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Interview : YL, boxe avec les maux

Entretien avec YL à l'occasion de la sortie de Nyx & Érèbe, son premier album studio

Le rap va tellement vite qu’on prendrait presque YL pour un jeune vétéran aujourd’hui. Et pourtant le rappeur d’Air-Bel sort ce vendredi 1er février son premier album seulement, intitulé « Nyx et Érèbe », un an après le succès critique de sa mixtape « Confidences ». Entretien avec un kickeur dans l’âme, toujours prêt à dégainer une armée en maillots de l’Algérie chez Skyrock, comme à essayer de poser des rimes sur ses sentiments les plus furieux.

Crédit photos : Eva Nahum

VRF : Tu as souvent évoqué ton côté nostalgique musicalement, presque puriste. On imagine donc que quand tu attaques ton premier album, tu prends le format particulièrement à coeur. 

YL : Peut-être… Je n’y avais pas forcément pensé mais dis comme ça… Ça me paraît évident. Parce que le projet commence sur une intro très rap, très introspective, très « puriste » dans le bon sens du terme (il sourit). Et franchement je m’en rends compte maintenant. Avec ce projet je me suis donné comme directive : 100% ma propre direction artistique. Et à 100% j’en ai rien à foutre des codes. J’ai mis des refrains à la place des ponts, des ponts à la place des refrains… J’ai pris des instrus qui ne sont pas pour le rap à la base. Et pourtant, drôlement, il y a une structure assez classique. 

V : Est-ce que tu fais partie de cette frange d’artistes qui tient encore à ce qu’on ressente la différence entre ton album et ta mixtape ?

Y : Oui. Clairement. Pour moi un album ça doit être un concept complet. Je veux pas que ça ait l’air rabaissant ou péjoratif pour les mixtapes mais ça ne doit pas être un « ramassis » de titres. C’est pas ça un album. Si tu prends un tableau il y a quelque chose derrière, il y a un truc, un album ça doit être ça. Un album c’est une oeuvre.

V : Pourtant sur ta mixtape Confidences tu posais déjà un concept assez poussé. 

Y : (Il sourit) Quand l’album sortira vous comprendrez que ça va plus loin, c’est travaillé d’une autre manière. Confidences, il y a un « mood » de mixtape. Ça se ressent du fait que sur 17 titres il y a de tout, tu sens que c’est une carte de visite. Nyx & Érèbe c’est un album, un concept, il y a une histoire. Donc oui je fais partie de ces artistes qui différencient mixtape et album. Pour moi la mixtape ce n’est pas forcément moins travaillé, c’est juste un autre « type » de projet. 

V :  L’album porte le nom de Nyx & Érèbe. Est-ce que tu peux nous expliquer ce choix ?

Y : J’ai toujours été attiré par l’histoire. Pas par la mythologie grecque en particulier, toutes les périodes de l’histoire, à part peut-être la préhistoire… À partir du moment où les hommes ont pu parler, transmettre, écrire, ça m’intéresse.  Nyx & Erebe c’est la Nuit et les Ténèbres. Et Aether et Héra c’est le Jour et la Lumière. Chaque album que je ferai, comme dans Confidences – qui était donc une mixtape on le re-précise- ça sera une partie de ma vie. Une partie de mes inspirations, de mes sentiments mélangés avec ce que j’observe autour de moi…Et aujourd’hui avec le recul je revois certains passages sombres que j’ai connus, d’autres passages plus lumineux, et la symbolique de Nyx, Erebe, Aether et Héra, c’est ce qui pouvait le mieux imager ça.

V : Ce choix de partir sur cette thématique, il se fait à quel moment de l’élaboration ?

Y : Il s’est fait à la fin. Comme pour Confidences moi je regarde mon projet, je l’écoute, je le fais écouter à mon équipe et derrière on se pose la question : Qu’est-ce qu’on ressent ? Qu’est-ce qui revient ? C’est quoi le mood ? Souvent j’ai des titres dans les projets qui sont des titres de prod. Je les garde parfois parce que je trouve que ça colle parfaitement bien. Et je rajoute rien, ou juste un mot. C’est le cas de Subbura par exemple. 

V : Ton album est relativement condensé par rapport à ce qui peut sortir aujourd’hui dans le rap, 13 morceaux. C’est ta conception d’un album efficace ou c’est un peu de chauvinisme marseillais ? 

