Lala &ce

Interview par Bastien

Elle fait partie du cercle très fermé des rappeuses françaises. Lala &ce commence à se faire connaître, suite à la sortie de son projet Le son d’après. Elle nous éclaire sur sa musique atypique, lors d’un entretien organisé en marge du festival Hip Opsession Reboot à Nantes. L’occasion de revenir sur sa place de femme homosexuelle, dans un game très masculinisé.

VRF : Tu as sorti ton premier projet Le son d’après en juin dernier après plusieurs années d’activité, pourquoi si tard ?

L& : Pourquoi si tard ? C’est la vie qui a voulu ça, je n’avais pas forcément le temps de sortir un projet digne de ce que je peux faire. Là j’ai réussi à accrocher les différentes vibes que je visais. Je ne voulais pas me presser.

VRF : Tu parles des vibes que tu recherches. Tu te catégorises dans quel style de musique ? Quelles sont les musicalités que tu vises ?

L& : Je ne me catégorise pas forcément. C’est de la musique, point. Dans le projet, il y a des musiques sombres comme Cell Off, des sons summer comme Wet – Drippin et des titres cloud comme Amen. 

En studio, je recherche à me satisfaire, sans tenter d’aller vers un style de musique en particulier. Ce qui me satisfait c’est d’aller dans la difficulté. Donc j’évite tout ce qui est trap, c’est bien mais je trouve ça facile et ça ne me satisfait pas. Je suis au naturel finalement, je fais ce que j’aime.

VRF : T’utilises beaucoup l’autotune, c’est indispensable pour toi ?

L& : L’autotune c’est un instrument qui répond à notre génération. Moi j’ai grandi avec ça, j’écoutais Lil Wayne et T-Pain, qui sont les premiers à s’en être servis. Si tu l’utilises bien, c’est un instrument merveilleux. 

Mais je peux comprendre que ça ne plaise pas à tout le monde. Par exemple, moi je trouve ça relou si c’est pour faire de la zumba. Là, les gens cachent leur incapacité à chanter avec l’autotune et c’est très dommage.

 

 

VRF : Et côté paroles ? C’est parfois compliquer de te comprendre… C’est volontaire ? 

L& : Je suis moi-même. Car quand je parle, des fois on ne me comprend pas non plus. Quand je retranscris mes textes, c’est purement authentique. Mais si t’écoutes plusieurs fois ma musique, je suis sûre que ça vient. Les premiers sons, avant mon projet, les gens ne comprenaient rien. Je me disais « mais c’est quoi le problème ? » (rires) 

Ce n’est pas mon but, j’ai envie qu’on me comprenne. J’écris des paroles donc c’est que j’ai des trucs à dire. Mais je n’ai pas envie de me forcer à dicter mieux, c’est mon flow qui est comme ça et puis voilà.

VRF : Du côté des lyrics, pareil, ce n’est pas facile de tout comprendre…

L& : Ouais pareil, c’est un délire. C’est sur ce point que je recherche la difficulté. Je m’explique : si j’ai une idée en tête d’une ligne, j’essaie de la retranscrire dans un délire un peu codé. J’aime bien ça. Pour moi c’est clair. Si tu comprends pas, tant pis…

VRF : D’ailleurs, ça vient d’où cette passion pour le tennis et Serena Williams ?

L& : C’est ma gow sûre ! (rires) Je m’identifie vraiment à elle. J’aime beaucoup le tennis déjà, c’est un sport qui n’est pas forcément installé dans les habitudes de notre communauté noire. En Angleterre, on voit ça avec les riches, sur le gazon, tous en blanc. 

Alors Serena, femme noire, elle est venue et est devenue la meilleure dans son truc. Et puis j’aime bien son histoire. Il y a un truc avec la famille aussi, sa soeur Vénus est aussi talentueuse et c’est leur père qui les a entraîné, c’est cool.

VRF : Et toi, tu es entourée par ta famille ?

L& : Ouais je suis entourée, surtout maintenant car ils voient que c’est sérieux. Avant c’était un peu plus compliqué. Ils ne sont pas dans la musique, ils se disaient « mais qu’est ce que tu vas faire du rap ? ».

VRF : Quels étaient les regards au début ? Pas évident d’être une fille qui se lance dans le rap, non ?

L& : En fait, j’ai toujours traîné avec des gars, au niveau de mes amis ça n’a pas surpris. Mais au niveau de ma famille, qui a des bonnes traditions africaines, c’était un peu bizarre. Mais maintenant ils sont super ouverts. Ils sont même dedans (rires), ils partagent à fond sur Facebook (rires).

