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Interview : Keny Arkana, Fille du vent l’emportera

Entrevue avec une artiste arrivée dans le rap par l'urgence, et qui braque la lumière sur les sans-grades depuis le début du siècle.

La dégaine fluette mais le regard animal. Keny Arkana brutalisait déjà les ondes avec « La Rage » il y a 11 ans. De retour pour « l’Esquisse 3 » qui sort ce vendredi 2 juin et un nouveau coup de pied dans la fourmilière, l’éternelle insurgée s’est prêtée avec VRF au jeu d’une interview fleuve.

 

VRF : Une grosse partie de ta vie s’est déroulée aux différents coins du globe, est-ce qu’en 2017, Keny Arkana est enfin casanière ?

Keny Arkana : Je ne suis casanière que pour la musique en fait, c’est le seul truc qui me rende un peu casanière. Sinon je suis toujours autant passionnée par les voyages, les rencontres et les différentes cultures.

 

V : Où est-ce que tu vis actuellement ?

K : À Marseille, toujours à la Plaine. Je suis revenu du Mexique fin 2014. Je suis restée attachée au quartier, c’est important pour moi de côtoyer les gens que j’ai connu avant. J’ai toujours été un peu comme ça. J’ai toujours eu mon pied-à-terre à Marseille.

 

V : L’EP État d’urgence, sorti courant 2016, était ta réaction spontanée et instinctive aux attentats de novembre 2015, qu’est-ce qui a amorcé la conception de l’Esquisse 3 ?

K : Au moment où j’ai fait État d’Urgence déjà, je commencais à reprendre des prods, je me remettais un peu dans le jus. Il y a eu le break pour réaliser l’EP ensuite. Mais il y a un moment où la musique me rappelle, c’est aussi pour ça que je suis rentrée du Mexique. Il n’y a pas un déclic particulier, mais bon je suis là, sur Marseille, je me retrouve à réécouter des instrus, à gratter des textes, puis les morceaux s’enchaînent. Et puis au moment où j’estime que j’ai de quoi faire un projet… Parce que moi je ne suis pas là à me dire « tiens je dois faire 16 morceaux, je fais 16 morceaux »… Non. Toute la période d’élaboration d’Esquisse 3 j’ai dû réaliser près de 40 morceaux, j’en ai gardé donc 16 pour Esquisse et il y en a déjà 6-7 qui sont pour l’album d’après.

 

V : Il parait qu’il ne faut pas te parler de mixtape sur ce disque. Aujourd’hui encore tu fais concrètement la différence entre les formats de tes projets ?

K : Autant l’Esquisse 1, il y avait vraiment cette idée de mixtape, c’était à peine mixé, pas trop masterisé, complètement avec les moyens du bord… D’ailleurs sur l’Esquisse 1 c’est délibérément marqué « mixtape ». Après à partir de l’Esquisse 2 je l’ai enlevé. Parce que ce ne sont que des inédits, que c’est quand même travaillé, bien mixé, bien masterisé… En plus, pour revenir sur la première, c’était vraiment enchaîné, comme une mixtape. Il y avait un DJ qui avait enchainé les morceaux, c’était un vrai mix. L’Esquisse 2 ça fait déjà plus compil’, c’est plus propre. Et la 3 un peu pareil, c’est de l’enregistrement studio avec mix, mastering, réalisation…

 

On peut quand même les distinguer du reste des projets. Je dirai que les Esquisses, ça porte quand même leurs noms, à chaque fois c’est l’esquisse de l’album qui arrive après. Il y a aussi un truc plus… comment dire, plus light. Pour moi les albums ça reste la crème.

 

V : Tu y vois une réelle plus-value ?

K : Je dirais que l’esquisse c’est mon côté MC, il y a des instrus, vas-y je kicke. L’album, j’essaie d’amener un truc, une réflexion, quelque chose de plus artiste. Je veux apporter une profondeur, je ne travaille pas pareil. Mais je ne pourrais pas faire que des albums, parce qu’il y a un côté trop « prise de tête ». Même si au final tout reste propre et qu’on essaie de pousser jusqu’au bout mais dans la base des morceaux, tout ce qui est dans l’esquisse je ne l’aurai pas gardé dans l’album. Allez, potentiellement j’aurais pu garder « Madame la marquise » et « La vérité fait mal », et encore.

