Raphaël Malkin

Interview

A l’occasion de cette rentrée littéraire, Le Rugissant devrait faire parler de lui. Publié aux éditions Marchialy, Raphaël Malkin y emmène le lecteur en ballade dans un large pan de l’Histoire du rap français.

Il y a des personnages qui semblent appartenir à une époque assez précise. Marc Gillias, plus connu sous le nom de Rud Lion, fait partie de ceux-là. Malgré son décès précoce en 1999, à l’âge de trente ans, son nom résonne dans la mémoire de toutes celles et ceux qui ont suivi de près le rap français des années 90. Présent à la production ou dans les dédicaces de nombre d’albums de rap français, son nom fut associé à celui d’Expression Direkt qu’il prit sous son aile, ou encore à Big Red, pour qui il produisit une partie du tumultueux « Big Redemption ». Raphaël Malkin, journaliste qui œuvre notamment pour le magazine Society, a fait de ce personnage la matière première d’un ouvrage à verser au dossier de l’Histoire du rap français. Si la forme de la non-fiction fait de l’ouvrage un objet hybride à la dimension littéraire plus que documentaire, il permet de mieux s’immerger dans une période antérieure du rap français. Au fil des 248 pages écrites dans un style prenant, on y croise plus ou moins furtivement, nombre d’acteurs du rap français : MC Solaar, Solo, Daddy Nuttea, Tonton David ou encore Sébastien Farran, alors qu’il n’était qu’un jeune loup de l’industrie musicale.

Nous avons rencontré Raphaël Malkin, afin de jeter un coup d’œil sur le processus de confection de ce bel ouvrage. Et comme il est d’abord question de musique, on vous a concocté une petite playlist, histoire de restituer un peu de l’univers musical du Rud Lion :

VRF : Quand Rudlion est mort en 1999, tu avais seulement douze ans. Comment est-ce que tu as « rencontré » ce personnage ?

Il y a eu une époque où j’étais rédacteur en chef d’un mensuel qui s’appelait Snatch, et je faisais beaucoup de papiers musique, qui n’avaient rien à voir les uns avec les autres. Et au cours de différentes interviews, le nom de Rudlion est ressorti comme ça, sans que je le demande, et très régulièrement. Parce que des gens l’avaient côtoyé, ils le citaient au beau milieu d’une anecdote. Et certainement par déformation professionnelle, je me suis intéressé à ce garçon que je ne connaissais pas, je me demandais pourquoi tout le monde m’en parlait, des producteurs, des djs, des instrumentistes, et pas forcément dans le rap. Un exemple qui est assez intéressant, c’est quand j’ai écrit mon premier livre, qui est sorti en 2015 (« Music sounds better with you », dédié à la « french touch », paru chez Le Mot et le Reste), j’ai longuement interviewé Philippe Zdar (Ndlr : mort prématurément au début de l’été, il était la moitié de Cassius, et également connu pour avoir œuvré comme ingénieur du son auprès de différents rappeurs français, et notamment MC Solaar à ses débuts).

En me parlant de l’enregistrement de l’album de Mélaaz (Ndlr : un très bel album, malheureusement aujourd’hui indisponible en streaming) anciennement choriste de MC Solaar (Ndlr : oui, c’est elle qui dit « t’aimes les animaux toi mon super emcee ? » sur « Bouge de là »), il me parlait du copain de Mélaaz qui lui mettait la pression en permanence en studio, et il cite le nom de Rudlion.

Il y a un parcours hors du commun, il y a une manière d’être hors du commun, des dizaines et des dizaines de gens ont gravité autour de lui comme si c’était une espèce de soleil, un peu jaune un peu noir

