Seyfu

Interview

Après s’être absenté 8 ans pour se rapprocher des siens et de lui-même, Sefyu revient avec son album “Yusef”, qu’il définit comme une introspection de sa pensée. Casquette devant les yeux, réflexions profondes, une chose est sûre : Sefyu n’a pas changé mais il a beaucoup appris durant ces années.

VRF : 8 ans après, tu reviens avec l’opus “Yusef” qui est en réalité ton prénom, mais entre “qui suis-je ?”, “suis-je le gardien de mon frère?”, “oui je le suis” et maintenant “yusef”, il y a un fil conducteur non ?

Sefyu : Oui, c’était l’idée dès le départ. Lorsque j’ai pensé le premier album, je savais d’ores et déjà que ça allait être une trilogie car cette chronologie relève d’une phrase issue d’un film qui s’appelle “New Jack City”, où un mec s’apprête à exécuter son propre frère. Ce dernier lui dit “qui suis-je ? Suis-je le gardien de ton frère ?” et il le tue. Cette scène m’a énormément marqué car ça parle d’une rivalité entre deux frangins et je me dis qu’en venant des quartiers, on a des frères et des soeurs, et ça peut aussi nous arriver de se faire dépasser sans même s’en rendre compte. De ce fait, j’ai écrit mes albums en fonction de cette chronologie.

Et pour “Yusef”, il fallait que je trouve une quatrième alternative pour pouvoir couronner ces trois albums. Et après réflexion, je me suis dit qu’il ne pouvait s’appeler que par mon prénom car c’est une introspection de ma pensée. C’est comme si depuis des années je me posais des questions sur moi-même, sur ma place dans la société, sur les messages que je véhicule, sur ma vision sociétale et Yusef est arrivé pour donner un compte-rendu de tout cela. Après tout ce temps, j’ai aussi compris qu’on était parfois hypocrite face aux stigmates véhiculés dans les quartiers. On veut s’en détacher alors qu’on est parfois aussi un peu responsable des idées reçues. Il n’y a pas de fumée sans feu. Du coup j’ai écrit mes textes autour de ces questions et cet album ne pouvait que s’appeler Yusef car j’ai compris qu’après m’être interrogé sur tout cela, il était temps pour moi d’assumer nos responsabilités et de les mettre en musique.

VRF : Si évidemment le public est ravi que tu reviennes, il y aussi des rappeurs de la nouvelle génération et de la précédente qui te félicitent pour ton projet, notamment SCH et Rohff, qu’est-ce que ça te fait de recevoir ces ondes positives de leur part ?

Sefyu : Merci, moi aussi je suis ravi de retrouver le public. Concernant Rohff, ça fait énormément plaisir de recevoir son soutien car c’est tout simplement un ami, un vrai. C’est quelqu’un qui m’a tendu la main et m’a poussé lorsque j’en avais besoin. C’est d’autant plus touchant dans le sens où à l’époque c’était un vrai game le rap. On était peu et tu rentrais pas dans le milieu comme aujourd’hui. Si tu n’avais pas le soutien d’un artiste confirmé ou d’un gros média, c’était très compliqué de se faire une place. Et d’avoir eu un mec comme ça à mes côtés, qui a fait preuve d’humilité et qui m’a tendu la perche, et qui le fait encore aujourd’hui, ben ça me fait grave plaisir.
Quant à SCH, c’est une personne que je connais moins mais pour qui j’ai beaucoup de respect. Quand il est arrivé dans le rap, j’étais déjà à l’affût et j’avais écouté ce qu’il proposait. C’est d’ailleurs mon beatmaker Ilker qui m’avait fait découvrir SCH et j’ai bien kiffé. Dès ses premiers titres, j’ai vraiment accroché avec son univers. Et j’avais même envie de l’appeler pour lui proposer de travailler avec moi, pas forcément dans le cadre d’un album mais plus pour bosser avec lui sur un projet car j’ai vraiment apprécié son style. Et le fait qu’il envoie un message aujourd’hui pour me communiquer son soutien ça fait vraiment plaisir.

VRF : Tu t’es absenté longtemps, on se pose forcément tous la question, qu’as-tu fait pendant ces années ?

