Libre comme Nemir

Interview par Etienne

Originaire de Perpignan, c’est pourtant l’Arlésienne que Nemir a semblé jouer ces dernières années. Dans la première moitié des années 2010, il fait partie de ceux qui vont donner un peu d’air frais au rap français, remettant au goût du jour l’art du kickage en règle.

 

Crédits photo: Etienne Antelme

Après un « Ailleurs » plébiscité, une bonne part du public rap l’attend. Jamais vraiment parti mais toujours trop rare, c’est fin 2017 qu’il opère enfin son retour discographique, avec l’EP « Hors-série ». Un retour bref, préambule à son album, sobrement intitulé « Nemir », et sorti le 6 septembre dernier. Il était temps d’aller lui tirer le portrait. Rencontre avec le perpignanais, dans les locaux de Capitol.

Alors qu’on le retrouve dans les locaux de Capitol quelques semaines après la sortie de l’album, on sonde un peu Nemir sur ses ventes. L’occasion d’évoquer une époque comptable où « tout le monde est banquier » et dans laquelle même les auditeurs ont des préoccupations gestionnaires : « le vendredi à 15h, tous tes fans, ils sont là: « ouais 2000 nickel, c’est pas assez, ou c’est cool« . Quand on lui fait remarquer son âge relativement avancé pour un premier album, il rappelle que ses 35 ans ne sont qu’un simple «chiffre», qui compte moins que «la distance entre de là où tu pars et où t’es arrivé.» Comme pour éviter de s’apesantir sur sa propre personne, Nemir cite alors en exemple un cousin, débarqué du bled à l’âge de 36 ans: «il a 42 ans, il a monté sa société, c’est incroyable, le peu de temps d’adaptation qu’il a eu, et l’endroit où il est aujourd’hui après six ans. C’est ça qui compte pour moi. Il parlait pas un mot de français, mais il a vite appris et il a monté sa société.» Fils unique, c’est sur un autre cousin que peut compter Nemir pour l’initier au hip hop, à la fin des années 90: « mon cousin est fan de rap, et moi je suis fan de lui, donc je deviens fan de rap, parce que je suis fan de lui. Et dans mon quartier y a de premiers rappeurs qui émergent, et tu te dis « ouais je veux être comme eux, je veux être un grand, mettre des gros pulls, avec des grosses marques ».

Baigné de musique raï et chaâbi à la maison, Nemir révèle rapidement son goût pour la lumière : « Quand j’étais petit déjà, c’était un peu moi la resta, de la fête du primaire ou du collège. J’aimais bien attirer l’attention, j’avais que ça pour me faire remarquer. J’étais pas très grand, pas très costaud, dans une cour d’école ça compte. J’étais danseur, comique aussi un peu, je montais sur des estrades, je faisais des blagues. J’étais le mec qui allait toujours un peu plus loin, je jouais avec l’interdit.»

Nemir ce « late bloomer »

Quand on cherche à en savoir plus sur comment il a occupé les années séparant « Ailleurs », sorti en 2012, de son retour fin 2017, il résume son parcours, laissant deviner une jeunesse compliquée, en creux : « J’ai vécu. Moi j’ai commencé à vivre tard, j’ai eu des responsabilités à l’âge de 16 ans, donc en vrai j’ai découvert ma vie à 26-27 ans. Je suis pas obligé de tout dire en détail, moi j’ai trop peur de l’impudeur en fait. Mais disons que j’ai commencé à vivre ma vie très tardivement : je dis toujours que j’ai dix ans de retard sur ma vie, j’ai 25 ans, fais ton calcul.»

Après un rapide calcul, revenons en 2010. C’est l’année où il sort son premier projet, Next Level vol.1., faisant remarquer sa verve microphonique. C’est aussi cette année là qu’il remporte le Buzz Booster, se faisant remarquer par une énergie scénique au-dessus de la moyenne. Il commence à se faire un nom dans l’hexagone, et rencontre les membres de l’Entourage, au détour de nombreux open mic.

Une dynamique qui va l’amener à poser ses bagages dans la capitale. Il raconte : « j’avais retrouvé ma liberté artistique, je pouvais me déplacer, je n’avais plus d’engagements. Et mon appétit il a commencé à devenir très grand. Donc j’ai débarqué à Paname en mode « vas-y nique sa mère, on sait pas où on dort, viens on rappe ». Après j’ai rencontré ma femme qui est parisienne, et je me suis vite installé à moitié ici. Y a pas de hasard. Je suis pas ésotérique moi, je suis très cartésien. Mais je suis forcé parfois de me rendre compte que… et ça m’arrange bien aussi, peut-être ça me rassure, parce que ça me permet d’imaginer ce qui peut arriver par la suite, mais y a pas vraiment de hasard, j’ai l’impression qu’il y a des parcours qui commencent après, et qui se terminent peut-être un peu mieux. »

