Un parking McDonald’s, un soir d’octobre, treize balles de kalachnikov. C’est ainsi que s’est achevée la vie d’Anthony Edet, connu de tous sous le nom de Samat. Nous n’avons jamais eu affaire à une star du rap grand public, ni à un habitué des plateaux télé. Pourtant, dans le 93, et particulièrement à Stains, son nom résonne comme celui d’une légende. Contrairement à ses amis Fianso, Alibi Montana ou Kaaris, il n’a jamais connu le succès commercial. Son parcours, lui, mérite qu’on s’y attarde sans détour ni filtre : vingt ans de musique, de prison, de fidélité à un territoire et, au bout, une mort violente qui a bouleversé toute une scène.
Dans cet article :
ToggleQui était Samat, la légende discrète du 9.3
Samat était bien plus qu’un simple rappeur : il produisait aussi une partie de ses projets, en indépendant, loin des grosses maisons de disques. Son ancrage géographique n’a jamais bougé : Stains, en Seine-Saint-Denis, et plus précisément le quartier du Clos-Saint-Lazare, qui a façonné chaque ligne de ses textes. Le paradoxe de sa carrière tient en une phrase : peu connu du public généraliste, mais respecté par les figures les plus marquantes du rap hardcore français, de Fianso à Kalash Criminel en passant par Niro et Alibi Montana.
Son style ne trompait personne. Cru, direct, obsédé par l’univers gangster, il racontait sans détour la violence des rues qu’il connaissait de l’intérieur. Ce n’était pas une posture marketing : c’était son quotidien, transformé en musique.
Stains (93) : le terreau d’un rap sans filtre
Pour comprendre Samat, il faut d’abord comprendre Stains, et plus précisément la cité du Clos-Saint-Lazare. Ce quartier a connu une série de règlements de comptes meurtriers depuis le milieu des années 1990, un phénomène suffisamment marquant pour faire la une du Parisien à plusieurs reprises. Ce territoire n’était pas un simple décor pour Samat : c’était la matière première de son écriture.
Des titres comme « 93 » ou « Mentalité Stanoise » ne sont pas de simples morceaux, ils fonctionnent comme de véritables hymnes à son quartier. On y retrouve un attachement viscéral, presque territorial, à une identité que beaucoup d’artistes auraient préféré gommer pour toucher un public plus large. Lui a fait l’inverse.
| Repère | Détail |
|---|---|
| Quartier | Clos-Saint-Lazare, Stains |
| Département | Seine-Saint-Denis (93) |
| Surnom associé | Rappeur du 9.3 |
| Lien avec la scène locale | Proche de Sofiane, Niro, Bakyl, Alibi Montana |
Les débuts en 1998 avec le collectif La Rafale
Tout commence en 1998. Samat intègre le collectif La Rafale, aux côtés d’artistes comme Larsen, et fait ses premières armes dans un rap encore largement souterrain. Ces années-là, il ne cherche pas la lumière : il accumule les featurings, construit sa réputation dans le milieu, sans percer véritablement en solo.
Cette période se traduit surtout par une série de mixtapes intitulée Hip Hop de rue, trois volumes qui posent les bases de son identité street bien avant la sortie de son premier album. On sent déjà, dans ces projets collectifs, un artiste qui préfère la fidélité au groupe plutôt que la course individuelle vers le succès.
2006-2009 : l’ascension avec Juste Milieu et La Douleur du Bitume
En 2006 sort enfin Juste Milieu, son premier album solo. La liste des featurings impressionne pour un artiste encore relativement inconnu du grand public : Lino d’Ärsenik, Soprano, Tandem, Alibi Montana ou Rockin Squatt participent au projet. Cette reconnaissance entre pairs confirme ce que beaucoup pressentaient déjà dans le milieu.
L’année suivante, en 2007, il livre un album collectif avec La Rafale, preuve qu’il n’a jamais tourné le dos à ses débuts. Puis vient 2009 et La Douleur du Bitume, sorti chez Because Music. Ce disque affine encore son gangsta rap, sans jamais tomber dans une glorification gratuite de la violence, contrairement à ce que certains détracteurs ont pu lui reprocher à l’époque.
