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« Sun Tzu » : l’album parfait de Rohff

L'équipe de VRF a réalisé pour vous l'album "parfait" de Rohff

Au premier regard on comprend. Housni Mkouboi alias Rohff est habité par le rap. Bousillé même. Comme s’il n’y avait jamais eu la moindre distance de sécurité entre son esprit et la flamme dévorante de cette musique. Elle l’a embrasé dès ses plus jeunes années, pour ne plus jamais s’éteindre. Beaucoup diront qu’elle a entièrement consumé l’homme. Qu’il n’y a plus d’éclat, ou du moins que le rappeur n’a plus le geste pour la rendre aussi crépitante qu’avant. La vérité c’est que l’on n’enterre jamais un tel MC. Peu importe les échecs et les excès. Finalement, il y a quelque chose qui se rapproche de la torture psychologique à vouloir ériger un « album parfait » d’un rappeur en puisant dans toute sa carrière. Dans le cas de Rohff, on nage en plein supplice. La rage, la férocité, la poésie et la virtuosité, la musique de l’enfant des îles de la Lune, c’est tout ça, et tout ce que ça implique derrière. Une belle pile de 8 albums (ainsi que 2 mixtapes et 2 maxis) étalés sur 18 ans. Un neuvième, Surnaturel qui ne devrait plus (trop) tarder. C’était l’occasion idéale pour la rédaction de se prêter à l’exercice. Avec une idée bien en tête, celle d’emprunter à chaque chapitres des fragments pour rendre dignement hommage à toute l’Histoire. L’Histoire avec un grand H comme Hous’, c’est-à-dire avec un accent de scarla et une dent en moins.

 

1. Charisme feat Wallen : Avant que ça devienne un peu kitsch puis carrément obsolète, l’association rappeur – chanteuse R&B restait la configuration classique pour bâtir un tube. Mais c’était déjà comme pour tout, il y avait ceux qui faisaient ça plus ou moins correctement, et il y avait ceux qui faisaient ça mieux que les autres. Charisme c’est le haut du panier. Une Wallen pas vraiment là pour jouer la précieuse, et un Rohff qui n’a pas prévu d’arrondir les angles non plus. Un titre qui rassemble artistiquement et symboliquement les deux artistes à la perfection. L’été 2005 s’en souvient.

 

2. K-Sos for Life : Seul Rohff peut choisir ce type de prod’, insignifiante à la première écoute, il l’a sublime littéralement. L’histoire du k-sos, c’est nous à un moment de notre vie, le k-sos se trouve également de façon clairsemée au quartier. Mention spéciale au refrain, clairement, on le chantonne sans trop le vouloir. Malgré des métaphores légères, on détecte un message très sérieux derrière ce titre. Celui d’une société parallèle, en marge de la société que l’on nous impose, là où des situations peuvent paraître rocambolesques, le k-sos est dans un environnement avec ses propres codes, il est k-sos avec du recul seulement… Rohff président de la France insoumise, c’est pour bientôt.

 

3. Relation de merde : Sur ce morceau, on traite de sujets qui nous ont tous touchés un jour : la trahison et l’hypocrisie. À chaque fois qu’un « vrai faux ami » vous tourne le dos, l’écoute de ce titre est à recommander, Rohff trouve les mots exacts pour traduire ce sentiment. C’est aussi une discipline dans laquelle il excelle : le fait de ressembler à chacun d’entre nous. Très bon morceau pour les dimanches soirs maussades, il fera l’effet d’un café sans sucre, à la fois stimulant et amer, et gommera le doux chagrin.

 

4. Zlatana : Après la Kadera, la Zlatana ! Rohff est tout simplement succulent dans ce type d’exercice. On avait eu le masterpiece avec Starfuckeuse mais Zlatana se différencie avec son fond en storytelling. Le morceau s’essouffle et perd un peu de son énergie au fur et à mesure, mais quelques lyrics bien choisis permettent de garder le son à flot. La Zlatana est cruellement efficace, tout comme le refrain certes simpliste, mais qui marque une véritable pause avec le reste. Désormais la Zlatana a fort à faire du côté de Manchester. 