Nemir a longuement maturé son premier album, ou peut-être seulement qu’il a cherché le meilleur moment pour rentrer en jeu. Entre flemme et perfectionnisme, il semble lui-même hésiter sur le diagnostic, si l’on en croit les humeurs qu’il détaille sur le puissant « ça sert », deuxième extrait de l’album, ou lorsqu’il chante hésiter « entre la ‘zic et la play », pendant ses retrouvailles avec Alpha Wann. Si Nemir semble s’amuser de ses inconstances, il évoque aussi le sujet plus sérieusement, au détour d’une rime sur le titre « Favela ». Sur une rythmique assez sombre où il raconte la pression entraînée par la signature (« Après la signature, j’ai senti monter la pression/Faux gentils, j’me revois leur mentir pour faire bonne impression/On m’arrête, harcèle, assaille de questions »). Une étape difficilement contournable, quand les feux de la rampe s’allument : « J’ai signé en 2013, et là c’était la pression des gens, du public, des inconnus. Les gens qui attendent, ça y est, t’es leur nouveau GOAT, comme ils appellent ça, et faut que tu le deviennes. Comment? Moi à la base je débarque, j’ai rien demandé, j’ai sorti un projet, si vous aimez bien, tant mieux, et je vais rester pareil. Donc tu dois devenir le nouveau monstre de l’industrie. T’as envie de dire: « mais absolument pas, je me connais. Et il y a aussi la pression que je me suis mise, parce que je réalisais que là on m’attendait. Les autres fois, je rentrais sur le terrain, personne me connaissait, je marquais un ou deux buts, j’étais un héros quoi, parce que je sauvais l’équipe. Alors que là on me titularise, il faut que je fasse gagner des matchs, des vrais. Et moi je suis quelqu’un qui supporte très mal la pression, je suis en concurrence avec moi-même, faut que je fasse mieux que mes précédents, point. C’est égoïste à fond. »

Pendant ces années où il se fait attendre, Nemir n’est jamais vraiment parti, empilant les featurings, de quoi apporter son sens mélodique à nombre de confrères. Il fait également un peu de coaching scénique, et a d’ailleurs reçu récemment un texto lui proposant de coacher Alkpote dans ce domaine.

Nemir a donc fini par trouver le timing, en revenant en septembre 2017. Avec un certain art du contre-pied, il envoie un « Des heures » sucré, une ballade pop qu’il a créé en chipant sa base à son acolyte Gros Mo’, troisième rouage d’une mécanique musicale bien huilée : «c’était un morceau de rap: il rappait: « non non, elle fout la mort ». Après y a des parties que j’aimais pas, l’écriture était trop rap. Je lui ai dit: « tu sais quoi, laisse moi faire un truc. J’ai refait une partie, je l’ai renégocié, tac tac, et à la fin je dis « il est à moi ». Mais après, je l’ai recomposé quarante fois. C’était pas un guitare/voix, c’était avec un beat, après c’est devenu un morceau latino, après c’est devenu un morceau un peu a capella. Et à la fin ça a fini en guitare/voix, basse et cuivre. On a sorti les deux versions, en vrai on l’a recomposé avec En’zoo. C’est comme de la pâte à modeler, je travaille les morceaux, et je leur redonne des formes. »

De quoi prévenir d’emblée l’auditoire, le temps pris avant de sortir cet album ne l’aura pas été en vain. Il va explorer des contrées musicales nouvelles, apportant sa touche à l’édifice d’un hip hop évolutif, jamais aussi intéressant que lorsqu’il sort des codes établis. Sur ce projet En’zoo a encore développé son art, et compose des ambiances qui vont chercher de nombreuses influences. Nemir s’explique : « Je voulais un album qui soit dans l’air du temps, qui soit pas dans le mimétisme. Bien sûr que j’ai été fan de telle ou telle période de musique, mais je voulais apporter ma pierre à l’édifice. Nas quand il arrive, c’est parce que personne n’a jamais fait ça. « Illmatic », personne n’a jamais fait ça. Alors bien sûr tu peux être fan de Nas, mais si tu fais un Nas en 2019, t’es une merde, tu n’apportes rien. Je veux apporter ma pierre à l’édifice, même pour cinq cent personnes. Qu’on se dise « ah, il a fait un effort de faire, il fait du Nemir », sans prétention. De sentir que j’ai été fan d’untel mais que j’ai su aussi insuffler ma part à moi d’histoire, de musique, d’oreille. C’est ça le plus important. »

Après on s’en fout, c’est de l’art de rue. C’est juste qu’il est pas obligé d’être scolaire et de dire « je viens de la rue, voici la rue ».

