Luidji

Interview

Complet, éclectique, sensible et surtout libre : nombreux sont les adjectifs qui viennent en tête lorsque l’on parle de Luidji. Un rappeur présent depuis le début des années 2010 dans la sphère rap, qui comptabilise à son actif les deux projets Station 999 et Mécanique des fluides, sortis entre 2014 et 2015. Après une pause de quatre ans, le fervent représentant du Foufoune Palace (bonjour) s’impose cette année avec la sortie de Tristesse Business, son premier album, le 26 avril dernier. Rencontre avec l’artiste de 25 ans au cœur de la Capitale.

VRF : Pourquoi avoir pris ce recul de quatre années et a-t-il été nécessaire pour toi ? 

Luidji : Il y a au moins un projet que j’ai fait précédemment que je regrette, parce que je n’étais pas forcément entouré des bonnes personnes. Parfois, indépendamment de leur volonté, elles avaient de mauvaises influences sur ma musique. C’est en touchant le fond que je me suis rendu compte que ce que j’aime par-dessus tout, c’est la liberté, peu importe les domaines. Une fois que j’ai commencé à me rendre compte de ça et que j’ai pu refaire du son sans l’influence de qui que ce soit, bizarrement tout s’est accéléré. Avec le temps, je me suis rendu compte que l’indépendance, c’est ce qui me colle à la peau. Donc je ne pense pas avoir perdu de temps, au contraire j’en ai beaucoup gagné.

V : Impossible de parler de Luidji sans évoquer le Foufoune Palace. Peux-tu nous en dire plus sur ce collectif et label ?

Luidji : On est un groupe de potes qui traînent ensemble depuis pas mal d’années, mais le moment où on a vraiment commencé à se structurer en tant que label, c’était en été 2017. On commençait à faire nos armes en indépendance, à atteindre un modèle économique assez viable, donc on s’est dit « on va créer un label et il va s’appeler Foufoune Palace ». Foufoune Palace parce que c’est le nom de mon morceau le plus connu jusqu’à maintenant et surtout par rapport aux lyrics du refrain : « La famille avant l’oseille, l’oseille avant les sal*pes ». C’est ce qu’on a toujours respecté et c’est l’essence même de ce qu’on est aujourd’hui.

V : Comment se compose ce fameux crew ?

 Luidji : On a plusieurs compositeurs (P Magnum, Ryan Coffee, MNSD, Bones et d’autres). P Magnum compose, rappe, chante, il peut écrire pour d’autres, il a beaucoup d’idées de réalisations, il m’accompagne sur scène… Je ne peux même pas dire que c’est un DJ parce qu’il n’utilise pas le même matos que les DJs, mais il est très « sciencé » dans sa musique. On a Tuerie, un autre rappeur qui m’a vraiment formé sur scène. À la base, c’est moi qui l’accompagnais, je l’admirais, il était en place, il habitait à Boulogne, j’habitais à Issy-les-Moulineaux… À l’époque, il était danseur. Bon, c’était un peu folklorique (rires), mais il m’a appris à jouer sur scène et à dégager une certaine aura. Ensuite, il m’a accompagné à son tour et maintenant, je le pousse à s’affranchir de son rôle de backeur parce que moi, il est bien plus que ça. Il y a aussi Mo qui s’occupe des contrats et qui me décharge de pas mal de choses. Ensuite, il y a Mehdi, graphiste, qui m’aide aussi sur plein de choses : c’est un travail collectif au final.

 

 

V : Tristesse Business est donc le titre de ton tout nouvel album. Quel est son concept ?

 Luidji : Le concept général, c’est le storytelling. J’ai voulu « métaphorer » tout ce que je disais avec le sound design autour de l’eau, parce qu’il est un peu constitué en deux parties. Avec une deuxième partie qui commence pour moi avec le morceau Erzulie. Je raconte une histoire qui passe d’une période très trouble à une autre que j’assimilerais plus à une prise de conscience et donc de confiance. J’ai décidé de le raconter autour de 17 tracks, dedans on a un peu tout. La relation amoureuse que j’entretenais à l’ancienne, le fameux triangle amoureux et c’est plus vers le milieu et la fin de l’album qu’on commence à aborder de la notion de sortie de son confort, des valeurs de l’unité, etc. Toute la deuxième partie, c’est ce qui me fait aujourd’hui. 

V : Justement, es-tu suffisamment sorti de ta zone de confort pour la réalisation de cet album ? 

Luidji : Je sais que je peux encore repousser les limites de la sortie du confort, j’ai des voyages à faire… Notamment aller voir le pays de mes parents, Haïti. C’est quelque chose  sur laquelle ma mère m’a toujours un peu refroidi, parce qu’elle est assez craintive pour moi. C’est le genre de signal qui me pousse à le faire, je trouve ça super important de retourner dans le pays de sa famille. Quelque part, plus on se connaît bien, plus est fort. Donc voilà, il y a pas mal de choses que j’aimerais faire maintenant que j’ai terminé cet album-là, avant de repartir sur quoique ce soit.

 

 

V : On entend toujours beaucoup d’amour et de mélancolie dans ce projet. Quelle place occupe l’amour sous toutes ses formes dans ta vie et dans ta musique aujourd’hui ?