 

V: Il y a une tournée de différents festivals qui est prévue cet été, dans quelle mesure l’intègres-tu dans la réalisation d’un projet ? « La Rage » (sur l’album « Entre ciment et belle étoile ») est le parfait exemple d’un morceau érigé pour la scène.

K : Quand je crée, je ne me dis pas : « Tiens ça c’est pour la scène, ça non ». « La Rage » c’est clair, c’est taillé pour le live, mais je n’y fais pas attention durant la création. Peut-être que t’as raison je devrais me le dire plus souvent. Mais forcément, tu sais d’entrée quels morceaux seront les plus propices au live ou non. « La Rage » , c’est efficace. D’autres le sont moins. Mais la réflexion n’entre pas dans le processus de création.

 

 

V : Navré de ramener la machine à remonter la temps, mais il y 10 ans tu te produisais à Genève pour un concert sauvage mémorable. Est-ce c’est quelque-chose qui te parait encore faisable aujourd’hui ?

K : Oh ouais… (elle sourit). On avait galéré déjà, il y a 10 ans… Pour revenir sur l’histoire c’est que tout l’inter-squat de Genève se fait virer. Le mot « squat » est très galvaudé en France, les gens imaginent un truc pourri avec limite des gens qui se piquent dedans – je te fais un peu un cliché. En gros ce sont des espaces politiques et en Suisse, c’était un rassemblement de gens avec plusieurs orientations. Je me rappelle qu’il y avait carrément une crèche, tu vois ce sont des gens qui s’implantent et qui sont importants dans la vie de quartier, qui vont pallier à un truc qui manque.  Une crèche pour les enfants donc -à une époque où c’est une galère d’en trouver- des bibliothèques etc. Et tous ces gens se sont fait expulser, il y a eu une grosse vague en 3 jours. Hyper violente. Et comme c’étaient des gens que je connaissais, ils m’ont appelé pour un concert de soutien. Ils ont donc commencé à placarder dans Genève des affiches du concert. Les flics eux, ils étaient en alerte. C’est-à-dire que moi, pour passer la frontière suisse on a dû se donner rendez-vous dans un tout petit chemin, des motards sont venus nous chercher, tous séparés. Le seul truc que voulaient les flics c’était de nous mettre la main dessus pour que le concert n’ait pas lieu. Ça a été un jeu du chat et de la souris tout le long. Un camion Europcar avait été loué, on a fait les balances dans la forêt ! On s’est donné un point de rendez-vous à un croisement de rue, à une heure précise. Et là, 3 000 personnes ont débarqué, une tête de cortège constituée de militants et d’une partie de mon équipe s’est positionnée. On attendait le signal. Une fois donné il fallait qu’en 30 secondes le camion fasse marche arrière, qu’on enlève la bâche, branche le groupe électrogène, que je débarque en moto, et eux avec tout le public. Un truc de ouf ! Signal lancé : « Avancez par là ! » tout le plan se déroule au détail prêt et d’entrée je débarque et je commence, les flics n’ont rien pu faire. Ça a été une mission, et c’était pas facile à l’époque, mais je crois qu’on pourrait le refaire parce que c’était exécuté trop intelligemment. Avec ces mêmes gens, oui ça pourrait se refaire.

 

« C’est bien d’être dans son coin à écrire des textes, être en studio mais à un moment c’est bien aussi de pouvoir partager avec les gens »

V : Il y a toujours eu une touche latine dans ta musique. Notamment dans ce rapport à la foule, qui rappelle la ferveur des stades de foot sud-américains, tu ressens cette nécessité de te confronter à ton public ?