 

5. TDSI : Fermez les yeux et imaginez David Hasselhoff, la main droite sur le volant et le coude gauche dehors, seul façon d’apprécier au mieux ce morceau. Effectivement, grandement inspiré du générique de K-2000, ce morceau est tellement simple qu’il en devient culte. Vous l’aurez compris, le fil conducteur (sans jeu de mots) est l’univers du joint de culasse et de l’huile Motul. Morceau qui ne ressemble à aucun autre, Rohff réussit l’équilibre parfait entre rap et morceau plus ouvert, c’est clairement ça la « Rohff sensation ». Hélène Segara aime ses gars rares et elle a bien raison ! 

 

6. À bout portant : Un refrain légèrement emprunté aux lyrics de Rim’k dans Assoce de… ; le rappeur vitriot soigne des couplets de haute voltige. La recette est très classique, voire très linéaire, mais définitivement emblématique dans ce qu’il peut faire mieux. Cet exercice est un peu pour lui « un morceau pantoufle », il rentre dans le morceau les pieds nus et puis tout roule, il est en plein confort. Des lyrics à bout portant, découpés au couteau. Une énergie maitrisée, un refrain qui se fond parfaitement dans la dynamique du morceau. A défaut d’être classique, ce titre est culte ! 

 

7. Dirty Hous’ feat Big Ali : Sur une prod’ de Wealstarr, Rohff s’offre un banger hybride aux touches street-crunk. Tout dans la démesure, la testostérone et l’égo surdimensionné. Un Big Ali gueulard (pléonasme) fait rentrer cette fanfare dans la postérité, tandis qu’on aperçoit dans le vidéoclip une Diam’s brièvement couronnée comme elle le mérite. Ça pète, ça flash, ça crie, ça rebondit, Dirty Hous’ c’est l’Amérique.

 

8. Que pour les vrais : Bien souvent, quand il active le mode destruction, Housni a du mal à contenir son éruption sur morceau restreint dans la durée (moins de 8 minutes pour lui). Présent sur Le Code de l’horreur, ce titre est une des rares exceptions et automatiquement, un chef d’oeuvre. Sans doute parce qu’il y fonce moins tête baissée. En témoigne les cassures de rythme, et les différents jeux de voix. C’est comme si toute cette tempête était finalement exécutée  avec un véritable sang froid. Presque en décalage avec le caractère du bonhomme, si prompt à l’impulsivité et au coup de chaud. Et qui revient ici le tablier plein de sang, mais la caboche bien lucide.

 

9. Dounia :  Il y a toujours eu chez Rohff cette capacité à rapper à coeur ouvert. Dounia, dans la religion musulmane, désigne la vie d’ici bas, la vie matérielle et physique. En opposition à la vie de l’au delà. Rohff décrit un quotidien de manière brute et froide. Sans pointer les contradictions des autres, il se remet également en question de façon très lucide. Les titres « autoroutes » sans refrains, il maîtrise ça à la perfection, aussitôt une phrase terminée, on se concentre pour bien comprendre la prochaine. Ce type de morceau est indispensable à la carrière de Rohff et donc par effet boule de neige, indispensable au rap. Ce son est l’oeuvre d’un chef, à défaut de titiller le chef d’oeuvre. 

 

10. 94 : Rohff rend un hommage magistral à son département et il n’oublie aucun détail. Pour l’intro il fait appel à Eklips qui balaie rapidement tous les départements franciliens avec une parfaite imitation du rap game. Puis, tout au long du morceau Housni conduit ses auditeurs dans les moindres recoins du secteur. Enfin, pour replacer le Val-de-Marne sur la carte du rap français Rohff fait appel à un géant de la musique : Mr Porter, producteurs parmi d’autres qui ont contribué à la grandeur d’Eminem et de 50 cent. Seulement ça. Justement, c’est bien que l’on parle de cette instru, c’est la grande force de ce morceau, elle est particulièrement marquante et restera gravée. Si vous possédez le genre de voitures qui passent de 0 à 150 km/h en quelques secondes vous apprécierez encore plus le moment à bord de votre vaisseau.