Au printemps 2018, il sort l’éclectique « Hors_série », où il flirte par exemple avec les sonorités ragga, sur le banger estival « Zion », en duo avec PLK. Sur l’album qui porte son nom, la formule concoctée par En’zoo va lorgner autant vers les sonorités latines que vers le funk ou la rumba catalane. Le tout avec des drums et des ambiances sophistiquées qui dessinent au final le canevas harmonieux d’un rap qui a digéré les évolutions musicales de ces dernières années.

A l’écoute de cet album, certains pourraient se demander s’il n’est pas l’amorce d’un virage vers la musique pop. Nemir résout facilement l’équation, en décrivant un élargissement de sa vision musicale, et non pas une mutation : «pour moi c’est un album hip hop, mais hip hop 2019. Y a des sonorités hip hop, c’est un hip hop qui s’est mélangé avec plein d’autres trucs. Mais la dominante est hip hop. Y en a qui disent « chanson française », ça me dérange pas, parce que c’est de la chanson les formats, et c’est français. Mais j’aime bien les trucs compliqués. » C’est hip hop, pas rap, si on est scolaire. Après on s’en fout, c’est de l’art de rue. C’est juste qu’il est pas obligé d’être scolaire et de dire « je viens de la rue, voici la rue ». Non, ça part de la rue, ça voyage et ça rencontre, et ça est là où ça doit être, après dix ans d’expérience, ce qui est logique. Moi je me vois mal faire ce que je faisais il y a dix piges. J’étais en bas de chez moi et « ta ta ta ». C’est pas vrai, aujourd’hui je vis grâce à la musique, j’ai rencontré énormément de gens, j’ai fait énormément de collabs. »

 

La seule règle que souhaite s’imposer le perpignanais, c’est celle de préserver sa liberté comme cap, pour sa musique et sa vie : « J’ai pas trop de règles, je suis en roue libre, j’ai aucune vision figée de la structure familiale, de la structure d’une vie. Je suis quelqu’un d’un peu anar’ par moments, même si j’aime pas le terme anarchiste parce que ça enferme dans quelque chose de politique et dans une vision un peu poussiéreuse, j’aime pas. Moi on a du mal à me définir, je suis des pourcentages de plein de choses en fait. J’aime bien être…je suis même des fois aux antipodes d’une heure à l’autre, en fait. Je trouve du lien entre des choses qui sont peut-être parfois impossibles à concilier. Je suis un old-timer qui me considère comme un new-comer. Et je serai toute ma vie un new-comer, pour moi c’est le leitmotiv de mon parcours. C’est le jour où tu arrêtes d’être un new-comer que c’est la fin. C’est la fin de la curiosité, de tout, quand t’es installé ». Un amour pour la liberté qu’il semble sacraliser, et qui explique certainement les envolées quasi-chamaniques, sur le « Chant sacré » qui ponctue l’album.

Se sentant désormais « très parisien », il garde toujours un pied à Perpignan: « j’y habite encore, j’y suis tous les jours. Tous les weekends j’y suis, je suis perpignanais avant d’être parisien. ça fait trois semaines que j’y ai pas été, mais sinon j’y suis tous les weekends, je viens, je reste quatre jours, je repars trois jours. Tous les jours j’ai ma mère je m’en occupe, je suis fils unique, la musique c’est secondaire. »

L’occasion d’évoquer le dilemme qu’est l’idée d’avoir à quitter le quartier, lorsqu’on y est attaché au point d’en donner le nom à un de ses titres phares. Un départ qu’il pressent comme peut-être inéluctable, pour préserver sa liberté et ne pas se voir confier un costume dont il ne veut pas. Il confie, d’un air légèrement résigné: « Je suis né et j’habite à Saint-Jacques, alors que j’ai l’argent pour habiter ailleurs, comment on fait? J’habite dans la précarité alors que j’ai l’argent pour sortir de la précarité. Qu’est ce que tu veux que je te dise ? Mais au bout d’un moment faut partir, parce qu’après tu deviens le porte-parole d’un truc qui te dépasse. Mon but c’est pas de devenir leur porte-parole, moi mon quartier, c’est ma vie, c’est humain. Je suis pas chef des gitans ni chef des arabes, je m’en fous. Le jour où je deviens gênant pour mon quartier, je pars. Je veux être anonyme, je suis pas le rappeur, pas la star, moi je suis discret. Dans mon quartier on me parle jamais de musique, on me parle de routines du quartier parce que je suis l’enfant du quartier. Et maintenant je suis un grand du quartier ».

Un grand de Saint-Jacques, qui nous affirme qu’il ne regrettera jamais ce premier album. On ne demande qu’à le croire, tant le résultat est à la hauteur de ce qu’on pouvait espérer. Un album qui marque un style à part, faisant clairement partie des propositions actuelles les plus originales.