K : Oui, je suis d’une génération où l’on a commencé par la scène. Et comme je suis aussi une artiste que tu ne vas pas trop voir dans les interviews vidéos ni à la télé ni à la radio. Mon « moyen de promotion », même si je ne le fais pas pour ça parce que c’est du partage, au final ça reste le live. Pour moi c’est ça aussi la musique. C’est bien d’être dans son coin à écrire des textes, être en studio mais à un moment c’est bien aussi de pouvoir palper, pouvoir partager avec les gens. Je suis dans une démarche de communion, et je sais que mon public et moi avons la même sensibilité. C’est pas un public de style. J’ai la chance peut-être que l’on me suit pour ma sensibilité plus que pour mon style. En fait, on a un public qui nous ressemble, et comme moi je crois être plutôt vraie, franche et fidèle, c’est quelque chose que je retrouve chez lui. Même si je reviens tous les 5 ans, un peu comme les présidentielles. Peut-être que si je demain je viens en faisant de la salsa et en gardant ma sensibilité, je crois que le public sera encore là. Bon l’exemple est peut-être compliqué (rires). Mais finalement si tu regardes ma discographie j’ai toujours varié les styles, « La Rage » avait un côté Punk rock, « Ils ont peur de la liberté » sonnait plus Ndombolo, j’ai été proche du Reggae ou du Ska. Si ça me parle je le fais.

 

Le premier morceau mis en avant de l’Esquisse 3 fût « Abracadabra », un titre aux sonorités trap, c’était une prise de risque.

Oui peut-être oui… Mais même dans l’Esquisse 2 il y avait quelques trucs un peu dirty south et tout ça. J’ai bien aimé l’instru, et l’esprit de l’Esquisse c’est du kickage, voilà je ne me suis pas trop posé de question. Je m’attendais à ce que mon public n’aime pas du tout. Finalement, ils ont été réceptifs. Quand j’ai sorti « Marseille » dans l’Equisse 2, il y en a qui ont vraiment serré : « Mais qu’est-ce qu’elle a ? Elle raconte rien, elle fait la chauvine ! » Pourtant c’est un truc boom-bap hein ! « Mais qu’est-ce qu’elle a ? Elle s’est perdue ! » Bon c’est pas grave, les gens ont le droit de s’exprimer. Je sais un peu comme ils fonctionnent et je sais d’avance qu’un« Abracadabra » fait grincer des dents. Et finalement, j’étais plutôt étonné parce que  beaucoup ont apprécié.

 

 

V :  Comment se constitue ton équipe de travail sur ce projet ? Il semblerait que tu privilégies l’évolution avec un entourage proche.

K : Ce ne sont pas forcément des gens proches. Je suis ouverte à toutes propositions instrumentales j’ai envie de dire. Même si toi demain tu te mets à faire des intrus vas-y envoie ! Je reçois des trucs, après ça me parle ou pas, ce n’est pas par rapport au nom du mec. Sur l’Esquisse 3 c’est assez ouvert, il y a de l’international, comme sur« Lejos » ce sont Killing Skills, des hollandais, l’intro « Élément Feu » c’est un Hispano-américain, et «Tu m’as trahie» c’est un Russe.

 

V : Médine & Lino t’accompagnent le temps d’un morceau. Ce qui peut surprendre car tu n’as pas l’habitude de collaborer avec des têtes d’affiches sur tes propres projets, il y avait un désir particulier de les réunir sur ton disque ?

K :  Oui, après c’est une surprise. Tu as vu, ce n’est pas mentionné, je n’ai pas indiqué leur présence. À une époque où les gens aiment bien mettre les featurings devant, presque pour utiliser l’autre comme du marketing. Et ben moi j’aime bien le concept des gens qui ne s’y attendent pas. Ils vont écouter, entendre la voix de Lino, et la voix de Médine et se dire  : « Merde ! » Donc j’aimerai bien que les gens s’en rendent compte d’eux-même.

 « Rap politique ? je ne me sens pas concernée »

V : Pourquoi cette connexion s’est-elle effectuée si tard dans ta carrière ?

