Chronique : Vald – Agartha

Quand Valentin Brunel dévoile Agartha le 20 janvier 2017, la scène rap française retient son souffle. Après avoir conquis le public avec ses mixtapes délirantes et son tube « Bonjour », le rappeur d’Aulnay-sous-Bois livre enfin son premier album studio officiel. Vous attendiez un projet cohérent ? Vous obtenez un ovni musical de 17 titres qui divise autant qu’il fascine. Entre génie créatif et chaos assumé, Agartha s’impose comme l’un des albums les plus marquants de 2017, certifié double disque de platine et véritable laboratoire d’expérimentation artistique.

Un premier album studio très attendu

Trois ans après NQNT et deux ans après NQNT 2, Vald franchit le cap de l’album studio avec Agartha. Le timing n’est pas anodin : l’artiste a su construire méthodiquement son ascension, passant de rappeur underground à phénomène viral grâce à « Bonjour » et ses 12 millions de vues. Cette progression calculée culmine avec un projet de 64 minutes qui s’écoule à 15 446 exemplaires dès sa première semaine, propulsant directement Vald en tête du Top Albums français.

La stratégie marketing déployée autour d’Agartha révèle un artiste conscient des codes du spectacle. Les singles « Eurotrap », « Mégadose » et « Kid Cudi » préparent le terrain avec des clips concepts toujours plus déjantés. Vald maîtrise parfaitement l’art du buzz : parodie de youtubeur sataniste, tournage sur fond vert, apparition déguisé en Trump au Grand Journal. Cette campagne de communication atypique reflète déjà l’ADN de l’album : surprendre, déranger, questionner.

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L’univers schizophrénique de Vald dévoilé

Agartha fonctionne comme un double tableau qui reflète la personnalité complexe de son créateur. D’un côté, nous découvrons des morceaux « conscients » comme « Mégadose », « Si j’arrêtais » ou « Vitrine », où Vald développe une réflexion sociale aboutie. De l’autre, des tracks complètement timbrées comme « Lezarman », « Petite chatte » ou « Eurotrap » qui flirtent avec l’absurde le plus total.

Cette dualité n’est pas accidentelle mais constitue l’essence même du concept « Ni Queue Ni Tête » poussé à son paroxysme. Vald crée son propre monde subjectif, un royaume souterrain – référence directe à l’Agartha légendaire – où toutes ses obsessions cohabitent. Complotisme, dépression, vulgarité assumée et critique sociale s’entremêlent dans un univers cohérent malgré son apparente incohérence. L’artiste assume pleinement cette schizophrénie créative, transformant ses troubles en force artistique.

Une production variée et des collaborations choisies

L’équipe de beatmakers qui entoure Vald depuis ses débuts livre ici son travail le plus abouti. DJ Weedim, Seezy, BBP, Sirius et Dolor composent des instrumentales éclectiques qui épousent parfaitement les multiples facettes de l’album. Cette diversité sonore permet à Vald d’explorer différents registres sans jamais perdre son identité.

Concernant les collaborations, Vald fait le choix de la rareté avec seulement deux featurings sur 17 titres. Suikon Blaz AD apparaît sur « Blanc », confirmant leur complicité artistique, tandis que Damso explose littéralement l’instrumentale de « Vitrine ». Cette collaboration avec le rappeur belge, enregistrée avant leurs explosions respectives, préfigure leurs futurs succès et démontre leur alchimie naturelle.

Style musicalMorceaux représentatifsCaractéristiques
TrapMégadose, StripBeats lourds, hi-hats rapides
Cloud rapJe t’aime, LibelluleAtmosphères planantes, mélodies éthérées
HorrorcoreLezarman, Petite chatteSonorités sombres, thèmes dérangeants
Rap conscientSi j’arrêtais, VitrineMessages sociaux, introspection

Les thématiques profondes derrière la folie apparente

Sous ses dehors déjantés, Agartha porte un regard acéré sur la société contemporaine. Dans « Mégadose », Vald dénonce avec virulence la surconsommation et l’aliénation moderne : « Le marché nous a baisé, j’regarde les frères se faire rabaisser ». Le clip, véritable mise en abyme de notre rapport à la junk-food et aux écrans, transforme cette critique en performance artistique dérangeante.