 

11. Regretté : Ce morceau c’est un symbole. C’est plus qu’un énième titre fleuve nu d’un quelconque refrain. C’est une larme qui coule et s’éclate sur le micro. Elle est gorgée de chagrin, d’hommage, et d’humilité. En s’appuyant sur sa propre douleur d’avoir vu des proches partir trop tôt, Rohff fait écho à la souffrance intérieure de beaucoup d’hommes et femmes touchés par le deuil. Si encore aujourd’hui tout ne s’est pas écroulé autour de lui, si une frange du public ne le lâchera jamais complètement, c’est aussi grâce à ce type de morceau.

 

12. Le son c’est la guerre : Pour ceux de la Mafia K’1 Fry était le détonnant cri des territoires débranchés de Paris. Bourrin, enthousiaste, revendicateur de ses propres codes. Dessus, Rohff était sublime, et il incarnait tout la symbolique mythique de ce clip et morceau. En 2003, il sort Le son c’est la guerre sur un maxi du même nom, et pousse seul le curseur de la brutalité de son passage sur Pour ceux à l’extrême sur un titre de 7 minutes. Comme s’il avait voulu reproduire la même peinture, mais sur une toile d’un écran de cinéma plutôt qu’un pupitre. Rafales de balles, instrumentale caverneuse, et drapeau lascar tenu à bout de bras. Redoutable.

 

13. En mode :  C’est autour de l’art du gimmick que s’articule ce titre agressif. En mode est une expression qui a marqué une génération toute entière. Housni ne s’est pas gêné pour en faire un égo-trip puissant ou il décide clairement de foudroyer la concurrence. Issu de la compilation Street Lourd Hall Star, les références au 94 sont partout, l’esprit Mafia k’1 Fry s’empare des moindres rimes de ce morceau. Pour ce qui est de la tête pensante musicale, on retrouve Spike Miller à la prod, encore un poids lourd pour harmoniser le tout. Très bon morceau pour les virées nocturnes au volant d’une fusée. Et pour les sceptiques si vraiment il en existe encore, se référer au live du morceau pendant le concert au Zénith en 2008.

 

14. Message à la racaille : Pour ce titre poignant Rohff adresse un message aux jeunes tentés de franchir la ligne rouge. Il dresse le tableau de cette vie aux frontières de l’illicite et se tourne vers ceux qui sont tiraillés par la tentation du démon qui sommeille en eux. Ce morceau sonne comme un cri d’alerte ou l’artiste essaie de dissuader les plus éprouvés d’entre nous. Ici Housni est accompagné par Sayd des Mureaux, un producteur qui l’a suivi tout au long de sa carrière. Même 13 ans après ce titre répond encore à des questions en suspens. Conseil d’écoute : à éviter le dimanche soir pour le coup.

 

15. AK 47 monologue : Sur une prod progressive et enivrante, Rohff monte le ton crescendo pour cracher un texte à la manière d’une arme automatique. C’est peut-être ce qu’Housni sait faire de mieux, le daron du rap hardcore se balade sur la prod et met une claque à nos oreilles. En ce qui concerne le point fort de cet exercice, on marche sur un champ de mines niveau références : Suge Knight, Elvira, Marlon Brando, R-Kelly, Many, Abel & Caïn, ou encore le Dalaï Lama, ce morceau en est truffé. Précaution : le bouton replay portera plainte pour harcèlement.

