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Pourquoi « Okou Gnakouri » est le meilleur album de Kaaris

Sorti en novembre 2016, "Okou Gnakouri" semble avoir été boudé par une partie du public rap. Regrettable à tous les niveaux, notamment parce que c'est le meilleur album de Kaaris.

Faute de disponibilité, de temps, d’organisation aussi peut-être, nous n’avons pas chroniqué « Okou Gnakouri » de Kaaris. Une offense. Parce que l’album est très plaisant, déjà, mais surtout parce que c’est le meilleur projet de sa discographie.

J’ai une bonne mutuelle.

 

Commençons par le commencement. À sa sortie, le projet surprend. Alors que les bangers « Blow » et « Nador » laissaient supposer une tracklist hardcore du Nord des premières notes de l’intro à la dernière mesure de l’album, l’auditeur innocent se voit désarçonné. « Okou Gnakouri » a une direction artistique bien plus large. « Poussière », balancé discrètement quelques semaines avant la sortie était un bon indice. Finalement, « Blow » et « Nador » était eux-même de bons indices, puissants, énergiques, mais aussi très ambitieux dans les jeux de voix et la panoplie des flows.

« On vit comme des animaux derrière l’enclos

J’le jure sur la schneck à Griselda Blanco »

– Chaos –

Le mépris chez une partie du public autour de cet album est intriguant. D’une vision d’ensemble il semble avoir été consommé superficiellement, c’est-à-dire avec précipitation, sans digestion. On parcourt une fois, peut-être deux, la galette, et si le coup de foudre n’a pas lieu on plie bagage s’aventurer vers un autre projet. Ce n’est pas propre à Okou Gnakouri, c’est juste comme ça, époque de gloutonnerie musicale oblige. Pourtant, accorder une oreille plus patiente doit mener à un sentiment irréfutable : là où « Le Bruit de mon âme » regorgeait d’idées, d’une bonne maitrise mais d’une certaine inconstance, O.G est une partition remarquable. Il donne aux lascars les enchainements pieds-poings dans les côtes qu’on vient chercher dans un skeud de Kaaris, et le fond sonore chaloupé pour accompagner les story snapchat des plus douillets (à noter que les rôles sont interchangeables). On prend volontairement l’exemple de LBDMA, parce qu’il y avait déjà cette ambition de contenu hybride et diversifié, par rapport à un Or Noir excellent mais beaucoup plus unidimensionnel, à quelques exceptions près.

Avec des morceaux comme « Poussière », « Boyz N The Hood », ou encore l’excellent « J’suis perché », Kaaris est allé au bout de son expansion, en proposant une alternative musicale que n’offrait pas l’album « Or Noir ». Depuis sa véritable éclosion aux yeux du public (époque 43ème Bima ça compte pas soyons sérieux), l’image du sevranais a bien évolué. Apparu d’abord dans la peau d’un gangster impitoyable à la silhouette sculptée comme Luke Cage, les années et la médiatisation ont révélé un personnage bien plus profond et attachant, bien écarté de la caricature étriquée des années Z.E.R.O / Or Noir. Logiquement, la couleur musicale s’est nuancée. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant d’entendre l’intéressé lui-même déclarer en interview que son morceau préféré du projet est « Boyz N The Hood ». Un titre au thème lourd, mais traité à travers une forme volontairement mélodieuse, presque comme une balade. Depuis ses premiers faits d’armes, l’homme a avancé, le rappeur a mûri. Il n’est pas question de se renier, simplement de maturité musicale. Un nouvel album où nos oreilles font office de sac de frappe durant 50 minutes, ça n’aurait pas eu de sens. C’est pourquoi les voix qui se sont élevées contre le manque d’ultra-violence de ce projet sont assez bancales. D’autant plus qu’OG est très loin d’être un projet édulcoré, le niveau de testostérone est toujours exaltant. Mais mieux disséminé.

Ce qu’il faut ajouter et avoir en tête, c’est que Kaaris, qui a toujours -avec talent- été une éponge de ses influences outre-Atlantique ne s’inspire plus des mêmes mouvements ou des mêmes artistes. Il est certainement aujourd’hui plus proche de la mouvance bubble gum (Lil Yachty, 21 Savage et consort) -pour reprendre un terme du Captain Nemo sur le podcast de NoFun  du rap américain actuel, que de Lil Reese ou Chief Keef comme au début des années 2010.

Des larmes et du sang 

Pour en revenir au projet en substance, les principaux défauts sont les morceaux suivants : « Contact », éhontément calqué sur le tube « Controlla » de Drake -pas le premier ni le dernier à pomper le canadien rassurez vous, toutes langues confondues- et « 2 Bigos » (cc « 2 Phones » de Kevin Gates) ainsi que « T’étais Où ». Des tracks relativement oubliables. Pas infamants, mais ni surprenants ni franchement marquants.

Enfin, la trap connection avec Gucci Mane -encore une fois sans être spécialement mauvaise- ne casse pas trois pattes à un canard. Pour donner un ordre d’idée, sur une échelle du feat FR/US où l’on retrouverait tout en bas  « Caillera for Life » (La Fouine & The Game) et tout en haut « De Park Hill a 91 Pise » (Ol Kainry & Raekwon), on s’accordera pour mettre le curseur en milieu de tableau, un peu au dessus de « Milliers d’euros » (Dosseh & Young Thug).