Quelqu’un comme Zdar m’en parle, Etienne De Crécy m’en parlait également pour me parler de la grandiloquence et de la tonitruance du type. Je connais aussi quelqu’un qui s’appelle Lucien « Papalu » (proche de Suprême NTM, et old timer hip hop si fameux qu’il fut dédicacé sur le « Luck of Lucien » de A Tribe Called Quest), qui est quelqu’un qui vient de Vitry, qui a très bien connu Rudlion, et qui m’en parlait également. Je me suis mis à creuser, et je me suis rendu compte que tout un tas de légendes circulaient à propos de ce type, mais qu’aucune histoire particulière n’émergeait. Je crois que j’aime bien les choses qui sont nébuleuses, et je me suis aussi rendu compte qu’il y avait un certain romanesque attaché à son histoire, réhaussé par le fait qu’il a eu une fin tragique. J’ai pensé à écrire un papier là-dessus, parce que je me disais que c’était important de raconter l’histoire de ce mec dont je sentais qu’il disait quelque chose de son époque. Et puis tout à coup, je me suis dit que c’était pas du tout ça, qu’il y avait plus à faire. Il y a un parcours hors du commun, il y a une manière d’être hors du commun, des dizaines et des dizaines de gens ont gravité autour de lui comme si c’était une espèce de soleil, un peu jaune un peu noir, et je me suis dit, allons-y pour un bouquin. J’ai tout de suite su comment je voulais je mener ce bouquin. Je suis très influencé par ce qu’on appelle le nouveau journalisme et la non-fiction américaine, qui consiste à mêler le journalisme aux techniques littéraires et à l’importance de la description, de la mise en scène. Je suis allé voir une maison d’édition qui se revendique de ça, Marchialy, que je connaissais bien, et ils ont tout de suite accepté. C’était il y a deux ans.

VRF : C’est écrit comme un roman finalement ?

C’est pas une biographie. Faut le prendre comme un récit à la fois journalistique et littéraire, parce que l’accent est mis sur l’atmosphère, sur le ciselage des personnages, de leur mental, sur la mise en scène de décors particuliers, que ce soit des cités, des salles de concert, ou l’Afrique aussi par moments. Et on n’est pas uniquement sur le fait et le catalogue d’anecdotes. C’est un roman sauf que tout est vrai. Et ça se base sur quatre-vingt-dix et quelques témoignages, menés sur une grosse année. Et parfois certaines personnes ont été interviewées une dizaine de fois. 

VRF : Les personnes que tu as interviewées dix fois, c’était par rapport à des critères de véracité parfois ? Est-ce qu’il arrivait que les personnes se contredisent entre différents moments où elles parlaient d’une même histoire ?

Pour certaines personnes l’exercice de remémoration n’est pas facile, donc il faut plusieurs entretiens pour qu’elles baignent littéralement dans l’exercice de l’interview. Y en a d’autres avec qui un évènement particulier prend tellement de place qu’il faut découper l’entretien en dix fois. Il y en a d’autres qu’il a fallu revoir plusieurs fois pour croiser et recroiser un moment particulier dont je n’arrivais pas à saisir les détails. Donc c’était un travail d’enquête, je suis parti de rien : pas de fiche wikipédia, il y a des petits paragraphes ici et là sur internet qui ne racontent rien, des pseudo légendes.

VRF : Comme on est sur le récit d’un vécu parfois dur, est-ce que tu as eu des réticences de la part de certaines personnes à parler?

C’est quelque chose de très sensible, parce qu’on parle d’un mort, parce qu’on touche à un environnement où les gens sont parfois à fleur de peau. Ce livre ne pouvait pas se faire si je n’avais pas l’accord des deux frangins, Jérôme et Yannis. Donc ils ont fait partie des personnes que j’ai rencontrées en premier : d’abord pour leur expliquer, me présenter, pour voir si ça les intéressait. J’ai eu leur aval, et à partir de là certaines portes se sont ouvertes. De plus en plus, au fil des interviews, malgré tout, le sujet reste sensible, parce que la personnalité de Rudlion, parce que son passif, parce que l’univers dans lequel il baignait à la fin de sa vie. Il y a certaines personnes qui ont refusé de me parler. Et d’autres qui ont refusé que leur nom apparaisse dans le livre, ce que je respecte tout à fait. J’étais dans une démarche complétement différente de quand j’écris des papiers. Il fallait que tout soit transparent avec les gens que j’interviewais, il fallait qu’on fasse ça en bonne intelligence, parce que je savais que le sujet était extrêmement sensible. Et que d’une certaine manière, il fait œuvre d’hommage aussi, ce livre. Il fallait que les gens qui me parlaient me fassent totalement confiance, et pour ça, il fallait parfois qu’on négocie certaines choses. Pas sur la vérité des faits, mais sur leur anonymat par exemple, et sur le fait que lorsqu’il y en a qui refusaient de parler, il ne fallait pas insister. Tout n’est pas raconté, beaucoup de choses étaient racontées dans le premier jet, on a purgé parce qu’il faut protéger certaines histoires, que tout n’est pas bon à raconter, et que parfois ça ne sert à rien de juste compiler les anecdotes.