 

16. Testament : Si il fallait faire un top 5 des morceaux de Rohff, celui-ci serait dedans, un top 3 également. Le meilleur de sa carrière ? Ce morceau est juste incroyable, qui sait dans quel état il se trouvait lors de l’écriture, mais on ressent une force, une spontanéité dans chaque mot. Dans la sincérité, il va loin. Évoquant les tracas avec l’un de ses frères, invoquant le pardon, il nous plonge dans quelque chose d’intimiste sans sensation de mal à l’aise. Le titre du morceau pèse de plus en plus lourd au fur et à mesure, il prend tout son sens. La prod’ est parfaite, malgré un flow quasiment monocorde, il nous embarque dans quelque chose qui dépasse le rap. C’est un chef d’oeuvre clairement, à réécouter autant de fois qu’il le faudra pour se rappeler à quel point cet artiste est grand.

 

17. Paris : C’est officiel, le nouvel hymne du Parc des Princes, des vacances à Salou et des chiches survoltées dans la capitale c’est celui-ci. Au fond, chaque banlieusard hors région parisienne est un parisien ! Rohff démarre le morceau de la meilleure des manières, il suffit d’une seconde pour lever les gens en soirée. Tout est maitrisé, tout est dans le contexte de bout en bout. La prod’ de Koudjo est au diapason. Chaque rappeur veut son morceau qui puisse mettre dignement en lumière Paris, Rohff a fait mieux que ça, il a donné au rap le chant de guerre parisien.

 

18. Outro : j’rappe mieux que toi : C’est avec les meilleurs qu’il faut s’entourer pour monter les meilleures entreprises. Il se trouve que l’enchanteur qui a produit la meilleure interlude du rap français – Interlude de Booba dans l’album Temps Mort –  est aussi celui qui a produit la meilleure Outro de ce game, le bien nommé Fred Le Magicien. Avec ce titre, ils entreprennent à eux seuls de mettre le rap hardcore en tête des ventes sur le marché de l’industrie musicale. Pour ce qui est du morceau on se confronte à un typhon de punchlines catégorie 6 sur l’échelle de Saffir-Simpson, l’air est irrespirable même pour les plus vaillants. Rohff réalise ici sa meilleure copie et met au fond d’un puits tout ceux qui croisent son chemin. J’rappe mieux que toi est une formidable raison de ne jamais douter du rappeur.

 

Des absences notables évidemment et certains projets sous-représentés, choisir c’était inévitablement renoncer. Mais trêve de lapalissade, Sun Tzu doit être l’album le plus fidèle à ce qui a fait de Rohff ce qui l’est encore aujourd’hui dans bien des esprits – et ce malgré tout le négatif qui gravite autour de son image. C’est-à-dire un pilier du mouvement. Un rappeur implacable. Furieusement doué, et dont la marque reste indélébile. Avec une maitrise acérée de la langue, et un caractère très identifiable dans la voix. Une connivence notable avec les sonorités US plus présente dans la seconde moitié de sa carrière, même si Rohff, c’est avant tout la banlieusard attitude. Plus lascar que gangster. Plus Lacoste qu’Ecko Unltd. Guidé par la dalle, et un amour souffrant pour les siens. Par son succès Rohff connaît l’obédience, il l’exhibe parfois, avec plus ou moins de naturel, mais le plus souvent il revient à ses recettes préférées. Que ce soit en reprenant sa plume bavarde pour des morceaux de plus de 6 minutes en un couplet unique, ou bien en activant le mode soldat avec la veine au front et les coudes saillants. Sun Tzu raconte l’homme au bord du précipice, l’artisan de la guerre, et le rappeur passionnel et fédérateur.

 

tomlansard21@hotmail.fr

Tom, jeune et bien élevé. Sudiste et sans accent, le journalisme comme choix de vie le zin. On aime une mesure bien tournée comme un juron bien senti. De l’autotune sur les tartines le matin, les premières romances avec la nocturne le vendredi soir, pas peur d’aller s’enfoncer dans les abysses des suggestions Youtube. Tout a plus ou moins commencé avec Rohff, mais comme souvent les histoires d’amour finissent mal, en général.

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