Sefyu : Ces années-là, j’ai tout d’abord pris du temps pour moi. J’avais besoin de me reconcentrer sur des choses essentielles qu’on oublie parfois lorsqu’on est pris dans un engrenage. J’avais besoin aussi de prendre du temps avec les miens, de me rappeler que ce qui compte le plus au monde dans la vie c’est sa famille. Je sentais qu’il était essentiel pour moi d’évoluer dans un univers à la fois simple et sain mais indispensable pour être heureux. Il ne faut pas se leurrer, lorsqu’on voit un artiste, on imagine qu’il vit dans un monde de strass et de paillettes. Et ce n’est pas totalement faux, mais après avoir passé un certain nombre d’années dans cet environnement, inconsciemment on oublie pas mal de choses. On est dans un cas de figure qui nous entraîne à avoir des attitudes qui sont en inadéquation avec nous-même. J’ai réfléchi longtemps avant de m’arrêter et je me suis posé cette question : qu’est-ce qui est le mieux pour que je sois en phase avec moi-même ? Fin 2011, je sors mon troisième album, il se passe des choses avec ma maison de disque, au niveau personnel, ce n’est pas tout lisse non plus. Des personnes de ma famille m’expriment leurs besoins. Et là, je me suis dit qu’il fallait que je sorte de ma bulle, il y avait des choix à faire. Et mon choix a été d’arrêter la musique, de la mettre de côté et de retrouver la vie quotidienne et de prendre soin des miens. J’avais connu pas mal de succès, j’ai fait beaucoup de routes, de concerts, de rencontres. Ca devenait machinal. Je montais dans un avion, et puis dans un autre. Je faisais un arrêt d’une heure à l’hôtel, puis je donnais un concert, puis je reprenais un avion. Je n’avais même pas le temps de m’émerveiller du paysage incroyable du pays dans lequel je me trouvais. Et quand c’est trop, c’est plus humain. L’excès déshumanise les personnes. Lorsque j’ai arrêté, je savais que j’avais pris la bonne décision, car elle m’appartenait.

VRF : Et comment as-tu vécu le retour à la vie “lambda”, le fait d’embrasser à nouveau le quotidien d’une personne « normale » ?

Sefyu : En fait, je ne m’en suis pas vraiment rendu compte dès les débuts. Les premiers jours t’es toujours autant sollicité car ceux de ton entourage n’acceptent pas ton choix. Pas parce qu’ils ne te comprennent pas mais parce qu’eux aussi ont vécu dans un rythme effréné et passer de la vie à mille à l’heure au calme plat, ça peut faire un choc. On m’a incité à continuer, on m’appelait pour me dire “Sef faut qu’on reprenne, faut qu’on fasse des concerts”, mais moi je leur disais que ce n’était pas le bon moment pour moi. C’est plus au bout de deux mois que tout est redescendu. Que j’ai repris goût au silence et au calme.

VRF : Pendant ces années, tu as aussi élargi ton art à l’écriture de scripts, on peut en savoir plus sur l’un d’entre eux ?

Sefyu : Bien sûr. Ca met en parallèle deux familles : une qui a une bonne condition de vie, assez aisée, avec logement adéquate et bon environnement familial, et l’autre qui vit dans un quartier, dans une situation un peu plus précaire. Et on a deux modèles d’éducation. Et la problématique est : dans quel cas de figure l’éducation est la plus avantageuse pour les enfants ? Si comme cela, la réponse peut paraître simple, on intègre aussi l’influence de l’entourage. Car en grandissant, l’enfant fait un choix : suivre l’éducation qu’il a reçu ou se laisser guider par les copains. Je ne vais pas spoiler le reste du scénario car le projet n’est pas terminé mais plusieurs épisodes arrivent.

VRF : C’est d’ailleurs cette nouvelle forme d’écriture qui t’a donné instinctivement l’envie de réécrire des lyrics, et t’as fait un mix des deux avec mal(à)laise, c’était histoire d’annoncer la couleur ?