Y : Ça fait partie du concept. Treize = Marseille. C’est clairement lié à quelque chose. Il y a une symbolique derrière, que chaque auditeur appréhendera comme il voudra. Quand tous les titres seront sortis on verra bien, il y a tout un travail derrière. C’est un vrai concept, il faut s’y plonger. 

V : Côté producteurs, comment as-tu travaillé sur cet album ? 

Y : Comme sur Confidences, peut-être en plus « sélectif » je dirais. C’est en partie les mêmes producteurs, il y en a des nouveaux, et d’autres avec qui je travaillais déjà à l’époque de Confidences mais dont les titres n’avaient pas pu être sur le projet. Je suis vraiment beaucoup à l’écoute des autres, mais c’est moi qui décide à la fin. Quand trop de mecs donnent des idées c’est pas forcément bon, moi je suis plutôt du genre à dire « allez hop on fait ça ». 

V : Est-ce qu’à nouveau – de près ou de loin- « Ladjoint est derrière chaque note » (phase prononcée sur le morceau Loin) ? 

Y : Oui on peut le dire, mais je me suis encore ouvert musicalement. Avec moi il a eu une relation humaine, parce que j’étais petit quand on s’est connu. Mais aujourd’hui mon directeur artistique, c’est moi-même. Ce qui n’empêche pas que je fasse appel à des gens pour collaborer, mon directeur artistique -qui est moi-même- est très ouvert (rires) ! Pour revenir sur Ladjoint c’est le premier beatmaker avec qui j’ai bossé donc il a une importance au niveau affectif. « Ladjoint est derrière chaque note » c’était parce qu’à l’époque on niquait tout, on commençait à faire connaître son tag, il était partout dans le game j’étais très content pour lui. Et du coup c’était une petite phrase d’égotrip. C’était même pas que pour moi en vrai, c’est parce qu’il était partout ! Mais là malheureusement il n’est pas sur le projet, ce sont les aléas des studios. Mais on travaille toujours ensemble. Par rapport aux autres beatmakers lui est proche de moi humainement. Il peut se permettre des trucs avec moi que d’autres non.

V : Il y a cette intro appelée sobrement 3min6, très dépouillée, sans refrain, c’est une « bonne vieille » intro d’album de rap français pour résumer ? 

Y : Exactement, une bonne vieille intro de rap français. Pour moi c’est un déluge de punchlines, j’y ai mis toutes mes tripes. Je dirais même que c’est une « démonstration » de rap. Je te dis la vérité franchement (il sourit), je kiffe ce morceau. Je trouve qu’il y a de la technique, il est pas indigeste malgré le fait qu’il soit très rap. Y a des petites ambiances, disons que c’est un peu du « pur rap », remis au goût du jour. 

V : Quelqu’un ou quelque chose comme un morceau t’a influencé pour le faire ? 

Y : Ben là pour le coup j’étais plutôt inspiré par Alonzo, je te dis la vérité. Par son freestyle Arai, qui est très lourd. J’ai été inspiré par la prod avant tout, je l’ai écrit très rapidement il est sorti tout seul celui-là. 

V : On a un sentiment sur ce projet, c’est qu’il est très aéré, tu laisses beaucoup plus d’espace à l’ambiance et aux mélodies. Là où d’habitudes tu capitalisais sur ta voix pour occuper le terrain au maximum. Est ce que c’est intentionnel, et si oui comment s’est faite cette prise de conscience ? 

Y : C’est complètement intentionnel, c’est maîtriser son énergie j’essaie de la canaliser, canaliser ma voix, en fait j’apprends. Je rencontre des musiciens qui sont exceptionnels, qui ont un gros niveau et à côté t’es obligé d’apprendre. Rien que le silence. Il y a plusieurs silences, ça je ne le savais pas, il y a plusieurs manières de s’arrêter. J’étais même pas capable de faire plusieurs voix avant. J’en avais qu’une seule, maintenant je peux passer du grave au aiguë, les logiciels d’autotune je les gère, petit à petit on apprend.

V : Est-ce qu’au fond c’est pas ça, devenir technique ? 

Y : … Oui clairement. Parce que ça prend sens dans ton époque. La technique de 2006 elle est remarquable, celle de 1990 pareil, mais aujourd’hui on cherche la technique de 2019, voire celle de 2020. La musique est plus libre, elle laisse encore plus de…. (il hésite) de choix, rien que dans les instrumentaux. On part de 3min6 avec un piano violons classique, derrière t’as des sonorités orientales dans Tôt ou tard, des trucs plus marseillais qui bougent avec Comme d’hab, du « hardcore » avec Saleté. Franchement on peut faire ce qu’on veut aujourd’hui. 

