À la veille de la sortie de son 6ème album C’est la street mon pote , dans le quartier de Bastille, Def Jam organisait une session d’écoute de l’album, pour les fans. Pour l’occasion, une vingtaine de personne attendent sagement l’arrivée du Géneral. Sans sa présence, l’écoute débute, les cigarettes s’allument en guise, tout le monde est concentré. Mac Tyer débarque, nous nous exfiltrons pendant ce moment de concentration collégiale pour échanger de son projet, de sa carrière et sa vision des choses. C’est un Mac Tyer détendu, tout sourire que nous avons…Discussion. 

 Crédit photos : @TheodoreSeize

 

VRF  : Tu sors ton 6e album. Il y a un détail qui n’est pas anodin, c’est le nom du projet. Avant, c’était « D’où je viens », « Je suis une légende »… Là c’est un des rares titres qui ne soit pas tourné vers ta personne.  Quel est le message derrière « C’est la Street Mon Pote » ?

 

Mac Tyer : C’est arrivé par une succession de choses. J’avais une marque qui s’appelait « Untouchable », que j’ai développée d’une manière assez spéciale, en la vendant dans mon propre studio, dans ma cité et tout le monde passait. Au fil du temps, je faisais des snaps avec les gens et à chaque fois je lâchais « C’est la Street Mon Pote ». C’est un peu devenu un gimmick. Toute l’énergie qui fait que je suis toujours là aujourd’hui, elle est liée à l’aventure « Untouchable », à ces gens qui venaient me voir en studio, qui achetaient de la sape et qui me donnaient de la force. À tel point que la marque, elle est même plus à moi en fait, c’est la marque de la rue. Si tu ressens, qu’aujourd’hui, le titre n’est plus lié à moi, c’est peut être dû à cette expérience.

 

 L’intro… La première écoute est compliquée, on a l’impression que tu n’es pas dans les temps.

 

 

 

En fait l’intro, si tu remarques bien. L’instru, elle tourne pas en 4 mesures. Ce que j’ai fait, c’est que j’ai rapé sur du 3 temps. Alors que ça n’existe pas dans le rap. Elle est là la prestation. Et pour moi, c’est un de mes morceaux préférés, qui va être impressionnant à raper sur scène, parce qu’il y a aucun rappeur qui peut faire ça.

 

 

 

L’album commence par le mot « Légende », un terme qui te caractérise beaucoup. Avant il y avait « Le Général », aujourd’hui c’est une forme d’humilité de l’appeler comme ça ? 

 

Non, vraiment c’est à l’instinct. C’est un album très hip hop, très culturel mais je dis moi même dans l’album : « Je suis le produit de mon environnement ». J’ai beau être culturel dans ma façon d’aborder la musique, dans le fond, c’est toujours la Street qui est défendue dans mes textes. « C’est la Street Mon Pote », ça a l’air léger pour un titre, mais quand t’écoutes l’album, il est pas léger.

 

La chose que je rêve de savoir faire un jour dans la musique, c’est de parler d’autre chose que la rue.

 Quand on écoute l’album, il est parfois défaitiste, parfois sombre, parfois optimiste. Il y a toujours cette sorte de rappel qui dit « Je vais faire quelque chose mais je suis toujours rattrapé par la société »...

 

 C’est le sentiment dans lequel je me sens. Par exemple, la chose que je rêve de savoir faire un jour dans la musique, c’est de parler d’autre chose que de la rue. Mais je me suis rendu compte que ma plume n’est pas assez épanouie par rapport à mon style de vie. C’est mon style de vie qui est responsable. Donc je me suis senti tiraillé. J’ai accepté les ténèbres plus facilement que la lumière. J’essaie d’accepter la lumière mais quand t’as vécu la vie de rue c’est très compliqué.

 

 Il y a beaucoup de sentiments dans cet album. Tu parles d’être incompris, tu évoques le champ lexical des ténèbres. Est ce qu’il y a des moments où t’as plus subi la rue qu’habituellement ?

 

 Bien sûr, la rue aujourd’hui elle est omniprésente, tellement que c’est dur d’en sortir. Mais en même temps toute l’énergie que je puise pour avancer, c’est la rue qui me le donne. Je fais aussi un travail sur moi, j’ai monté une marque de luxe (NTUCH). C’est la pimp-line pour essayer de sortir du ghetto. Je prends les choses de manière atypique. J’ai pas fait ma marque pour ensuite la donner aux magasins de streetwear, là où tu as toutes les marques de rappeurs. J’ai décidé de vendre à ma manière, dans ma cité, dans mon studio. C’est la street qui m’a donnée ce truc là. Aujourd’hui, j’ouvre de nouvelles portes avec Untouchable. Le but c’est de prendre l’avion, d’aller voir le monde entier avec cette marque là. J’espère que c’est ce projet là qui va me permettre de changer d’air et de rebondir avec ma plume après.

