Ce qui me motive, c'est de faire des concerts

Interview par Etienne

Rencontre avec le sautillant Kikesa, dans les locaux d’Universal. C’est avec Capitol qu’il a signé un deal, via Cadillac & Dinosaurs, label créé avec son équipe. Avec « Puzzle », l’artiste vient de livrer un premier album aux sonorités et thématiques multiples.

Crédits photo: Etienne Antelme

Kikesa a grandi à Nancy, dans le quartier du Haut-du-Lièvre. S’il reste mystérieux sur son âge, entre 20 et 30 ans, il reconnaît avoir commencé à rapper à l’adolescence, soit il y a environ dix ans. Il raconte cette première tentative, laborieuse : « c’était pour choper une meuf (rires) Je voulais l’impressionner. Mais du coup après cette musique, j’ai arrêté pendant un an, parce que c’était nul à chier« . Un son filmé à la webcam qui restera donc confidentiel. Si l’essai n’est alors pas concluant, on peut parier que cette première impulsion microphonique contient en germes certaines belles réussites du projet qui vient de sortir. Ainsi, sur les titres « Adieu » et « Dernier texto », Kikesa joue le joli cœur brisé avec une certaine justesse, qui à n’en pas douter, saura toucher son lot d’amoureux.

L’enchaînement qui s’en suit sur « SOS » est à l’image de Kikesa. Au moment où on pourrait le croire mélancolique, il rebondit immédiatement. On sent que le nancéien a écouté Orelsan et Stromae avec attention, tant on peut leur trouver une parenté dans sa plume douce-amère. Celle-ci sait mêler gravité et ironie décomplexée, d’abord sur lui-même. Car cet humour, c’est aussi une certaine disposition à poétiser la merde, comme rappait rapper Abd Al Malik, figure rapologique de la région à l’univers bien différent. Une capacité qui apparaît comme évidente, pour peu qu’on ait atteint la plage 3. Celle d’« Algie », à l’écriture soignée. Une première écoute dont on ressort égaré, tant il fait partie de ces titres qu’on a envie de réécouter rapidement, avec le vif sentiment d’avoir raté quelque chose. Un quelque chose que Kikesa s’est ingénié à laisser dans un clair-obscur.

Il y raconte la maladie neurologique dont il souffre depuis tout jeune : l’algie vasculaire de la face, dont il a eu le diagnostic il y a seulement deux ans. « J’ai clairement écrit la musique pour que les gens pensent que c’est une chanson d’amour qui parle de quelque chose, de quelqu’un. Mais si tu tapes « Algie » sur google, la première chose que tu vas voir, c’est une photo dégueulasse d’un mec qui a mal à la tête. Et c’est un truc que j’ai depuis que je suis petit, je voulais aborder ce thème depuis toujours. Mais je voulais pas faire une chanson de « ah la la, plaignez-moi, j’ai mal », je m’en fous. A la fin du morceau, si tu sais pas que c’est une maladie, tu vas croire que c’est une chanson d’amour, et ça c’est parfait. » Ces crises de « migraines atroces », il a appris à vivre à vivre avec. Il semble même en avoir tiré un certain art de la ruse,pour dompter la douleur et ne pas s’épuiser dans un combat à la Sisyphe.

Au point de faire de cette douleur canalisée un moteur. Il explique: « je pense que ça a plus des impacts positifs, parce que tous les jours de l’année où je n’ai pas mal, je suis très heureux. C’est un truc avec lequel je suis obligé de vivre, c’est un peu mon meilleur ennemi qui vit en moi, j’ai pas trop le choix. Mais j’ai aussi fait ce titre parce que cette maladie est inconnue, et qu’avant d’être diagnostiqué, moi je croyais que j’avais juste des migraines atroces, et en fait avec des piqûres, les crises passent très vite. » Loin d’être plombant, ce récit est enrobé par une douce mélodie pop, en faisant un des moments forts de l’album.

Une douce ballade dont la mélancolie est une des couleurs de l’album, contrebalancée par une autre beaucoup plus joyeuse. Celle d’une série de titres où il kicke dans une vibe « hippie gang » présente dès l’intro, sur « SOS » ou encore « 4 millions ».