Luidji : Je suis un mec très sensible. Je le réfutais un peu avant, mais ça va avec le fait que je sois devenu artiste aujourd’hui, parce que je l’ai accepté. L’amour, c’est la raison pour laquelle j’ai choisi cette intro : « Les gens qui s’aiment ». Ce morceau, c’est le fil rouge de toute l’histoire de l’album, ça peut représenter ma copine et moi à l’époque, la side chick que j’ai vu à l’époque, l’amour qu’il y a entre moi et mes frères (Foufoune Palace). Tu ne peux pas vraiment être heureux sans amour : les « cœurs de glace » ou « cœurs de pierre », ça n’existe pas. Le vrai amour, c’est fondamental si tu veux avancer dans la vie. 

V : Ici, on découvre des morceaux qui peuvent nous accompagner dans différentes ambiances et dans lesquels chacun peut se retrouver. C’est une volonté de ta part ? 

Luidji : Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas moi qui vais sortir un album pour les clubs. Ce n’est pas l’endroit où on va me croiser, le contexte ne me parle pas, ou plus. Donc, forcément, ce n’est pas ce que je vais créer, même si j’écoute beaucoup de choses qui n’ont rien à voir avec ce que je fais. Parce que j’y trouve mon compte, j’y trouve de l’authenticité et je respecte que quelqu’un puisse faire quelque chose qui me touche et que je ne sois pas capable de faire. Personnellement, la musique que j’aime faire, c’est celle qui accompagne les gens qui vont au taff le matin, en métro ou en voiture, les gens qui voyagent, les gens qui vivent… C’est un peu la musique de tout le monde finalement. 

 

V : D’ailleurs, on y retrouve des sonorités plutôt surprenantes…

Luidji : Etant donné que ce que je raconte est plus ou moins triste, je ne voulais pas ajouter une double dose de tristesse… « Mon gars ce que tu dis c’est chaud. Si en plus t’arrives avec des Pianos violons, on est où ? On écoute un album où on est à une veillée funèbre ? » (rires). En général, j’essaie toujours de contrebalancer mon discours avec des productions auxquelles on ne s’attend pas, pour justement créer quelque chose d’authentique. Je trouve que le format tristesse++ a été surexploité dans le rap français, moi je ne suis pas quelqu’un de triste dans la vie, je ne m’apitoie pas sur mon sort. Il m’est arrivé des choses tristes certes, je les raconte, mais je ne suis pas là pour me lamenter. Je pense que la vraie problématique est plus dans le fait de savoir comment j’ai réagi, si je m’en suis sorti face aux épreuves, plutôt que de se dire « je suis dans la merde, personne ne peut m’aider »…

V : Un projet où un featuring ne serait toujours pas nécessaire ?

Luidji : Dans ce projet je raconte une histoire hyper personnelle, donc je ne vois pas quelle valeur ajoutée j’aurais pu avoir sur tel ou tel feat. Et aujourd’hui, il y a un truc dont je suis très fier, c’est qu’on s’est construit une base fan qui ne ressemble à aucune autre. Je ne marche pas dans les pas d’un autre, je n’ai pas fait un feat avec une grosse tête. Il n’y a pas un million de personnes qui me soutiennent, mais je sais que les gens qui m’écoutent, ils le font vraiment. C’est un travail de niche qui vise à grandir pour toucher de plus en plus de personnes.

V : Quelle relation entretiens-tu avec ta communauté ? Vous semblez particulièrement proches sur les réseaux…

Luidji : Je suis très transparent avec ma communauté. Parfois je m’en veux parce que je reçois deux, trois, voire quatre fois par jour des messages hyper personnels et je ne peux pas toujours répondre. J’ai l’impression de parler à des gens qui me considèrent un peu comme un confident, parce que j’ai accepté de me livrer à eux en fait. Du coup, c’est un lien spécial, je trouve ça super beau parce que demain si j’annonce une date unique à Paname, je sais que des mecs pourraient prendre le train ou l’avion pour venir me voir.

V : Peux-tu nous expliquer la notion de « Tristesse Business » ?

Luidji : Tristesse Business, parce que j’ai l’impression d’avoir puisé mon business dans ma tristesse. C’est-à-dire que plutôt que de rester tuba par la vie, autant se servir de ce qui me fait mal pour m’en sortir. Pour moi, le business n’est pas forcément financier, c’est plus une méthodologie : comment je vais organiser ma tristesse pour qu’elle me serve à m’en sortir ? Je trouve que ça correspond un peu à l’histoire d’Haïti, le pays de mes parents. Premier pays noir indépendant, qui s’est révolté parce que c’était trop, ça aurait pu être un autre pays, mais je suis super fier que ce soit celui de mes origines. Quelque part, avec des époques différentes, j’ai l’impression de m’y retrouver. Pour moi, l’Homme peut trouver une force pour surmonter toutes les épreuves de la vie, c’est en chacun de nous. C’est vraiment le message phare de ce projet.A

V : Tout simplement, qu’est-ce que tu penses de ton projet ? 

Luidji : Demain, que je fasse une vente ou un million, ça ne changera rien. Parce qu’on en est tous hyper fiers, j’ai l’impression que la mission a été accomplie. J’ai choisi les bons mots, j’ai bien interprété mes sons, d’un point de vue extérieur, je considère que c’est un projet réussi. C’était ma hantise de sortir un album un peu inaperçu, sans personnalité, sans âme. Ca m’a forcé à me creuser la tête. J’en suis trop satisfait, je le connais par cœur et ça m’arrive encore de m’endormir le soir avec l’album dans les oreilles. Satisfaction, c’est le mot. Je vais l’appeler comme ça mon prochain projet (rires).

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