K : Parce que je suis une sauvage, pas très bien organisée dans ma vie, et qu’on avait enregistré un titre avec Médine dans son album (Prose Élite, sorti le 24 février 2017 – NDLR), mais au final je n’ai pas voulu qu’il sorte. C’est de ma faute. À part ça, j’aime bien ce qu’ils représentent tous les deux. Lino déjà, c’est l’ancien, que j’écoutais petite, c’est un, voire le meilleur lyriciste en France. Il manie le fond, la forme, il est profond, droit et avec de vrais messages. Et Médine, gros lyriciste aussi, son dernier clip là « Porteur Saint », ohlalala. Je trouve que les deux brillent. Avec un vrai coeur et pas des trous du cul d’égocentriques. Ce sont des artistes que je respecte et des humains que je respecte.

 

V : Altermondialiste, anticapitaliste, anarchiste… On t’a associé à beaucoup d’étiquettes pendant ton parcours et c’est encore parfois le cas maintenant. Est-ce que tu te décris toujours comme « impossible à encarter »?

K :  Oui, je crois. Moi je me définis comme une humaine, alors tu vois, c’est large. Une fois j’ai sorti : « J’suis pas une rappeuse mais une contestataire qui fait du rap », une line ! Putain on me l’a collé en mode « non elle ne fait pas du rap c’est une contestataire ». À la base, je fais du hip-hop. Le truc des étiquettes, ça m’a gavé « altermondialiste etc. » Altermondialistes c’est pour une autre mondialisation, mais dedans tu peux avoir des nazis, tout ce que tu veux. À la base c’est mon vécu qui m’a poussé à faire du rap, pas ma conscience politique. Après, en grandissant et en voyageant ça m’a incité à dénoncer des choses et à m’activer sur le terrain. Mais j’étais MC avant d’être militante. « Rappeuse altermondialiste » (elle marmonne), je trouve que ça fait vraiment les gens qui ne savent pas rapper.

 

V : Tu as la même considération vis-à-vis des étiquettes « rap conscient » ou « rap politique » ?

K :  « Rap politique » je ne me sens pas concernée non plus. Quand je parle de quelque chose qui touche à la politique c’est toujours par un prisme émotionnel. C’est quelque chose qui me touche. Ce n’est pas un discours. Lorsque je dénonce le gouvernement argentin, bon je te raconte une petite histoire, mais ça passe par le coeur. Alors que « politique » c’est très cérébral. Maintenant  « conscient », j’entends, mais ça je crois que beaucoup de ma génération ont cette veine commune dans leur rap. Despo, Sefyu, Youssoupha, Médine, même si on a rien à voir dans les styles et qu’on a tous des entités différentes tu captes qu’on est de la même génération. Qu’on a été touché à la même époque et qu’on a compris le rap de la même manière. C’est générationnel.  J’ai l’impression que chaque génération va comprendre le rap par rapport à ce qu’elle a été à un moment où le rap l’a frappé. Et je trouve ça bien de garder le jus de sa génération. Tu vois comme disait Nas, dans une interview où on lui posait la question de savoir ce qu’il pensait des nouveaux rappeurs et notamment de la trap… On lui tournait la question un peu du style « c’est réné hein ? » Et Nas il fait : « non c’est cool, c’est large, c’est trop bien, ce qui est important c’est que chaque génération on soit arrivé avec un truc ». Tu vois il racontait qu’avant lui y avait Grandmaster Flash qui était un peu bling-bling, macro, machin, puis sa génération où c’était tellement la misère dans les rues, le crack, la détresse qu’on était plus dans du rap constat, et puis au fur et à mesure des nouvelles choses. Et je trouve le rap beau quand il reste dans l’époque, tout en gardant son ADN de base, son jus.

 

V : La scène rap marseillaise a toujours eu une place privilégiée dans ta discographie. C’est encore le cas dans ce projet avec « de l’Opéra à La Plaine 3 ». Cette scène, elle a beaucoup évolué depuis tes premiers pas…

K  :  Il y a une grosse génération des quartiers nord. Moi j’aime beaucoup YL, mais l’équipe d’Air-Bel ils sont très forts, 11.43, Kofs, Naps tout ça. Après « de l’Opéra à la Plaine », ça n’a pas vocation à rassembler tout le rap marseillais, c’est juste les mecs de mon quartier, Opéra, Noailles, La Plaine.

 

 

V : Je trouve que l’adjectif qui s’associe le mieux à cette nouvelle vague c’est « décomplexée ». 