 

 T’as monté ta marque Untouchable, avec des shootings et des Pop-Store à Londres, et on se dit « Mais pourquoi revenir avec un album ? », et encore plus avec un album si sombre. Il y a un paradoxe entre vouloir sortir du ghetto et revenir dans un projet très street…

 

 Je ne vais pas raconter des choses qui me sont pas arrivées, tout simplement. 

 

 

 

 

Il y a un album qui était très très sombre, Untouchable, c’était à quelle période de ta vie cet album là ?

 

 Untouchable c’était en 2012. Je l’ai sorti au moment où il y avait un changement dans le rap. Et moi, puisque je suis un peu têtu, je me suis dit que j’allais rappeler les règles du rap. A quoi ça servait. C’était un album très profond, qui mettait presque mal à l’aise l’auditeur. Même moi quand je l’ai ré-écouté, j’ai vu ce côté très sombre. C’était une période où je me suis mis dans une situation d’autarcie. Pour des raisons que je ne peux pas expliquer aujourd’hui, je me suis renfermé sur moi même. Cet album était le reflet de cette coupure du monde.

 

 J’ai fait Scorpion avec Joke et Niro et il y a une nouvelle impulsion qui s’est créee, des petits jeunes qui me stimulaient tous les jours à refaire des sons.

 

En plus de tous tes projets sortis en format album, il y a eu les Banger. Sur ces projets là, et particulièrement sur Banger 1, on te sentait super libéré. Comment tu travailles un Banger par rapport à un autre album ?

 

 C’est ça que je veux te faire comprendre. Untouchable, c’était la fin d’un cycle. Ça va avec ma vie. J’avais sorti Hat Trick en 2010, un très beau disque mais le public s’était acharné sur moi à cause de mon morceau electro (Ha ! Ha ! Ha ! – ndlr). Cet épisode là m’a peut être rendu très sombre. A la base quand je faisais Untouchable, dans ma tête c’était le dernier album. La naissance de Banger 1, elle vient des jeunes. Il y a des jeunes rappeurs et beatmakers qui sont venus me voir, qui m’ont donné de la force et qui m’ont dit que je pouvais pas arrêter. Au début, ils forçaient et je disais « Non, c’est fini, j’arrête », et puis finalement Joke et Niro sont arrivés, on a fait Scorpion, et là ça été le re-déclic. Je me suis dit à ce moment que l’époque que j’ai toujours rêvé de vivre était en train d’arriver. Eux deux réunis, c’est ce qui me ressemblaient le plus en termes de sensibilité artistique. J’ai fait ce morceau avec eux, il y a une nouvelle impulsion qui s’est créée, des petits jeunes qui me stimulaient tous les jours à refaire des sons et puis c’est comme ça qu’est né Banger

 

 

 

Tu parlais de Hat trick, dans cet album, il y a un morceau qui s’appelle Original Kaïra et tu dis Avoir tort, c’est souvent avoir raison trop tôt 

 

C’est mon cas. Aujourd’hui je fais des interviews, on me dit « Oui avec tous les classiques que tu as fait… » et je réponds « les gars, aujourd’hui vous me dîtes que c’est des classiques, avant vous étiez en train d’insulter mes sons ». Hat Trick, il fait partie de mes disques les plus culturels. Avec Hat Trick, j’ai voulu raconter l’histoire du rap. Depuis les années 80 aux Etats-Unis, le rap a rencontré tous les courants musicaux. Et quand tu vois ce disque là, il y a toute les expériences du Hip Hop, le Rock la Soul, l’electro. C’est pour ça que j’ai fait une cover à la Michael Jackson. Un artiste complet c’est quelqu’un qui sait transmettre tous les sentiments d’un être humain. De la tristesse jusqu’à la joie.

 

 

 

Sur Hat Trick, je suis pas sur que c’est le morceau « Ha ! Ha ! Ha ! » qui a dérangé. C’est peut être l’enchaînement du featuring avec Vitaa, « Ha ! Ha ! Ha ! » et le morceau avec Kayliah ?

 

 Mais Ha ! Ha ! Ha ! était diffusé avant la sortie de l’album. J’ai d’abord fait Tony a tué Manny, là tout était carré, nickel et dès que j’ai sorti Ha ! Ha ! Ha !, c’est parti en couilles. Les morceaux avec Vitaa et Kayliah n’ont pas fait de polémiques à l’époque, c’est même des morceaux qui m’ont élevés. C’est Ha ! Ha ! Ha ! qui a fait beaucoup de bruit et qui a couvert tout le reste.

 

 

T’as pensé à retirer le morceau de l’album ?