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« Vitrine » avec Damso aborde frontalement la question de la prostitution, dépeignant sans fard la réalité sordide des vitrines bruxelloises. Loin du voyeurisme, les deux rappeurs livrent un témoignage brut sur la marchandisation des corps. Parallèlement, des titres comme « Kid Cudi » ou « Ma meilleure amie » explorent les territoires intimes de la dépression et des addictions, révélant un Vald vulnérable derrière le personnage provocateur.

Un flow révolutionnaire et des textes percutants

Techniquement, Agartha marque une évolution majeure dans le style de Vald. Son flow devient plus saccadé, plus imprévisible, épousant parfaitement l’esthétique « Ni Queue Ni Tête ». L’utilisation mesurée de l’autotune sur certains passages comme « Petite chatte » démontre sa capacité à s’approprier les codes actuels sans perdre son identité.

Sur les 17 titres, Vald jongle entre différents registres vocaux avec une aisance déconcertante. Il passe du rap rageur de « Eurotrap » aux mélodies planantes de « Je t’aime », du spoken word de « Lezarman » aux envolées lyriques de « Libellule ». Cette polyvalence technique sert un propos toujours ciselé, où chaque punchline fait mouche et chaque métaphore révèle une profondeur insoupçonnée.

La réception critique et l’impact sur le rap français

Agartha divise la critique dès sa sortie, symptôme d’un album qui refuse les cases préétablies. Certains médias saluent un « ovni révolutionnaire » qui bouscule les codes du rap français, louant l’originalité et la cohérence paradoxale du projet. D’autres pointent un manque de direction claire, reprochant à Vald de privilégier la provocation à la substance.

Cette polarisation des avis révèle la nature disruptive d’Agartha dans le paysage rap de 2017. L’album arrive à un moment charnière où le genre cherche de nouvelles voies d’expression, entre trap américanisée et rap conscient traditionnel. Vald propose une troisième voie, assumant pleinement l’absurdité comme moyen d’expression artistique légitime.

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Les points forts et faibles relevés par la critique se résument ainsi :

  • Points forts : Originalité conceptuelle, diversité des productions, textes ciselés malgré l’apparente folie, performance vocale remarquable
  • Points faibles : Longueur excessive (64 minutes), inégalité entre les titres, côté « troll » parfois gratuit, peu de collaborations

Le court-métrage : une approche cinématographique innovante

Quatre mois après la sortie d’Agartha, Vald révolutionne la promotion musicale en dévoilant un court-métrage de cinq clips enchaînés : « Strip », « Je t’aime », « Totem », « L.D.S » et « Lezarman ». Cette approche transmedia, réalisée par le duo Kub & Cristo, transforme l’album en véritable expérience cinématographique.

Le concept narratif suit Vald dans une journée post-soirée, de son réveil difficile jusqu’à un showcase improvisé. Cette mise en scène du quotidien de l’artiste, ponctuée de références à ses polémiques (le maillot de l’OM au Vélodrome), crée une intimité inédite avec son public. L’inclusion d' »Urbanisme » de NQNT 2 dans cette continuité visuelle démontre la vision globale de Vald, qui conçoit sa discographie comme un ensemble cohérent.

Agartha aujourd’hui : un classique du rap français ?

Huit ans après sa sortie, Agartha s’impose progressivement comme un album charnière dans l’histoire du rap français. Son influence se ressent chez une nouvelle génération d’artistes qui n’hésitent plus à mélanger les genres et à assumer l’absurde comme moyen d’expression. Le succès commercial (double platine) a validé la pertinence de cette approche alternative.

Dans la discographie de Vald, Agartha reste l’album de la maturité créative, celui où l’artiste assume pleinement sa singularité. Les projets suivants (XEU, Ce Monde Est Cruel) confirmeront cette voie tracée, mais aucun n’égalera l’impact disruptif de ce premier opus. Aujourd’hui, Agartha résonne comme un manifeste artistique, la preuve qu’on peut révolutionner un genre en refusant ses codes établis tout en respectant son essence profonde.

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