2010 : la parenthèse judiciaire qui change tout
En 2010, la trajectoire musicale de Samat s’interrompt brutalement. Il est arrêté pour tentative d’assassinat près du centre commercial Cora de Garges-lès-Gonesse, dans une affaire liée à des tensions autour d’une marque de vêtements. Cet épisode marque le début d’une longue série de démêlés avec la justice qui rythmeront le reste de sa vie.
Voici les principaux jalons judiciaires qui ont marqué sa carrière :
- 2010 : arrestation pour participation à un règlement de comptes devant le supermarché Cora de Garges-lès-Gonesse
- 2017 : arrestation lors d’un contrôle routier ayant conduit à la découverte d’une arme et de stupéfiants
- 2018 : mise en examen avec dix complices pour trafic d’armes remilitarisées et de cannabis
Le retour en 2016 grâce à Sofiane et la série Jesuispasséchezso
Après des années de silence forcé, Samat revient sur le devant de la scène en septembre 2016 grâce à un featuring avec Sofiane sur « Tireurs dans la ville », épisode 9 de la série #Jesuispasséchezso. Ce morceau agit comme un déclic : le public découvre ou redécouvre un vétéran que beaucoup pensaient définitivement écarté du jeu.
En 2017, il enchaîne avec une série de freestyles intitulée Réel, en compagnie de Niro, Bakyl et Sofiane. Ce moment marque une véritable seconde vie artistique, portée par des amitiés fidèles plutôt que par un calcul commercial. On sent, à cette période, un homme qui retrouve sa place sans forcer, simplement parce que le respect qu’il inspirait n’avait jamais disparu.
Nouvelles arrestations et le projet inachevé Commission Rogatoire
Ce regain de popularité est de courte durée. En septembre 2017, un contrôle routier tourne mal : les forces de l’ordre découvrent une arme et des stupéfiants. Quelques mois plus tard, en février 2018, il est mis en examen avec dix complices pour trafic d’armes et de cannabis, une affaire menée en partie depuis sa cellule de la maison d’arrêt d’Osny.
Malgré cette pression judiciaire constante, Samat continuait de préparer un nouvel album, Commission Rogatoire, avec des featurings lourds annoncés : Niro, Bakyl, Kaaris, CG6, Timal ou encore Sofiane. Ce projet, qui aurait pu marquer un vrai retour sur le devant de la scène, restera inachevé. Sa mort en a décidé autrement.
La mort de Samat le 7 octobre 2019 à Garges-lès-Gonesse
Le 7 octobre 2019, vers 19h30, des riverains de l’avenue Stalingrad à Garges-lès-Gonesse entendent des coups de feu. Sur place, les forces de l’ordre découvrent une Renault Clio sur le parking d’un McDonald’s. Derrière le volant, Anthony Edet, 37 ans, est retrouvé criblé de treize balles de kalachnikov, dont cinq à la tête. Sa compagne, assise à ses côtés, échappe miraculeusement à la fusillade, simplement éclaboussée de sang.
Les investigations menées ensuite par les enquêteurs évoquent une guerre entre bandes rivales pour le contrôle d’un garage automobile de Stains, où circulait un trafic de véhicules. Un an et demi après les faits, les commanditaires présumés sont arrêtés, mais le tireur reste en fuite. Face à cette disparition brutale, la scène rap française réagit spontanément : Fianso, Alibi Montana, Niro et Kalash Criminel rendent tous hommage à un artiste qu’ils considéraient comme un des leurs, malgré sa notoriété limitée auprès du grand public.
L’héritage musical et symbolique de Samat
Aujourd’hui encore, des titres comme « Réel #4 » ou « Mentalité Stanoise » continuent d’être écoutés par les puristes du rap hardcore français. Samat n’a jamais visé les charts, et c’est peut-être justement pour ça qu’il reste une référence pour ceux qui cherchent une forme d’authenticité que le rap grand public a parfois perdue en chemin.
Nous pensons que sa place dans l’histoire du rap francilien ne se résume ni à un simple fait divers, ni à une carrière commerciale ratée. Samat incarne un témoin brut d’une époque et d’un territoire trop souvent caricaturés par les médias. Sa mort tragique ne doit pas effacer ce qu’il représentait vraiment : un artiste fidèle à ses racines jusqu’au bout, sans jamais renier d’où il venait.