On a fait le tour du bureau des plaintes. Parce que derrière, la prestation est épatante. Chaque registre est superbement maitrisé. Avec « Le Sang », parfaitement inscrit dans la lignée des intros bulldozers de sa discographie, « Benz », magnitude 8.9 sur l’échelle de Richter, Kaaris est toujours aussi juste dans ses frappes animales. À son rap martial il ajoute une recette moderne qui sublime des morceaux incroyables comme « Jack Uzi » ou encore « Chaos », venu arracher le rideau final. Ce morceau placé de manière à clôturer l’album fout la bave aux lèvres tant Kaaris est exceptionnel dessus. Ce qui génère un phénomène particulier, où l’auditeur qui aurait raisonnablement dû être repu après avoir ingéré 15 titres, se voit subitement injecter de la nitro par intraveineuse. 3’09 » d’une prestation magistrale. Un morceau à placer très très haut dans la carrière du bonhomme.

La maitrise, c’est vraiment le maitre-mot d’OG. Kaaris s’est bien imprégné des nouveaux codes de la musique. Avec « Tchoin » la vague afro est parfaitement domptée. Là où tous les albums de 2016 comportent un inévitable titre aux rythmiques balancées -avec un résultat plus ou moins écoeurant- celui de Kaaris est de loin l’un des plus réussis, si ce n’est le plus réussi. Tranchant dans ses bangers, crédible sur les balades, la sauce prend idéalement.

L’autre problème dans mon affirmation, ce n’est pas seulement de justifier la qualité certaine du projet. C’est d’étayer la thèse selon laquelle c’est LE meilleur de ses projets.

Or Noir vs Okou Gnakouri > Foreman vs Ali

La mixtape « Double Fuck » a volontairement été laissée de côté, mais peu de chances que des voix dissidentes s’élèvent contre cette mise à l’écart.

LBDMA et ZERO sont de très honnêtes disques, assez différents, et avec chacun leurs charmes. Du début à la fin ZERO est une concentration de magie noire, barbare et sans concession. LBDMA  témoignait de la volonté de proposer un contenu plus dilué, parfois avec maladresse.  Mais Or Noir , c’est LE mastodonte. Attente, accueil, production, influence, l’album de la révélation a laissé une trace profonde. Il a marqué son temps, comme jamais plus un projet de Kaaris ne le fera. Mais si l’on réfléchit en tant qu’album, OG est plus abouti.  En terme de cohésion et de construction notamment. Or Noir empile les ogives, repousse toutes les limites du brutal. Les moments pour reprendre son souffle sont trop rares. Hormis le morceau « Or noir » et l’enchainement « Paradis ou enfer » / « L.E.F », c’est la zone rouge à tous les niveaux. À un tel point que la lassitude gagne à force d’enchaîner les coups de marteaux sur la boite crânienne. La production assurée par Therapy sur la totalité de l’album donne une couleur très prononcée au projet, mais paradoxalement, explique aussi son aspect unidirectionnel. Avec Or Noir, Kaaris a marqué au fer rouge les lettres de la trap et de la scène drill de Chicago sur le cul du rap français. En étant le premier à le faire, il s’est imposé comme un pionnier du mouvement dans l’hexagone. Et plus largement, il s’est -un peu précocement- vu propulsé comme tête d’affiche. Classique du rap français ? Peut-être. Classique du genre ? Complètement.

« Mon succès sera ta chute

Qu’une chose à dire je dis p…. »

– Tchoin –

OG n’aura jamais son aura. Mais son impact culturel est très puissant. Il se mesure par les gimmicks, sur lesquelles Kaaris s’est parfaitement renouvelé. Ce qui, entre parenthèses, a fréquemment été la grande force d’un certain… Booba. Les « Orh…Click ! » et le geste viril du double rotor ont laissé place à « Zongo le dozo », « tchoin, tchoin tchoin » et surtout « P*TEUUUUH ». Rentrer dans la culture populaire, c’est souvent un très bon baromètre pour mesurer l’impact. On l’a observé dernièrement avec Vald et son « Bonjour » ou Sofiane avec le Spritegate.

Okou Gnakouri, c’est un tour de force. Kaaris est parvenu à se donner un nouveau souffle, aller grappiller un nouveau public, et proposer son projet le plus finement abouti. Les titres moins forts sont justifiés par la cohérence de la tracklist, et les tubes sont complétés par des morceaux ultra solides.

Kaaris n’est définitivement plus la version noire de Conan le Barbare dans l’imaginaire des gens, mais ça tout le monde le savait. Par contre il a bien quelque chose d’un parfait héros Marvel. À sa force de frappe appuyée de l’incroyable Hulk, se sont conjugués la malice de Peter Parker et la dérision de Tony Stark. 

tomlansard21@hotmail.fr

<p>Tom, jeune et bien élevé. Sudiste et sans accent, le journalisme comme choix de vie le zin. On aime une mesure bien tournée comme un juron bien senti. De l’autotune sur les tartines le matin, les premières romances avec la nocturne le vendredi soir, pas peur d’aller s’enfoncer dans les abysses des suggestions Youtube. Tout a plus ou moins commencé avec Rohff, mais comme souvent les histoires d’amour finissent mal, en général.</p>

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