 

Non. Moi j’assume ce que je fais. Je suis très impulsif et très honnête envers moi même. Je me raconte pas une vie et je raconte pas des salades aux auditeurs. Ha ! Ha ! Ha !, c’est un morceau que j’ai fait à la fin de l’album. C’est le dernier morceau que j’ai enregistré. Quand je l’ai fait, c’était la première fois que j’arrivais à mettre un sentiment de bien-être dans un son. J’ai toujours dit qu’un artiste complet c’est quelqu’un qui sait transmettre tous les sentiments d’un être humain. De la tristesse jusqu’à la joie. A l’époque, j’avais rencontré à Aubervilliers le manager de Lord Kossity qui me disait « Toi tu rigoles jamais ». Fifou, qui était mon photographe depuis tous le temps me disait « c’est vrai, on a toujours du mal à te photographier en train de sourire ». En fait, l’album Hat Trick, ça a été ma thérapie du sourire. Dans tous les clips, je souris à mort. J’ai appris à me voir sourire grâce à ce disque. Vu que c’était le moment où je commençais à accepter de sortir des ténèbres et qu’à ce moment là, on me l’a mal rendu, ça m’a replongé dedans.

 

 Un peu plus tard dans ta carrière, t’es arrivé avec l’album Je suis une légende. Il y a notamment le titre « Laisse Moi te dire », en featuring avec Maître Gims. Avec le recul, qu’est-ce qu’elle t’a apporté cette collaboration ?

 

Ça a été mon premier lien historique avec les maisons du disque. C’est la première fois qu’elle me voyait, en chair et en os. Donc en allant à Polydor pour négocier mes contrats, en faisant tout ça, c’est la première fois qu’il me voyait en vrai. J’ai fait toute ma discographie sans passer par l’industrie du disque. Je faisais tout dans ma cité, je me produisais tout seul mais comme je sortais les bons clips, les gens ne se rendraient pas compte. Donc cette collaboration, elle m’a permis de me connecter au système, moi qui était hors du système. A part les singles que j’ai pu avoir en radio, parce que j’ai fait toute une carrière sans radio. C’est rare qu’on m’entende sur les grandes radios et en 2015, on m’a énormément entendu sur les ondes. Ça a fait quelque chose aux gens qui me suivaient depuis longtemps. Les gens étaient habitués à ce que je sois le « Prince des Ténèbres »…

 

 

C’est redevenu le cas aujourd’hui…

 

Non, c’est là que tu te trompes. Aujourd’hui, je suis dans un délire où je m’ouvre, je fais une marque de luxe, j’essaie de faire péter mon petit Rémy, j’annonce la signature chez Def Jam… Là je sors un album rapidement, c’est pas pour des enjeux économiques, c’est que je sais comment le disque est fait. Il est mon identité de base. Sortir mon premier projet en multinational, en étant ce que j’ai toujours été, c’est une victoire pour ceux qui m’ont toujours suivi.A Auber, il y a énormément de petits frères qui passent me voir, qui m’envoient des messages pour me demander des conseils ou même de participer à leur évolution. Je suis un vrai grand frère.

 

Sur ton nouvel album, il y a le morceau « Hype », et ce terme est intéressant parce c’est une appropriation de la culture street à travers…

À travers tout. Je le dis dans le morceau d’ailleurs.

 

Et c’est très particulier quand on écoute le morceau parce que même quand tu expliques, on marche encore sur des œufs en faisant comprendre ce que tu veux dire par là : « Ils veulent nous prendre la Hype », on sait vraiment de qui on parle…

 

 C’est le système. Tu peux pas donner un nom au système… C’est pas visible. Je veux juste dire qu’aujourd’hui, je suis plus ou moins « Hype ». Par mon ancienneté, par mon histoire et donc j’ai la légitimité de porter la paire de Requins.

 

 

 

 Tu fais même des rimes avec « Triple S » « Balenciaga » dans des morceaux très streets…

 

Pour moi c’est comme ça. J’ai toujours assumé ce que j’aime et j’aime les belles choses.

 

Aujourd’hui tu gères Rémy. Est ce que demain, tu seras sur d’autres artistes ? Pourquoi pas Mac Tyer en directeur artistique ?

 

J’ai vraiment envie de réussir Rémy, parce que c’est un artiste que j’aime beaucoup humainement, avec qui on s’écoute beaucoup, c’est pour ça que c’est très constructif. Après, pourquoi pas d’autres petits frères. À Auber, il y a énormément de petits frères qui passent me voir, qui m’envoient des messages pour me demander des conseils ou même de participer à leur évolution. Je suis un vrai grand frère.

 

Qu’est-ce qui a fait que Rémy sorte plus du lot par rapport aux autres ?

 

Déjà il a la sensibilité artistique que j’aime. Ensuite il a l’humanité que j’aime. Il a fait des choses dans ma vie privée, il a eu des comportement qui m’ont touchées au cœur. C’est Rémy, il vient d’Auber, il est de l’école au couteau. Il a son truc propre à lui-même, dans ce qu’il transmet dans ses textes. C’est les derniers babtous de la cité comme on dit chez nous.

 

Et pour toi c’est le dernier album ou on aura encore du Mac Tyer dans la prochaine décennie ?

 

On verra. C’est la vie qui décide.