurs tags. Le virage vers le rap se fait naturellement, presque par accident, et le posse 93 NTM se forme avec l’arrivée de DJ S comme DJ officiel du groupe. Ce nom, NTM, deviendra vite un symbole, un cri, une provocation assumée envers l’ordre établi.

Les débuts sur la scène rap française

La première apparition publique du groupe remonte à 1989, sur les ondes de Radio Nova, lors d’une émission animée par Dee Nasty. La même année, ils montent sur scène pour la première fois à l’Élysée-Montmartre, en première partie d’un concert marquant pour la scène naissante. Le rap français cherche encore ses codes, et NTM commence déjà à les écrire.

En 1990, leur titre Je rap atterrit sur Rapattitude, la toute première compilation consacrée au rap tricolore. On peut vraiment parler d’un acte de naissance pour ce mouvement musical en France. Peu après sort Le monde de demain, leur premier single, écoulé à plus de 50 000 exemplaires. Le morceau évoque frontalement la violence dans les banlieues, à un moment où les affrontements entre jeunes des cités lyonnaises et forces de l’ordre font régulièrement la une. Certains journalistes qualifieront ce titre de prophétique. Nous trouvons plutôt que NTM avait simplement les oreilles ouvertes sur ce que la France refusait de regarder en face.

Authentik, le premier album qui pose les bases

1991. La guerre du Golfe occupe les journaux télévisés, et NTM sort Authentik, un album au ton brut, sans concession. Les titres Authentik, L’Argent pourrit les gens ou C’est clair installent d’emblée une signature musicale reconnaissable, faite de samples secs et de flows agressifs.

C’est aussi l’époque où naît une rivalité médiatique avec le groupe marseillais IAM. Nous restons circonspects sur l’ampleur réelle de cette opposition : les deux formations partageront ensuite des scènes communes, et le tout semble avoir été davantage entretenu par la presse que par une véritable hostilité entre artistes. Cette petite guerre de clochers a surtout servi à structurer un paysage rap encore jeune, en donnant deux pôles, deux esthétiques, deux régions qui se répondaient.

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1993… J’appuie sur la gâchette et le virage new-yorkais

Pour leur second album, Joey Starr et Kool Shen font un choix qui en dit long sur leurs ambitions : ils partent enregistrer à Brooklyn, sous la direction du producteur Kirk Yano. Ce déplacement transatlantique n’est pas anodin, il traduit une volonté claire d’aller chercher à la source l’énergie du hip-hop américain plutôt que de se contenter d’en importer les codes à distance.

Le résultat s’entend immédiatement. 1993… J’appuie sur la gâchette marque une montée en puissance technique évidente, des productions plus travaillées, un son plus large. Le groupe ne se contente plus de copier un modèle, il commence à se l’approprier pour en faire quelque chose de proprement français.

Paris sous les bombes, l’ascension vers le sommet

1995 est sans doute l’année où NTM bascule définitivement dans une autre dimension. L’album Paris sous les bombes devient un énorme succès commercial, porté par des titres devenus incontournables comme Qu’est-ce qu’on attend ou Pass Pass le oinj. On y trouve aussi Affirmative Action, un featuring avec le rappeur américain Nas, une collaboration rare qui place le duo français sur une carte internationale encore largement dominée par les États-Unis.

Le groupe partage même la scène avec le Wu-Tang Clan en 1997, preuve que la reconnaissance dépasse désormais les frontières nationales. À ce moment précis, NTM occupe le sommet du rap français, sans véritable concurrent capable de rivaliser sur ce terrain-là.

L’affaire NTM, quand la justice s’attaque au rap

Le 15 novembre 1995, lors d’un concert organisé par SOS Racisme à La Seyne-sur-Mer, le groupe interprète le titre Police, particulièrement virulent envers les forces de l’ordre. L’affaire déborde vite du cadre musical pour devenir un dossier judiciaire national. En 1996, la condamnation tombe : six mois de prison dont trois fermes, une amende, et une interdiction d’exercer pendant plusieurs mois. Une sanction d’une sévérité rare pour des paroles de chanson.

