Les Little : Origine, histoire et membres du groupe pionnier du rap français

Il existe une vidéo sur Youtube, tournée en 1992 dans les rues de Vitry-sur-Seine, où trois jeunes hommes en costume prince-de-galles parlent de débrouillardise et de fraternité devant une caméra de l’INA. Ces trois hommes, Sulee B Wax, Ronald et DJ Sek, s’appellent Les Little. Vous ne les connaissez peut-être pas, et c’est bien là le problème.

Pourtant, cette même année 1990, ils partagent l’affiche du palais des sports de Saint-Denis avec Suprême NTM et IAM, lors de la fameuse Nuit du rap. On parle ici d’un groupe qui a joué en première partie de Big Daddy Kane à l’Élysée-Montmartre, qui a signé chez une major avant presque tout le monde, et qui a fait chanter Manu Dibango sur un disque de rap français en 1992. Alors pourquoi ce nom a-t-il disparu des mémoires collectives, alors que ceux de leurs contemporains sont devenus des noms de rue et des sujets de documentaires sur Netflix ? Nous avons creusé leur histoire, et nous avons trouvé matière à réparer un oubli.

Vitry-sur-Seine, le berceau du groupe

Tout commence en 1986, loin des studios et des maisons de disques. Sulee B Wax fonde à Vitry-sur-Seine un crew de breakdance baptisé les Atomic Breakers, avec plusieurs amis du quartier dont Ronald. On est encore dans l’ère du break, celle où le hip-hop se danse avant de se rapper. C’est un peu plus tard que Sulee B découvre véritablement le rap, sur la scène des New Generation MC, à la salle Le Chat de Châtillon, dans les Hauts-de-Seine.

Avec Ronald, il écrit et teste ses textes chaque semaine dans cette salle, comme on répète un sport avant la compétition. Le trio se complète avec le beatboxeur UZB, tous trois originaires de Vitry. Le nom du groupe naît d’une double origine amusante : « Little B », surnom donné à Sulee B par sa propre sœur, et « tiheup », verlan de « petits », sobriquet que leur collent les New Generation MC parce qu’ils sont les plus jeunes de la bande. On ne choisit pas toujours son nom de scène, parfois c’est le quartier qui le fait pour vous.

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Sulee B Wax, Ronald et les premiers membres

Le noyau fondateur reste simple : Sulee B Wax et Ronald forment le duo créatif, rejoints par UZB au beatbox. Sulee B endosse vite un rôle qui dépasse celui de simple rappeur : il devient le producteur attitré du groupe, composant les premières instrumentales avec un sampler EPS emprunté au Mouvement Authentique. Le titre Le Rap est ma vie sort de ces premières sessions de bricolage sonore.

Le line-up évolue vite, comme souvent dans ces collectifs de la fin des années 1980. Voici les grandes lignes de cette formation mouvante.

MembreRôlePériode
Sulee B WaxMC, producteur1986 à 1992
RonaldMC1986 à 1992
UZBBeatboxeurJusqu’en 1989
DJ GutsPlatinesJusqu’en 1989
DJ SekPlatines1989 à 1992

Le Mouvement Authentique et la scène parisienne

Les Little intègrent le Mouvement Authentique, un collectif de groupes originaires de la banlieue sud parisienne. C’est d’ailleurs ce collectif qui leur prête le sampler EPS avec lequel Sulee B compose. Dans ces années-là, le rap français ne se structure pas dans les bureaux d’une maison de disques, il se structure autour de solidarités de quartier, de matériel partagé et de scènes improvisées.

Leur première vraie scène a lieu à la Grande Rap Party, organisée par le Black Panther « Papy » Chignol à la mairie du 14e arrondissement de Paris, où ils remplacent au pied levé les New Generation MC. Cette prestation ne passe pas inaperçue : elle leur vaut une invitation de Dee Nasty sur son émission culte, Le Deenastyle. À l’époque, passer chez Dee Nasty équivaut presque à une consécration pour un jeune groupe de rap. On comprend, en lisant cette trajectoire, que rien de tout cela n’est le fruit du hasard, mais bien celui d’un réseau d’entraide dense et exigeant.

DJ Guts puis DJ Sek : le turntablisme du groupe

En décembre 1989, Les Little assurent la première partie de Big Daddy Kane à l’Élysée-Montmartre. Le manager Djida, présent au concert, décide de les faire jouer à Bobino puis de les faire tourner dans toute la France. Pour ce concert marquant, le trio imite le style vestimentaire de Big Daddy Kane et se présente en costume, une signature scénique qu’ils garderont ensuite, se produisant uniquement en costume prince-de-galles noir, gris ou bleu.

C’est à cette période que la formation bouge : UZB quitte le groupe, et DJ Guts, qui les accompagnait aux platines, est remplacé en 1989 par DJ Sek. On sous-estime souvent l’apport d’un DJ dans un groupe de rap old school, alors qu’il porte pourtant l’identité sonore entière sur ses épaules, le scratch venant remplacer la boîte à rythmes pour donner du relief et de la texture à chaque morceau. Avec DJ Sek aux platines, Les Little trouvent enfin leur formation définitive, celle qui va les mener jusqu’à l’album.