K  : Oui, c’est vrai. Après il reste quand même des kickeurs, YL c’est un gros kickeur. C’est vrai que la nouvelle vague, ça va se tourner vers les mélodies, les harmos, les petites chansons, c’est bien, chacun fait ce qu’il a à faire.

 

V : C’est plus structuré que ça ne l’était à ton époque.

K : Plus structuré, c’est sûr. On a aujourd’hui des mecs comme Beat Bounce qui font des gros clips sur Marseille. Il y a les studios de 13èmeArt, il y a aussi Only Pro, avec des rappeurs rattachés à eux. Tout le monde se connait c’est cool, et oui il y a un peu plus de structures que dans les années 90. Où il n’y avait que IAM, et tout le monde faisait la queue à Côté Obscur. Sauf qu’ils pouvaient pas signer tout le monde. Aujourd’hui il y a plus de travail de terrain. Le truc s’est démocratisé. Plus besoin de faire la queue à Paris. Jul il a tout niqué au final dans son délire. Il n’a suivi personne, il est arrivé avec un truc nouveau. Alors moi ce n’est pas forcément mon kiff artistique mais j’ai beaucoup de respect pour lui. Mine de rien les gens aiment les gens sincères. Et c’est le secret de Jul. Avec son côté anti rap game. À l’époque où tous font les gangsters de studios, il arrive avec ses pantacourts ses mélodies et il nique tout, une petite gifle, ça me fait plaisir. C’est bon on connait tous des gens armés, qui ont tués, si tu vois que les gens ne jouent pas les gangsters à Marseille, c’est parce qu’on sait ce que c’est, les vrais gangsters. À Marseille, y a pas de pseudos-gangsters, et pourtant tout le monde a un pied dans le crime. Mais on essaie de propager de la bonne vibe.

« À l’époque je m’étais même battue avec un gars de mon groupe parce qu’il avait insulté le Rat Luciano »

V : Une question qui peut te paraitre déroutante, mais est-ce que le rap te passionne encore ? J’entends par là, l’enthousiasme, la désir d’arpenter des nouveaux flows et sonorités. 

K : Oui, à la base je suis une vraie passionnée. La culture, la danse, cet esprit-là. C’est ma culture de base. Les gens ne le remarquent pas mais dans pratiquement tous mes projets j’invente des flows. Tu prends « Capitale de la rupture », tu prends « J’ai osé », tu prends même « Gens pressés », mais les gens ne relèvent pas. Ils restent sur (en grimaçant) « Oui, Keny Arkana elle rappe toujours de la même manière ». Mais écoute « Freestyle du Maquis », écoute « Abracadabra » je sais pas, si t’écoutes chaque morceau y a une recherche de flow. Et effectivement, j’aime ça, j’aime inventer des flows. Après le rap a changé, on est d’accord. C’est rare aujourd’hui quelque chose qui me mette des frissons. Moi l’égo des gens ça ne me met pas de frissons, j’aime mieux les gens qui racontent des vrais trucs. La sincérité ça touche. C’est juste pour ça que Jul touche les gens. Un jour on m’a dit qu’il y aura toujours un public pour les gens sincères. Et même ceux qui ne sont pas talentueux.

 

V : Tu décèles une certaine pertinence dans la comparaison entre Jul et le Rat Luciano de la Fonky Family ?

K  : Je comprends ceux qui disent ça. Parce qu’il y a encore ce truc de sincérité, et de bats-les-couilles. Mais pour moi Luciano c’est le meilleur. Le numéro 1 à jamais. C’est un humain exceptionnel. C’est un truc de ouf, je ne sais pas s’il y a beaucoup de gens comme lui. Et c’est un putain d’artiste. Après lui, les gens sont obligés d’être humbles à Marseille. Tu ne peux pas te la raconter, il y a une légende qui était et qui est toujours là. Tout le monde respecte Luc’ à Marseille. Et tout le monde est prêt à se frapper pour lui. Moi à l’époque je m’étais même battue avec un gars de mon collectif, de mon groupe, parce qu’il avait insulté Luc’. Après en l’occurrence il avait fait ça pour me piquer, parce qu’il savait que je l’aimais. Genre « c’est de la merde« , je sais pas quoi, bref je l’ai tapé (elle sourit.). Y en a plein à Marseille comme ça, qui se tapent pour Le Rat Luciano.