V : Et ce travail de la voix, on t’a aiguillé pour le faire ?  

Y : Bien sûr, on m’a aidé. C’est moi, c’est mon manager, mon équipe de Def Jam. J’ai aussi un vrai directeur artistique qui m’amène des choix, des possibilités et c’est moi qui décide ensuite. 

V : Marseille a sa place dans l’album, notamment sur Comme d’hab où tu l’utilises presque comme décor romantique, et Subbura où c’est beaucoup plus brut, criminel. C’est vraiment ta façon de voir la ville ?

Y : Non, c’est pas aussi simple que ça. Enfin si t’as raison, c’est vrai, Comme d’hab ça raconte une histoire d’amour et Subbura c’est plus introspectif, réel, reportage etc. Mais c’est pas manichéen à ce point non plus. 

V : La ville a récemment fait l’actualité avec l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne qui a fait huit morts. Médiatiquement on parle souvent de la ville pour les drames liés à sa criminalité, mais est-ce que son insalubrité dans certaines zones ça n’est pas son autre mal le plus profond ?  

Y : Je dirais son manque d’infrastructures. Et le fait qu’aujourd’hui Marseille, en tant que deuxième ville de France, normalement c’est pas ça. Moi je vais te parler de mon domaine, la musique. Comme on dit : « sois le changement que tu veux voir dans le monde ». Je me plaignais à une époque qu’il n’y avait pas assez de studios à Marseille, aujourd’hui ça a bougé parce que le rap y prend une belle place. Si je veux un studio ben pourquoi ne pas le faire moi-même ? Je connais Marseille, j’y suis arrivé en 2003, y a des bâtiments vieux de 80 piges qui tombent et y a même pas d’arrêté municipal dessus…

V : Quand on parle de toi on cite régulièrement la cité d’Air-Bel, qui s’inscrit dans cette idée de ville plombée par la négligeance). Est-ce que tu peux parler un peu plus spécifiquement de cet endroit où tu as grandi ?

Y : On a quand même des bâtiments assez neufs, enfin pour leurs âges, ils ont 50 ans. Après c’est vrai que c’est une zone d’éducation prioritaire, il y a beaucoup de chômage. Comme dans beaucoup de quartiers de Marseille il y a de la misère sociale. Mais voilà il y a du talent aussi, il y a des moyens de s’en sortir, je fais pas partie des gens qui ferment la porte à tout espoir. J’en suis la preuve vivante, je peux te présenter des amis à moi qui réussissent dans tous les domaines que ce soit le sport la restauration… Ils viennent du même endroit que moi on est passés par les mêmes écoles. Bien évidemment j’en ai d’autres qui ont mal fini, je pense que c’est le cas de tout le monde peu importe l’endroit d’où tu viens. Air-bel on est un quartier de rappeurs, quand tu vois Naps, Kofs, moi-même, une partie du Ghetto Phénomène, c’est l’une des plus grandes cités de Marseille, on est situé à l’Est. À travers Air-bel je te raconte un peu la situation de tous les quartiers. Il y a parfois un abandon de la part des pouvoirs publics. De l’autre côté ce que je souligne c’est qu’on trouve toujours quelqu’un ou quelque chose pour faire peser la balance du bon côté. Dans les MJC, les centres sociaux t’as toujours des personnes qui sont tops, qui aident les mamans, les enfants… Donc voilà, les jeunes de chez moi on est conscients qu’on peut s’en sortir. On a une gamberge de winner, je te dis la vérité.  

V :  Justement en 2018, Naps, Kofs et toi-même avaient sorti des projets, des artistes avec qui tu partages un historique à travers ta proximité avec le groupe 11.43, quel regard tu portes sur vos réussites respectives ?