Sefyu : Mal(à)laise c’était une manière de faire un constat de la société dans laquelle on vit. Montrer un petit peu que la situation n’a pas évolué tant que ça dans les cités. J’ai voulu garder le fond qui me caractérise, montrer au public que malgré les années, Sefyu est toujours le même, mais tout en apportant quelque chose de différent au niveau de la forme. Je n’aurai pas pu revenir avec un simple titre après tant de temps. Je voulais faire un morceau où je pouvais être moi-même et surprendre le public pour autant.

VRF : Tu es artiste mais tu as été de nombreuses années éducateur spécialisé, est-ce que tout ce que tu as pu vivre avec les jeunes en difficultés ça t’a permis de mieux comprendre les violences, qui font parties de tes sujets de prédilection dans tes textes ?

Sefyu : Bien sûr. Premièrement, c’est important de rappeler que la violence ne se traduit pas que par les gestes. Et je ne parle pas de mots non plus. Elle se traduit aussi par l’absence. Le manque d’un père ou d’une mère inculque indirectement des comportements violents à un enfant qui ne comprend pas ce qui lui arrive.

VRF : Te rappelles-tu d’un cas particulier ?

Sefyu : Oui je me rappelle d’un gamin qui m’a beaucoup marqué. Il était tout le temps agité. Il s’énervait tout le temps sans raison. Alors un matin, je l’ai appelé et je lui ai dit de venir me voir. Je lui ai demandé comment il allait, si à la maison cela se passait bien pour lui. Je pose des questions sur son père et sur sa mère. Et lorsque j’aborde le sujet de sa maman, je sens que je touche à un point sensible. Il ne répond pas trop. Et là, d’un coup, il fond en larmes et me dit “ça fait deux mois que je n’ai pas vu ma mère, elle est partie de la maison et je n’ai pas de nouvelles”. J’ai ensuite compris que c’était un garçon en colère, non pas parce qu’on le traitait mal à la maison, mais parce qu’on ne le traitait pas tout court. Il se sentait abandonné. L’absence est une forme de violence énorme. Et ça je l’ai compris grâce à cette expérience. Il ne faut pas s’arrêter à ce que les gens veulent te montrer. Il faut prendre le temps de parler avec eux et creuser sur ce qui ne va pas. C’était dur mais très enrichissant comme expérience.

VRF : Dans les médias ou même dans la rue, on t’appelle souvent le grand frère, mais est-ce que c’est un rôle que tu as vraiment envie d’épouser ?

Sefyu : Je ne me suis même pas posé la question si j’en avais envie ou pas, car je me comporte comme tel naturellement. C’est un rôle que j’ai. Quand on grandit dans un quartier, on a l’impression de grandir dans une assemblée. Tout le monde se connaît, tu surveilles les petits du quartier, c’est comme ça. Et c’est ce que j’essaye de véhiculer dans mes textes : qu’on est tous ensemble.

VRF : Même si cela évolue, les personnes issues des quartiers subissent encore des stéréotypes, quels sont ceux que tu as envie de combattre ?

Sefyu : Les clichés. Les idées arrêtées. Parfois même des clichés dont nous sommes vecteurs. Il y a plusieurs stéréotypes dont j’aimerais qu’on sorte, par exemple le fait d’aller forcément dans un lycée professionnel parce que tu as grandi dans une cité. Il faut se déconditionner de tout cela. Ceux qui entendent ce genre de choses ne doivent pas l’accepter. Tu ne dois pas accepter le fait que des gens puissent décider à ta place de ce que tu feras de ta propre vie. Il faut se bagarrer avec sa propre condition, tout le temps. Si tu estimes que ce n’est pas ce que tu mérites, alors fais tout pour l’obtenir et atteindre tes objectifs. Nous par exemple, on a grandi dans des quartiers parce que nos parents ont été logés ici, mais on n’a pas eu le choix. Donc t’es obligé d’avoir la niak pour te sortir de là.

VRF : Dans Uni tu dis “parler de social c’est associé à parler de politique”, est-ce que tu n’en as pas marre qu’on te dise que tu fasses du rap engagé politiquement juste parce que tu dénonces des vérités ?

