Originaire du Val-de-Marne, Tengo John est un personnage à part dans le rap français. Puisant son inspiration dans son propre vécu, mais également dans les mangas et autres références culturelles, il révèle son premier projet en 2013 avec Arc-en-ciel. Après une pause de trois années, le rappeur revient en 2016 avec Près qu’elle, projet intégralement consacré à sa bien aimée. Après l’opus Tortue de Jade, Tengo John sort N+UV en 2017, en collaboration avec Ocho (producteur de l’écurie Don Dada). Sa carrière prend un autre tournant en avril 2018 avec la mixtape Multicolore puis Hyakutake en fin d’année, qui lui apportent une signature en maison de disques et renforce sa communauté.

Après un an de travail acharné et de réflexions, c’est à l’occasion de la sortie de sa mixtape Temporada que Tengo John répond à quelques questions pour VRF. 

On te sent toujours, voire encore plus déterminé avec ce nouveau projet. Après plus d’un lustre passé à explorer le rap français, comment est-ce qu’on arrive à perpétuellement se renouveler en tant qu’artiste ?

Je crois que j’ai changé de motivations au fil du temps. Au début, toutes les motivations et les rêves que je pouvais avoir dans le rap, je pensais les avoir atteint. Je pense à l’après Multicolore ou l’après Hyakutake, qui m’ont rapporté un certain succès d’estime, un projet en maison de disques… c’était un tout.

Et puis de base, je n’avais pas d’ambition dans la musique à part juste en faire. C’était affectif plus qu’autre chose. J’étais tellement heureux dans ma vie après ces deux projets, que je m’en fichais un peu du rap et de ma carrière. C’est le fait d’avoir vécu une année de merde qui m’a poussé à me retrouver dans la musique. C’était tout ce que j’avais et je m’en suis rendu compte. C’est ce qui m’a aussi permis d’extérioriser tout ce qui m’est tombé dessus et en faire quelque chose de plus positif. Refaire du son, retourner en studio et sortir de chez oim, me professionnaliser et aller mieux : c’est devenu mes nouvelles motivations.

Beaucoup d’introspection dans cette nouvelle mixtape, beaucoup d’investissement à tous les niveaux. C’est important pour toi d’allier le fond et la forme ?

Avant ça l’étais beaucoup moins, j’avais une façon un peu moins intense d’aborder le rap. Mais c’est vrai que je l’ai toujours un peu fait. Je pense que c’est parce que les artistes que je préfère ou les artistes qui m’ont le plus impressionné, marqué ou touché ce sont ceux qui mêlaient leur vécu et leur histoire à leur musique. Je trouve que ça la rend beaucoup plus forte. Je pense à une chanteuse comme Barbara. C’est ce que j’adorais chez elle : la force qui émanait de sa musique à travers ses émotions et son interprétation. Peut-être que j’essaie de reproduire ça inconsciemment, mais surtout instinctivement. Je pense d’abord à écrire ce que je pense et ce que je ressens, plutôt que d’essayer d’écrire des histoires façonnées.

En ce sens, le rap a-t-il eu un certain aspect thérapeutique pour toi cette année ?

Totalement. Puis en plus, vu que pour beaucoup de raisons personnelles je n’avais aucun moyen de contacter la fille à qui je m’adresse dans la plupart des sons, c’était une façon de lui faire passer des messages et de lui dire des choses concrètes. En tout cas sortir de moi ce que j’arrivais pas à lui dire.

« J’ai fait des bêtes de connexions humaines et artistiques »

Gros travail au niveau des prods et belle diversité en terme de beatmakers sur Temporada, avec des productions recherchées et éclectiques. Tu as des critères de sélection particuliers ?

J’ai pas vraiment de critères. Surtout que les prods sur Temporada sont vraiment toutes différentes. Mais j’essaie de faire de la bonne musique. C’est ce qu’on cherche avec les beatmakers en question, ça peut aussi être un coup de coeur que je peux avoir en écoutant sur internet ou selon ce qu’on m’envoie. En général je suis au studio avec le beatmaker, il me fait écouter des prods et je cherche la meilleure alchimie. Ça ne va pas forcément être la prod qui va plus me plaire, mais celle avec laquelle j’aurais un feeling vraiment particulier. Si tant est que je l’aime bien dans son domaine, ça peut être de tout. Si je veux une prod vraiment trap, minimaliste et très sombre, j’aime qu’elle soit vraiment bien faite avec les meilleurs drums possibles. En tout cas si il y a une prod qui est vraiment marquée dans son domaine, j’aime qu’elle soit poussée à son paroxysme.

On aimerait bien que tu nous parles des featurings sur ce projet. Ils sont nombreux et variés…

J’ai eu de la chance, parce que j’ai fait des bêtes de connexions humaines et artistiques. En plus, c’est hyper cohérent avec le projet et ce qu’il raconte. C’est vraiment des gens qui m’ont aidé à traverser mon année 2019.