 

 

V : En basket féminin, les joueuses ont coutume de dire que le plus beau compliment qu’on puisse leur faire c’est « tu joues comme un homme », selon toi le schéma se transpose-t-il au rap ?

K : Je sais pas, pour moi il y en a plein – des mecs- je les mets à l’amende. Après c’est différent, parce que dans le sport un mec a plus de capacité physique qu’une meuf, c’est évident, alors que dans l’art, c’est moins la réalité. Moi je me suis toujours adressée à l’humain, et finalement j’ai l’impression que la plupart de mon public ne se pose pas la question de ma féminité. Mais j’ai aussi envie de te dire, que les meufs qui sont attirées par le rap, c’est que quand même elles ont un truc qui est… (elle se tape le poing dans la main). Tu fais pas du rap si t’es une petite meuf en porcelaine ! Même en général les gens qui ont été poussés à faire du rap il y a un vécu derrière qui fait qu’on a plutôt envie de crier dans un micro que de pousser la chansonnette. Après chacun son histoire différente, mais les meufs qui vont être intéressées par le rap, elles sont un peu abimées j’ai envie de dire. Forcément, un peu brute, avec la rage, et qui ont des trucs à dire. Peut-être que si j’avais eu une autre vie je n’aurais jamais été attirée par le rap. Il y a vraiment ce côté cabossé qui fait qu’à 13 ans tu vas écrire des lignes, et aller freestyler au milieu des mecs.

 

V : Au cours de la présidentielle, l’extrême droite à collecté 21,3% des voix au premier tour, puis 33,90 % des voix au second, et sur ces dernières années la parole du Front National sur le plan médiatique s’est démocratisée.. Tu aurais tendance à t’engager dans un rapport frontal avec les extrêmes, ou de privilégier le dialogue ?

K : Moi je crois que 60% des gens qui ont votés Marine ne sont pas racistes. Ils sont bluffés, ils vont te dire : « Mais non, Marine c’est pas une raciste c’est pas vrai ». Si elle vous dit qu’elle est pas raciste c’est bien, mais il n’empêche qu’elle est du FN et qu’au FN, y a des mecs ça fait 50 ans qu’ils sont là, qu’ils ont torturé des gens pendant la guerre d’Algérie, et je peux te dire qu’ils sont bien xénophobes, bien racistes et pour l’épuration. Et que si à un moment Marine est au pouvoir, y a des grandes chances que ces mecs là deviennent chefs de la Police. Je crois qu’il y beaucoup de naïfs. Mais je préfère avoir la lecture de me dire qu’il y a plus de la moitié du pays qui a voté anti-système. Que ce soit Marine ou Mélenchon, ce que tu veux, mais qui vote une rupture avec la politique d’avant. Avant où il y avait ces gros partis politiques, institutionnels, et bien aujourd’hui… (elle siffle). Finalement ils ont voté pour des gens qui parlaient de démocratie participative, de référendum, de donner plus la parole a peuple.

 

V : Tu ne te laisses pas aller dans le pessimisme.

K  : Moi j’ai l’impression que les gens ont plus voté pour ça. Un gros coup de pied dans l’ordre établi, et des gens ont voté antisystème. Et s’il y avait eu un autre parti, je sais pas, plus en lien avec les mouvements sociaux, peut-être que ce parti aurait évincé Mélenchon, Marine et tout ça. De toutes façons, même en général, même avec de vrais nazis, je serais toujours pour dialoguer. Parce qu’on ne m’enlèvera jamais mon prisme humain. Qu’en face de moi j’ai un humain, raciste, ou pas, mais s’il est raciste j’aimerais bien savoir quelles sont ses raisons, et je suis sûr que j’en ai de bien meilleures pour lui dire que c’est de la merde. De toute manière ce n’est pas en se braquant qu’on fait avancer les choses. Rien n’est statique, les gens sont en cheminement tout le temps, et des fois ce sont les rencontres, c’est le fait de partager les idées qui peuvent te faire changer. Moi je ferme le dialogue avec tous ces politiciens de merde, c’est mort on le sait à l’avance. Mais un gars du peuple qui est un peu paumé… Moi je serais toujours pour le dialogue, essayer de comprendre l’autre, son histoire, ce qui l’amène à penser des trucs comme ça.