Nous n’allons pas jouer la neutralité de façade sur ce point. Cette condamnation en dit long sur la manière dont la France de l’époque considérait le rap : non pas comme une forme d’expression artistique à part entière, mais comme une menace à contenir judiciairement. Le débat qui a suivi, entre défenseurs de la liberté d’expression et partisans d’un premier degré rigide, a marqué durablement la perception du rap dans le débat public français. Cet épisode a fait de NTM un symbole malgré lui, celui d’un art musical que l’institution judiciaire ne savait pas encore comment traiter.

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Suprême NTM, l’album de la consécration

1998 marque l’apogée du groupe avec la sortie de l’album éponyme Suprême NTM, à la pochette bleue devenue une image iconique, signée par le photographe Laurent Seroussi. Le succès commercial est immédiat, avec plus de 800 000 exemplaires vendus, un chiffre exceptionnel pour un disque de rap en France à cette époque.

Le titre Ma Benz devient un tube générationnel, repris partout, y compris par un public qui ne suivait pas forcément le rap jusque-là. Mais l’album ne se résume pas à ce succès facile. Des morceaux comme Laisse pas traîner ton fils ou Pose ton gun révèlent une maturité d’écriture inédite chez le duo, entre mise en garde adressée à la jeunesse des cités et lucidité désabusée sur la violence du quotidien. Ce disque restera comme leur œuvre la plus aboutie, celle qui synthétise dix ans de trajectoire artistique.

La séparation et les retours ponctuels

Paradoxalement, c’est au sommet de leur gloire que Joey Starr et Kool Shen mettent fin à l’aventure commune, chacun partant vers des projets solo et des carrières médiatiques distinctes. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 2001 sort NTM Le Clash, une résurgence discographique qui rappelle que le duo n’a jamais totalement disparu des radars.

En 2008, le groupe se reforme pour trois concerts mythiques à Bercy, un moment que beaucoup de fans qualifient encore aujourd’hui de véritable retrouvaille émotionnelle. En 2016, l’invitation surprise sur la scène de l’Olympia, orchestrée par l’animateur Mouloud Achour, ravive une nouvelle fois la flamme, avant l’annonce officielle d’une reformation en fin d’année. Ces retours ponctuels, espacés dans le temps, disent quelque chose d’important : NTM n’a jamais vraiment quitté le cœur de son public, même dans le silence.

L’héritage de NTM dans le rap français

Pour prendre la mesure du chemin parcouru, un tableau vaut mieux qu’un long discours. Voici les quatre albums studio qui ont construit la légende du groupe.

AlbumAnnéeTitres pharesVentes / Impact
Authentik1991Authentik, L’Argent pourrit les gens, C’est clairPremier album fondateur du rap français
1993… J’appuie sur la gâchette1993Enregistré à Brooklyn avec Kirk YanoMontée en puissance technique et sonore
Paris sous les bombes1995Qu’est-ce qu’on attend, Pass Pass le oinj, Affirmative Action (feat. Nas)Succès commercial majeur, reconnaissance internationale
Suprême NTM1998Ma Benz, Laisse pas traîner ton fils, Pose ton gunPlus de 800 000 exemplaires vendus

Ce parcours discographique a directement pavé la voie à une génération entière de rappeurs engagés, de IAM à Kery James en passant par Médine. Ces artistes ont repris, chacun à leur manière, cette exigence de précision lyrique et cette volonté de porter une voix sociale plutôt qu’un simple divertissement. Apple Music évoque à juste titre une place au panthéon du rap français pour désigner ce que NTM représente aujourd’hui.

NTM n’a pas seulement fait du rap, ils ont donné à toute une génération le droit de dire les choses sans les édulcorer.

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