Sefyu : Si un petit peu. On est dans un pays où on a besoin de classifier, de mettre des gens dans des cases. C’est un peu le problème aujourd’hui. Pour moi parler de social et de politique, c’est parler de notre vie. La politique s’inspire de ce qu’il se passe dans les quartiers pour alimenter leurs programmes et leurs arguments. Donc nous, quand on parle de ce qu’il passe dans nos vies on parle forcément de politique, mais juste pour relayer ce qu’on dit à notre propos. C’est un cercle vicieux en fait.

VRF : Entre les amalgames, la discrimination, la loi de la rue, la jalousie… dans NTM tu fais une sorte d’état des lieux des problèmes de société sous forme de banger, est-ce que cela n’aurait pas comme conséquence de renforcer davantage les tensions ?

Sefyu : Non, au contraire. Je ne pense qu’on puisse résoudre les problèmes sans en parler. C’est comme si un enfant faisait une bêtise et que tu n’osais pas lui en toucher deux mots car ça va l’énerver. Si tu le laisses faire ça va être pire et son comportement sera de plus en plus contestable. Donc tu es obligé d’appuyer là où ça fait mal. Et des problèmes il n’y en a pas qu’à l’extérieur du quartier. De la discrimination il y en a plein au sein des cités, et pour moi c’est essentiel d’en parler.

VRF : Que ce soit sur tes anciens projets ou maintenant, certaines réalités ne peuvent t’échapper et te tiennent toujours à coeur, je parle par exemple du racisme, est-ce que tu penses que la France va mieux à ce niveau ?

Sefyu : La France va mieux car il y a beaucoup plus de diversité. Les gens qui s’aiment osent davantage être ensemble malgré leurs différences. C’est plus les élites qui essayent de diviser. A l’époque on parlait de banlieusards, maintenant on parle d’Islamistes. Pour parler de mecs de quartier, on parle d’Islam. Mais je pense qu’aujourd’hui les gens ne sont pas dupes. Avec les réseaux sociaux, on se renseigne, on s’informe. Donc c’est tant mieux.

VRF : Dans Vriller tu dis “la chance que j’ai, c’est de ne pas avoir eu de chance”, c’est parce que ce sont les difficultés qui font de nous ce que nous sommes ?

Sefyu : Bien sûr. C’est parce que j’ai connu une situation précaire que j’ai compris lorsque j’étais dans un meilleur cas de figure. Et je me dis que j’ai eu de la chance d’avoir vécu la galère, car ça m’a appris les valeurs de la vie. Tu réfléchis deux fois à qui tu veux être, à ce que tu veux transmettre aux autres. J’ai conscience que j’ai de la chance d’être là, face à toi, à faire une interview et à pouvoir m’exprimer au nom de plusieurs. On me donne le droit à la parole. Tout le monde ne l’a pas. Sur 10 000 habitants d’une cité, il n’y en a peut être que deux qui ont cette opportunité. Il faut prendre conscience de cela et donc de ce que tu dis, car ta voix peut être porteuse. Donc oui “ma chance c’est de ne pas avoir eu de chance, car trop de choix peut assassiner le choix”.

VRF : Est-ce qu’on peut s’attendre à te retrouver sur un prochain opus ?

Sefyu : Honnêtement je ne sais pas du tout. Peut-être que c’est mon dernier, je ne sais pas. Je n’ai pas envie de calculer la suite. Cet album j’avais envie de le faire, je l’aime beaucoup. La suite, on verra.

VRF : Par quelle phrase symbolique souhaites-tu terminer cette interview ?

Sefyu : J’ai envie de dire que “l’Homme est un loup pour l’Homme. Le premier ennemi de l’Homme, c’est l’Homme”. Cela veut dire qu’avant de changer le monde, commences à changer l’homme que tu vois dans ton miroir.

Archives

Instagram

This error message is only visible to WordPress admins

Error: API requests are being delayed for this account. New posts will not be retrieved.

There may be an issue with the Instagram Access Token that you are using. Your server might also be unable to connect to Instagram at this time.

Error: No posts found.

Make sure this account has posts available on instagram.com.

Error: admin-ajax.php test was not successful. Some features may not be available.

Please visit this page to troubleshoot.