Après 2002, on était tous choqués, moi à l’époque au premier tour j’étais dans la rue, et j’ai voté au deuxième tour. Ensuite, il y a eu 10 ans de Sarkozysme, je dis 10 ans parce qu’avant son quinquennat de Président, il a été Ministre de l’Intérieur tout ça, et que déjà c’était lui qui avait la première place. Et il a à ce moment là commencé à propager les idées du FN :  le raciste décomplexé, l’insécurité, les quotas de garde à vue, les primes aux policiers qui respectent leurs quotas… En 15 ans toutes ces idées n’ont fait que grossir, et là tout le monde s’y attendait à ce que Marine accède au second tour. Parce que les gens l’ont enjolivée cette femme. Elle a beaucoup joué sur « moi aussi je suis une exclue« . Je me rappelle en 2012, dès qu’elle était sur un plateau télé avec d’autres politiciens, ils ne la laissaient pas parler. On lui coupait sans cesse la parole. Et effectivement le téléspectateur qui ne connait pas trop, et qui a un peu de compassion, il se dit : « Eh, mais laissez-là parler la pauvre« . Et je trouve que les médias ont trop joué à la faire accepter. Et puis son couplet là : « Moi je m’appelle Le Pen, j’ai connu l’exclusion à l’école, moi j’étais toujours celle qui n’avait pas d’amies, moi je suis la mieux placée de vous tous pour parler d’exclusion, je les comprends les exclus ». Mais c’était une princesse, elle vivait dans le château là-bas à Saint-Cloud, avec tout le parti et les enfants du parti, c’est une blague…

 

 

V : Revenons à l’artistique. Entre 2006 et 2008 on situe l’apogée de ta carrière, l’album Entre ciment et belle étoile est disque d’or, la critique est positive, quel regard portes-tu aujourd’hui sur cette période ?

K : À cette époque là, je ne réalisais vraiment pas. J’avais la tête dans le guidon. En plus j’avais annulé ma tournée en 2007, parce que mes tourneurs m’avaient carotté. Des soirs j’étais programmée à Marseille, à Lausanne et à Gap, j’étais annoncé à plusieurs endroits sur les mêmes dates, et après ils disaient au public « ah bah elle est pas venue ». Et ils vendaient les places. Du coup ils m’ont fait ça 2-3 mois en 2006, et je leur avais dit : « Si pour la tournée 2007, il y a un truc tordu, j’annule tout », « T’inquiète, t’inquiète« . Première date, hyper tordue. Ciao. Ils ne s’y attendaient pas parce qu’ils se disaient « la petite elle a 21 ans, elle vient de sortir un disque, elle ne va jamais annuler une tournée ». Et ben je l’ai annulée, et j’ai fait une tournée d’assemblées populaires. Du coup, j’étais dans une vie où ce sont tous les espaces autonomes de France et tout ça, on était là on dormait dans des endroits mon frère… À 15 dans une pièce pourrie, dans nos duvets, et voilà, un jour j’apprends que je suis disque d’or alors que je suis là dans mon duvet. « Waw, c’est facile  d’être disque d’or, j’ai rien fait fada » (rires). Du coup je n’étais pas du tout dans le délire, et en plus les lieux où j’allais, ils avaient tous un peu une suspicion à mon égard du fait que j’étais une artiste signée sur un label. Et à l’époque je passais même sur Skyrock, alors que je leur avais interdit de jouer mes morceaux, on me parlait même des Victoires de la musique. Être avec ces militants qui n’étaient pas du tout admiratifs, même tout le contraire, j’étais presque inférieure à eux, tu vois ils avaient un regard vachement dédaigneux du fait que j’avais un pied dans le système. Bon entre temps, on a échangé, c’est devenu la famille, mais finalement j’étais avec des gens où c’était plus une honte qu’une gloire d’être artiste. Et par rapport à cette époque-là que tu appelles l’apogée, j’étais à l’ouest complet. J’étais ailleurs. C’est fou quand même.