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Rapattitude, la major et la reconnaissance

Les Little assurent ensuite les premières parties de Niagara, Mano Negra et Bérurier Noir, preuve que leur rap dépasse déjà le cercle strictement hip-hop pour toucher un public rock alternatif. En octobre 1990, ils se produisent à la Nuit du rap au palais des sports de Saint-Denis, aux côtés de Suprême NTM et IAM. Cette soirée reste un jalon fondateur du rap français, et Les Little y figurent en bonne place, pas en simples spectateurs.

Ils font ensuite partie de la première génération de groupes du mouvement rap français signés par une major, chez Phonogram. On oublie souvent à quel point ce pari était risqué à l’époque : personne, en 1990, n’était certain que le rap allait devenir un genre commercial en France. Les majors tâtonnaient, les décideurs hésitaient, et signer un groupe de banlieue en costume prince-de-galles relevait presque de l’intuition pure plus que du calcul marketing. Cette prise de risque mérite d’être rappelée, tant elle a ouvert la voie à d’autres signatures qui suivront.

Ressens le son, le single avec Manu Dibango

En février 1992, le groupe sort son premier single, Ressens le son, avec la participation du saxophoniste Manu Dibango. Cette collaboration naît d’une initiative de Jacques Sanjuan, alors patron de Phonogram, qui fait découvrir le groupe au musicien. Dibango raconte avoir été séduit par les harmonies et les cuivres du disque, ainsi que par l’enthousiasme de ses propres enfants à son écoute. Une rencontre est ensuite organisée en studio, où Dibango et le groupe s’entendent rapidement.

Ce featuring dit beaucoup de l’identité musicale de Les Little. Le groupe puise dans le funk, le jazz et la soul autant que dans le hip-hop américain, avec des influences affichées comme EPMD ou Eric B. and Rakim. Associer un saxophoniste africain-camerounais légendaire à un jeune groupe de rap de Vitry-sur-Seine, en 1992, c’était affirmer une filiation musicale bien plus large que celle du simple sample. Nous trouvons ce choix particulièrement audacieux, presque avant-gardiste pour l’époque.

Les Vrais, l’unique album du groupe

La même année, Les Little publient leur unique album, Les Vrais, sur les labels Mercury et Phonogram. Le disque se distingue par des paroles percutantes abordant des thèmes sociaux et politiques, et par un style linguistique marqué, puisque le groupe pratique volontiers l’egotrip et utilise le veul, un argot propre à Vitry-sur-Seine. Le 25 avril 1992, ils défendent cet album en concert à La Cigale, à Paris, une salle qui accueille déjà les artistes confirmés de la scène rock et rap.

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Plusieurs titres marquent durablement les auditeurs de l’époque, et continuent d’être cités aujourd’hui par les amateurs de rap old school :

  • Ressens le son, avec Manu Dibango au saxophone
  • Journée de fou, un des morceaux les plus repris de l’album
  • Des featurings avec Daddy Yod et Bernard Cély, qui apportent une couleur reggae et soul supplémentaire

Le style du groupe, marqué par un sampling épuré, fait dire au journaliste Thomas Blondeau que Les Little sont des précurseurs d’une école entière du rap français. Nous partageons pleinement cette lecture : cet album mérite une écoute attentive, au-delà de son statut de simple curiosité vintage.

La séparation et l’après Les Little

Le groupe se sépare peu après la sortie de l’album, à la suite d’un désaccord avec sa maison de disques. C’est la fin brutale d’une aventure qui aura duré à peine six ans, de 1986 à 1992. Ronald raconte d’ailleurs, dans une interview accordée en 1993, que le nom même du groupe ne leur appartenait pas vraiment : c’est le Mouvement Authentique qui les surnommait ainsi, parce qu’ils étaient les plus jeunes du collectif.

Ronald et Sulee B ne restent pas inactifs longtemps. Ils fondent le groupe Da Lausz, intégré au collectif Mafia Underground, ainsi que le label Pay Back, sur lequel ils produisent notamment Sté Strausz et la Mafia Underground. Sulee B devient par la suite concepteur musical et producteur pour plusieurs rappeurs français, prolongeant son influence loin des projecteurs. DJ Sek, de son côté, fonde le label Time Bomb. On voit bien que l’histoire de Les Little ne s’arrête pas avec la dissolution du groupe, elle se transforme et irrigue d’autres projets.

L’héritage des Little dans le rap français

Malgré une carrière courte, Les Little ont contribué à la structuration du rap français et à son passage vers une reconnaissance plus large. Ils appartiennent à cette génération qui a consolidé le genre et lui a donné une identité propre, aux côtés de groupes bien plus médiatisés. Nous trouvons injuste que leur nom circule si peu aujourd’hui, alors que leur trajectoire coche pourtant toutes les cases d’un récit fondateur : la banlieue, le collectif, la signature chez une major, le disque marquant.

En 2025, le label Vinymatic Records leur rend justice avec une réédition vinyle de l’album Les Vrais, trente-trois ans après sa sortie originale. Le label présente cette réédition comme la toute première depuis 1992, un événement pour les collectionneurs et pour tout amateur sérieux de hip-hop hexagonal. Cette réédition ne relève pas seulement de la nostalgie vinyle, elle rappelle que l’histoire du rap français ne se résume pas à ses figures les plus célèbres, et que certains pionniers méritent d’être réécoutés, tout simplement.

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