« Moi toutes les musiques que je fais, je les pense pour la scène »

Super-héroïque, Kikesa ressemble à un pote de dessin animé auquel on peut facilement s’identifier, tant le sujet n’est vraiment pas d’isoler un pourcentage de réalité, seulement de savoir lire entre les lignes sa vérité personnelle, issue de sa seule expérience.

Un premier album qu’il a nommé « Puzzle » pour son éclectisme musical, explique t-il, en prenant le soin de préciser qu’il ne faut pas confondre la notion avec celle d’un patchwork, moins cohérent. On pourrait également se demander si ce titre trouve des accointances avec le groupe ayant porté ce même nom, et dont le classique « Pousse ça à fond » fêtait récemment ses vingt ans.

Mais revenons à Nancy, là où il a développé son flow. C’est là que son rap fait ses premières armes, en soirée avec ses potes, où il délivre ses premières impros et premiers textes.

Après être parti vivre à Lyon pour ses études, il va enchaîner les « dimanches de hippies », une série de sons clippés, avec une belle productivité, entre fin 2017 et fin 2018. Avec « Nancy », il va atteindre le million de vues pour la première fois, et à l’été 2018, sa visibilité prend de la lumière, boostée par le youtubeur Seb la Frite qui le met en avant.

Kikesa fait preuve d’une capacité à osciller facilement entre humour et récits intimes qui savent toucher juste, et ainsi à délivrer des messages qui évitent de se prendre trop au sérieux. Une finesse qui permet à Kikesa de surprendre, d’un morceau à l’autre. Il sait vraiment rapper et pourrait bien surprendre les auditeurs sachant dépasser leurs a priori, et qui auraient cru pouvoir le ranger dans la case « rappeur comique ». Un style qui pourrait rappeler certains morceaux du Saïan Supa Crew. Quand on lui suggère ce parallèle, il se rappelle avoir été marqué en allant les voir en concert, gamin. « J’étais fan, c’est pour moi le meilleur groupe sur scène, c’était incroyable. Ils arrivaient un peu comme des ovnis, ils faisaient des passe-passe de dingues. Et moi toutes les musiques que je fais, je les pense pour la scène: c’est vraiment ce qui me motive le plus, c’est de faire des concerts. » Un goût pour la scène qui le pousse à s’y jeter à corps perdu. Une énergie sans limites qui brouille parfois les pistes, comme lorsque récemment, il a chuté sur scène, à la limite du scénario. « Quand je tombe sur scène, les gens pensent que c’est fait exprès alors que pas du tout. On prévoit tout, mais on accepte l’imprévu. Si quelqu’un parle dans le public, je vais pas l’ignorer, je vais réagir pour créer une situation« . Un sens de l’impro que l’on ressent même sur le disque, favorisé par la dynamique d’un seul et même beatmaker, son ami Gaamo. Un son parfois sophistiqué, comme sur le son « Démonté », dans lequel De la Hoz balance un refrain aérien.

Un album globalement très funky, avec des effets vocaux raffinés qui pourraient rappeler certains titres de Air. Il ne tarit pas d’éloges à propos de son beatmaker, dont il vante les tours de mains secrets. Nous resterons donc discrets : « dans l’album il y a énormément d’ « easter eggs » dont nous seuls sommes au courant. Il y a des petits bruits de pets par exemple, on est les seuls à savoir où ils sont, c’est du génie. Je peux pas tout révéler, mais c’est choses qu’on a fait juste pour notre kif à nous, on s’en fout que les gens le sachent. On a fait des grosses caisses en tapant nos chaussures, ça nous fait rire, c’est incroyable. On a fait plein de vidéos où on fait des musiques avec des objets du quotidien, Gaamo a fait une musique entière avec une bouteille de San Pellegrino. Les petit easter eggs ça nous a pris du temps, pour rien parce que personne le saura jamais, mais on s’est fait plaisir ». Une manière de faire de la musique d’abord pour soi et ses potes, ce qui reste encore la meilleure recette connue pour pour développer une identité originale.

Kikesa a donc proposé un album un peu en vrac comme un puzzle, mais dont l’unité ne fait pas de doute. Avec un travail soigné qui mérite d’être écouté dans sa globalité.