« Si tu es vraiment toi-même tu ne peux pas être remplaçable »

 

V : Il te vient à l’idée de raccrocher les crampons une bonne fois pour toute ?

K :  Je t’avoue qu’après chaque disque, tournée, machin, vu que je n’ai pas de manager, que je fais un peu tout seule, je fais un peu des burn-out et après je plaque tout. Et à chaque fois que je m’en vais ce n’est pas dit que je revienne ! Même si je ne le dis pas parce que je n’aime pas trop les trucs de pathos, et en plus je trouve que ça fait un peu stratégie « ouais, je reviens plus c’est mon dernier disque »… Mais bon la vérité, c’est qu’à chaque fois dans ma tête c’est mort. Bon après je reviens (rires). Mais du coup ça me fait un équilibre aussi. Ces 2-3 ans entre les cycles, pour moi l’esquisse, l’album et la tournée c’est presque un cycle, hop après je break complet puis je reprends. Ça me fait du bien, mais je ne calcule rien. Je fais de la musique, mais je fais d’autres trucs aussi, et je le vis très bien quand la musique n’est pas dans ma vie et qu’on ne me renvoie pas tout le temps à Keny Arkana.

 

V : Entre 2008 et 2009, Kery James enchaîne À l’ombre du show business et Réel, deux albums coup sur coup. À l’époque ça transparaissait quasiment comme tenir un rythme de bourrin. Aujourd’hui, c’est presque devenu le temps de latence maximal entre deux projets d’un artiste. Tu te reconnais dans cette conjoncture actuelle de la musique ?

K  : C’est Guizmo qui a lancé ça au début ! Après c’est Jul qui a fini par dérégler le truc. Mais bon, moi j’ai toujours essayé de faire des trucs intemporels, la dernière fois un mec me disait : « Tu sais j’écoute encore tes morceaux d’il y a 10 ans ! » Finalement ça n’a pas trop bougé, ni vieilli, c’est encore d’actualité. Il y a plusieurs manières de faire de la musique. Si tu es vraiment toi-même tu ne peux pas être remplaçable. S’il y a des MCs qui se remplacent les uns les autres, c’est que finalement ils rentrent dans un espèce de moul, et ne se démarquent pas vraiment. Si c’est pas lui, c’est lui. Quand tu aimes vraiment un artiste, que tu te sens vraiment proche de lui, tu ne peux pas le remplacer. Après si certains ont peur, parce que les ventes, pas les ventes, parce les managers, je sais pas quoi, oui ça fait des produits périssables. Et là effectivement je comprends que ce soit la course pour eux. Tu sais c’est comme si chacun on avait notre couloir,  et si vous choisissez tous d’aller dans le couloir où il y 1 million de gens et bien bonne chance, parce que c’est dur de tirer son épingle du jeu. Moi dans mon couloir, il n’y a personne. Mine de rien, une Diam’s, je suis sûr que si elle revenait aujourd’hui, son public d’avant beaucoup serait encore là. Ceux qu’elle a touché à l’époque, pour eux elle n’est pas remplaçable. Je la cite elle, comme j’aurais pu dire quelqu’un d’autre. Luc’, il est pas remplaçable, demain il ressort plein de gens iront l’acheter les yeux fermés. Sans l’écouter. Ça marche, avec tout ceux qui sont eux-mêmes.

 

Crédits photos : Toma 

tomlansard21@hotmail.fr

<p>Tom, jeune et bien élevé. Sudiste et sans accent, le journalisme comme choix de vie le zin. On aime une mesure bien tournée comme un juron bien senti. De l’autotune sur les tartines le matin, les premières romances avec la nocturne le vendredi soir, pas peur d’aller s’enfoncer dans les abysses des suggestions Youtube. Tout a plus ou moins commencé avec Rohff, mais comme souvent les histoires d’amour finissent mal, en général.</p>

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