Y : Je suis vraiment content pour nous, ça fait un moment qu’on le méritait. Mon quartier il est très moqueur, et du coup il est très… sélectif. C’est une école de l’excellence (il sourit). Tout le monde rappe dans un quartier. Tout le monde au moins une fois dans sa vie, et nous c’est un truc de fou si tu rappes et que tu sais pas bien rapper ça va rester toute ta vie ! Donc en gros ceux qui sont restés c’est ceux qui avaient vraiment quelque chose. Moi-même au début je me suis fait charrier, et jusqu’à là y a pas longtemps ! Et c’est violent, c’est là que je vois qu’ils sont intelligents les mecs de chez moi, je sais pas pourquoi ça a coincé à l’école (rires)… Ils sont capables de te faire des comparaisons frérot… des métaphores dignes de Voltaire et tout le tralala. Voilà je me suis fait charrier, et ça m’a motivé à faire un truc dont on peut pas se moquer. Et puis Marseille c’était un peu dans un trou médiatique, donc le mieux qu’on pouvait faire c’était de constituer une scène locale. Moi j’ai commencé fin des années 2010, mon premier son c’était en 2008 à 12 piges. Et depuis que je suis rentré dans ce monde là je l’ai plus lâché. 

V : Ce n’est pas pour te mettre un coup de vieux mais de la même façon qu’Alonzo est un ancien pour ta génération, il y a une nouvelle vague de rappeurs, notamment marseillais comme un 100 Blaze qui sont encore plus jeunes que toi. Tu la vois comment cette nouvelle vague ?Tu la découvres de la même façon qu’un auditeur ?

Y : Presque comme un auditeur non, je n’ai plus le temps. Faut que je fasse mon rap moi aussi (il sourit). Peut-être que je vais être un peu plus en retard qu’un jeune qui suit tout mais à mon rythme je suis ce que je peux suivre. 100 Blaze je le suis depuis un moment, très lourd ce qu’il fait. J’ai pas la prétention de me considérer comme un ancien par rapport à lui, et puis surtout ça me mettrait quand même un coup de vieux (rires). Mais clairement les jeunes comme RK qui a tout monté à l’air à 17 ans, Koba la D qui est dans mon label qui a 18 ans je crois… J’ai 22 ans disons qu’on est dans la même génération mais que je suis un peu plus avec les grands (rires).

V : Tu leur trouves une identité particulière ? 

Y : Ils sont beaucoup plus doués que ma génération je trouve. Que moi en tout cas, sur tout ce qui est réseaux etc. Ils sont plus extravertis, et je trouve ça cool parce que plus on avance dans le temps plus on casse nos propres clichés, nos propres barrières mentales. 

V : Dans ton album, tu collabores à nouveau avec Niro, sur le titre On fait le mal, qui est une bonne surprise parce qu’on se serait machinalement attendu à une démonstration de kickeurs, et finalement c’est un titre très mélancolique, à la fois sobre et riche musicalement. 

Y : C’est le résultat d’une collaboration réussie parce que la base est bien posée sur l’humain. Vu que Niro et moi il y a quelque chose derrière, ça s’est fait facilement, on s’est compris tout simplement. C’est un ancien pour moi, sans vouloir lui mettre un coup de vieux aussi, je suis très fan. Après c’est peut-être mon côté fan qui me pousse à me surpasser et à aller plus loin. Je l’ai invité en sachant ce que je voulais faire. Ce morceau il est bizarre parce que c’est comme si c’était la même personne qui rappait tout du long. 

V : Il y a aussi ce morceau Parano et cette phrase vraiment frappante où tu dis « quand je te fais l’amour c’est pas par amour c’est juste que je n’veux pas que ce soit un autre ». Sans forcément aller trop loin dans la confession c’est un cas de figure que tu as vraiment expérimenté ? 

Y : Peut-être (il sourit). J’ai évolué, j’ai beaucoup moins de mal à me livrer. Mais il en reste à dire ne vous inquiétez pas (il sourit). Quand tu vois « Parano » (comme titre) tu vas peut-être t’attendre à ce que je te parle de drogue ou de tueries, mais la paranoïa c’est un sentiment et je te l’image tout simplement. Et j’ai choisi cette image là pour le faire. Avec ce morceau là j’ai réussi à toucher des mamans, je l’ai vu quand je l’ai fait écouter. Parce que je fais souvent écouter à des gens d’horizons différents, famille, travail. Le mec qui en a rien foutre du rap, tu lui fais écouter, et parfois son avis il peut servir.

tomlansard21@hotmail.fr

Tom, jeune et bien élevé. Sudiste et sans accent, le journalisme comme choix de vie le zin. On aime une mesure bien tournée comme un juron bien senti. De l’autotune sur les tartines le matin, les premières romances avec la nocturne le vendredi soir, pas peur d’aller s’enfoncer dans les abysses des suggestions Youtube. Tout a plus ou moins commencé avec Rohff, mais comme souvent les histoires d’amour finissent mal, en général.

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