Avec Jok’Air, on avait un concert à faire ensemble à Neuchâtel. J’avais vu qu’il sortait un projet à ce moment-là, j’écoutais son interview dans La Sauce (ancienne émission présentée par Mehdi Maïzi sur OKLM, ndlr) et j’ai trouvé que le gars était super humain, super sympa. Donc je lui ai envoyé un message pour lui dire que j’avais kiffé l’interview. De là on a parlé, je lui ai proposé de faire un morceau et on s’est captés. C’est un bon gars de ouf.

Roshi c’est la mif, On avait déjà fait un son ensemble pour le freestyle avec Cinco. A la même session studio, je lui faisais écouter des prods, il a kiffé celle-là et il a posé. Et ça a fait le freestyle avec Cinco parce qu’après je l’ai fait écouter à Cinco et il nous a fumé (rires). 

Anna Kova j’étais très jeune quand je l’ai connu, on a que deux ans d’écart mais c’est très vite devenu une grande soeur. Je l’ai toujours regardé avec une grande admiration. Ça a été un grand honneur de faire enfin un son avec elle. On aurait pu le faire il y a des années, mais je suis content de le faire maintenant que j’en ai le niveau.

Slimka et Dimeh je les connais depuis 2015, c’est des potos. Salakid c’est vraiment mon meilleur ami, avec Cinco et Prince Waly c’est ceux avec lesquels j’ai le plus collaboré et avec qui je suis le plus proche. On est tous très frérots. C’est des connexions toutes humaines avant tout.

Et pour Krisy c’est un bête d’honneur et un bête d’accomplissement pour moi, ça s’est fait archi naturellement. A un moment j’allais pas bien, je mettais des trucs un peu dépressifs sur Twitter et il a vu. Je savais même pas qu’il me suivait. Il m’a envoyé un message archi gentil, plein de soutien. Et il m’a appelé pour m’inviter à faire un morceau. Je suis parti à Bruxelles et c’est là que la connexion est née.

« Si t’as pas une belle vitrine, on rentre pas dans ton magasin »

Même si visiblement ce n’est pas le vecteur principal de tes featurings, estimerais-tu que les réseaux sociaux puissent favoriser les connexions entre différents artistes ?

L’un n’empêche pas l’autre, les connexions humaines peuvent se faire aussi par le biais des réseaux sociaux. C’est vrai que pour Jok’Air, même si on se serait croisés pour le concert, c’était plus simple de pouvoir lui envoyer un message sur les réseaux avant. Ou comme Krisy, c’est Twitter qui a permis de nous connecter. 

Côté image, on remarque un travail toujours recherché et toujours abouti. Es-tu à l’origine des scénarios de tes visuels, de leur réalisation ?

Je t’avoue que je suis très proche de mon image, en général je sais un peu ce que je veux et j’essaie d’apporter un max d’idées aux réals. Quand tu fais un morceau, surtout un morceau personnel, tu le visualise et t’as des volontés particulières. Par exemple pour Tornade, j’ai beaucoup aidé le monteur. Je suis parfois chiant avec les réals, mais c’est hyper important pour moi que le rendu me ressemble vraiment. J’ai d’ailleurs co-réalisé le clip de Téléporter. La plupart des idées, c’était les miennes : les effets 3D, le VHS, le noir et blanc… Je crois que c’est Driver qui avait dit : « Si t’as pas une belle vitrine, on rentre pas dans ton magasin ».

« J’ai pris une direction artistique très différente »

Comment tu appréhendes la sortie de ce septième opus ? As-tu des attentes ?

Avec beaucoup d’envie et beaucoup d’excitation ! Je pense que je vais être très soulagé quand ça va sortir. Un an de ma vie, un an de travail, c’est l’année où j’ai le plus travaillé je pense. C’est un projet dans lequel j’estime avoir beaucoup progressé, j’ai vraiment hâte que les gens puissent le découvrir. J’ai hâte de voir comment ils vont réagir, j’espère qu’ils l’apprécier et le regarder. J’ai pris une direction artistique très différente, en essayant de garder ce qui me définit. Je suis sorti de mes sentiers battus, j’ai essayé de créer une musique plus mélodieuse.

Il y a aussi beaucoup de choses que j’ai pas pu dire à la fille dont je parle dans mes titres, des choses qu’elle ne sait pas. J’espère qu’elle va les écouter, il y a toujours une partie de moi qui espère qu’elle écoutera. C’était bizarre d’écrire tout ça et qu’elle ne puisse pas l’entendre, alors j’ai hâte que ça sorte.

Question bonus : On a vu que tu es un utilisateur régulier de Twitter… Ca nous intéresserait de savoir ce que tu penses du « grand méchan oiseau bleu » ?

Twitter c’est la guerre, c’est l’entre des enfers ! (rires) Ils sont sans pitié sur Twitter, en plus moi je tends le bâton pour me faire battre ! J’ai trop tendance à me laisser aller, je tweet trop comme si j’étais pas exposé publiquement, je me rends pas compte qu’il y a autant de gens qui voient et qui peuvent réagir. En tout cas Twitter sinon c’est cool pour connaître les avis des gens, les tendances du moment, c’est intéressant. Et c’est marrant en vrai on va pas se mentir…