 

 

VRF : Tu fais partie des quelques rappeuses en France. As-tu la volonté de faire évoluer le game en apportant des valeurs plus féminisées voire féministes ?

L& : Je suis moi-même, je ne joue pas de rôle. Et peut-être que les artistes très féministes sont aussi naturelles. Mais je ne me vois pas faire un son comme « Balance ton porc », même si je me sens intéressée par la cause. Je ne suis pas une grande revendicatrice sur ce sujet.

VRF : D’ailleurs, tu n’es pas du genre à mettre ta féminité en avant. Au contraire, tu affiches même une certaines masculinité… C’est important de rester soi-même ?

L& : Oui c’est important de rester soi-même. Donc je ne me vois pas rentrer dans un genre de sexualisation de mon rap. Même si c’est presque la triste norme dans le rap féminin. Je peux comprendre que ma masculinité surprenne, mais je suis moi-même quoi. Ce qui devrait surprendre, c’est ces rappeuses qui se sexualisent juste pour que ça marche. Ça c’est dommage et ridicule. Je prône l’authenticité. 

VRF : Dans ta musique, tu évoques ton homosexualité, dans un milieu rap où c’est énormément tabou ? As-tu l’objectif de faire changer les mentalités auprès de toutes formes de discriminations ?

L& : En étant moi-même, sans trop le revendiquer, c’est comme ça que je peux faire avancer les choses. Même dans ma famille, au départ  ce n’était pas le meilleur truc qui leur soit arrivé je pense. Mais, faut juste savoir apporter la chose naturellement. 

Concernant la place de l’homosexualité dans le rap, je pense qu’elle est à l’image de la société. Elle est de plus en plus acceptée. Le rap, la musique, l’art, suivent ce qu’il se passe en ce moment dans le monde. Je comprends que certaines éducations aient apporté des comportements réfractaires par rapport à la communauté gay. Il faut savoir apporter la chose naturellement et ils verront qu’il n’y a rien de ouf.

Mais je ne me vois pas être une figure de la défense. Je vais défendre ça naturellement. Ce n’est pas sur ma carte d’identité non plus. Alors ça passe après.

 

VRF : Revenons à ton projet. La cover interpelle. C’est quoi cette image de pétales de roses dans un pochon ? Quel est le message ?

L& : C’est un peu comme une métaphore. Les pétales, je voulais en mettre 12 comme mes sons. Mais j’en ai mis plus car c’est esthétique. Il faut voir ça comme une métaphore d’amour, de drogue. C’est un peu mon quotidien en fait. C’est pour me représenter : la féminité, le côté un peu plus rough (= dur, rugueux) des drogues aussi. C’est aussi un petit clin d’oeil à mon clip Bright, où il y avait des meufs qui mettaient des pétales.

VRF : C’est un projet que tu as également publié librement sur Youtube, est-ce un moyen d’élargir ton public en rendant ta musique gratuite ?

J’ai voulu l’ouvrir à tous. Moi par exemple, je n’ai pas Spotify, Deezer,… Donc je me suis dit que pourquoi pas… C’est aussi sur Soundcloud, c’est partout ! C’est pour ouvrir ma musique à tous.

VRF : Aujourd’hui tu défends ce projet sur scène. Pourtant il y a 3 ans, tu disais que ta musique et ton autotune n’était pas faites pour la scène. Qu’est-ce qui a évolué pour que l’on te voit sur scène maintenant ?

L& : Quand j’ai fait cette interviewc’était les débuts, j’avais dû faire deux à trois sons sur Soundcloud. Maintenant, les choses ont évolué. J’arrive à retranscrire le truc « chambre » sur la scène. J’ai passé un cap dans ma mentalité. La musique ce n’est pas que dans ta chambre, ça sert à rien sinon.

VRF : Tu vis à Londres, est ce que ça a une influence sur ta musique ? Tu as beaucoup d’anglicismes dans ta musique…

L& : L’Angleterre je prends ça vraiment comme un repos. Je vais là-bas avec mes potes, on enregistre à la maison et c’est là-bas que je me vide la tête. J’aime beaucoup l’atmosphère, les Anglais sont cools. Pour ce qui est des anglicismes dans mes textes, je suis bilingue donc ça vient naturellement. 

VRF : Y a moyen de voir un projet ou des sons exclusivement en anglais à l’avenir ?

L& : Ouais il y a moyen. Mais je veux juste être prête, comme avec la sortie de ce projet. Je verrais ensuite. Le français reste ma langue natale et ça n’empêche pas de réussir là-bas avec des lyrics françaises. Même s’il y a la barrière de la langue, les britanniques captent mon délire. Mais si je veux vraiment les attraper, il faudra que je passe aux lyrics anglaises, mais ce sera en temps voulu.