VRF : Expression Direkt ont été des témoins importants?

Oui, Michaël « Weedy », c’est la première personne que j’ai interviewée.

VRF : Donc pour toi c’est une contribution à l’Histoire du rap français ?

Oui, ça éclaire ce qu’était l’ambiance de ce qu’était le rap français à cette époque. La manière d’être de ce type-là raconte aussi le côté brut de décoffrage, le côté artisanal, le côté débrouillardise de ce qu’était le rap à l’époque, par rapport à aujourd’hui où c’est en train de devenir une des industries culturelles les plus importantes du pays.

VRF : Pour produire ces descriptions littéraires qui immergent le lecteur, est-ce que tu t’es déplacé pour réussir à décrire ces ambiances ?

J’ai cartographié Vitry en traversant la ville en long et en large. Il y avait beaucoup de questions dans les entretiens sur des éléments de décor, il a fallu faire raconter la prison. Marko, qui est donc à un moment le codétenu de Marc, je lui fais raconter le décor de la cellule. Il a fallu m’expliquer comment était organisée la prison, pour comprendre aussi comment les types pouvaient faire du parloir sauvage. Il y avait tout une partie d’entretiens à chaque fois, qui était liée à des éléments extrêmement triviaux, pour essayer de tout remettre en scène précisément. On a fait des plans de prisons, de cités, ou pour voir comment était organisé le squat de la gare d’Austerlitz.

VRF : Et l’histoire de la composition de « Ma petite entreprise » pour Bashung (Ndlr : Rud Lion l’aurait composé, pour être ensuite soudainement écarté et non crédité) ça a été avéré par beaucoup de monde ?

J’ai eu une version, puis une deuxième, une troisième puis une quatrième. J’ai interviewé une douzaine de personnes pour avoir le fin mot de cette histoire. Donc tout est recoupé. Rudlion s’en est toujours vanté, mais sans expliquer que finalement, il s’était fait avoir, dans cette histoire. J’ai interviewé des gens de son côté, des gens qui étaient entre lui et Bashung, et des gens du côté de Bashung

VRF : On sent vraiment un côté « street crédibilité » très présent à l’époque.

Bien sûr, et qui compte parfois plus que la musique. C’est ce qu’incarne Marc, il n’a jamais su se détacher de cette ambition d’être, au-delà d’un artiste reconnu voire une star, d’être un type respecté par ceux d’en bas, c’est ce qui comptait le plus pour lui. C’est ce qui a toujours fait qu’il a été rattrapé par ça, et qu’il n’a jamais pu progresser dans sa carrière artistique, et qui fait qu’il tombe à la fin, aussi.

VRF : « le boucan », c’était vraiment son surnom à l’époque ?

Pas du tout. Le « boucan » est une expression de l’époque pour dire de quelqu’un qu’il en fait trop, et qu’il est un ficheur de bordel. Et je l’ai utilisée un peu comme un gimmick tout au long du bouquin. Et c’est en ça que tu peux dire que le livre se détache d’une ambition journalistique pure, car j’utilise justement des gimmicks littéraires au fil du livre.

VRF : Dans la manière dont tu racontes sa rivalité avec Joey Starr, on a l’impression qu’il le voyait un peu comme un vendu, non ?

Il le voit comme un vendu, et comme celui qui lui a pris sa place, d’une certaine manière. Et ils ont aussi une rivalité qui tient au cœur. A une époque ils partagent la même copine, Rudlion se maque avec la copine de Joey Starr, cette fille continue d’entretenir des liens avec Joey Starr. Et quand par exemple, Marc et cette fille se retrouvent chez l’un ou l’autre, et qu’un clip de NTM, Marc prend la télé et la balance dans la rue depuis son balcon. C’est un truc qui n’est pas dans le bouquin.

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