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Interview : Kalash Criminel, la sauvagerie ne cesse de grandir

Entre Sevran et Kinshasa, la famille et la religion, Fianso et Brigitte Macron, entretien robuste avec la cagoule la plus célèbre de France

En 3 ans, sa cagoule et son flow sauvage ont choqué le rap game tout entier. Après deux EPs remarqués, Kalash Criminel poursuit son ascension avec La Fosse aux lions , un premier album à la fois féroce et intime, sorti sur son propre label : Sale sonorité Records. De ses premiers sons en 5ème à La Fosse aux lions, le rappeur de Sevran revient sur ses succès mais aussi les galères et trahisons qui ont inspiré son dernier projet. Entre Sevran et Kinshasa, la famille et la religion, Fianso et Brigitte Macron, entretien robuste avec la cagoule la plus célèbre de France.

 

Crédits photographies : Nicolas Bessard

 

VRF : En 2015, tu sortais tes premiers sons avec Hall 14. À l’époque, les morceaux n’étaient pas clipés, et comptaient seulement quelques milliers de vues… 3 ans plus tard, tu arrives avec un album attendu, des gros featurings, le tout en indépendant. Est ce que tu t’attendais à en arriver là si vite ?

Kalash Criminel : Beaucoup de mes proches me disaient que j’avais le talent pour mais je m’attendais pas à ce que ça aille si vite. À la base, je ne voulais pas percer parce que mes parents ne voulaient même pas que je rappe. Et je déteste désobéir à mes parents donc je me disais que j’allais jamais en faire mon métier. Et là, faire une carrière, c’est incroyable, je profite tous les jours.

 

V : À quel moment t’as compris que ça pouvait peut-être marcher ?

K : Au début, il n’ y avait pas d’engouement mais les retours que j’avais c’était « Lui il se démarque, lui il est trop fort ». Je me souviens quand j’étais en 5ème, j’ai fait un son avec mon cousin sur le micro de mon ordi que j’utilisais pour MSN, et ça a tourné dans tout le collège, quasiment dans toute la ville. Depuis que je suis petit, tout le monde me disait que j’allais être dans le rap. Je répondais « mais non c’est impossible » et finalement, j’ai fini dans le rap.

« Je suis toujours le même. Mais la notoriété et le regard des gens ont changé »

V : Au départ, ces retours positifs ont forgé ta confiance ?

K : Exactement, ça a beaucoup joué. Après j’ai jamais pris la grosse tête, je me suis jamais reposé sur mes acquis. Je me suis toujours dit qu’il fallait travailler. Avant, j’étais pas un grand bosseur, je savais que je rappais bien mais je travaillais pas plus que ça au studio. J’y allais une fois par mois. Maintenant, c’est trois séances par semaine. J’ai eu une prise de conscience. J’avais la chance de faire ce que j’aimais mais je me donnais pas à 100%. Je savais que je pouvais faire plus. Quand tu bosses avec des mecs comme Jul, qui vendent des millions de disques et qui continuent de sortir trois ou quatre sons par semaine alors que toi tu sors un son par mois, tu prends un coup. Depuis Oyoki, j’ai compris que seul le travail paie.

 

V : Ta vie a dû beaucoup évoluer ces trois dernières années mais dans ton album tu dis, « Rien n’a changé à part le quotidien »

K : Je traîne toujours avec les mêmes personnes, je bosse avec la même équipe, je suis toujours le même. Mais la notoriété et le regard des gens gens ont changés. Pour m’habiller, pour manger, je paie plus rien. Mais sinon quand j’me réveille, je vais voir ma mère et je côtoie les mêmes têtes.

V : T’es toujours à Sevran ?

K : Toujours . J’y habite plus parce tout le temps il y avait des gens en bas de chez moi pour faire des photos. Je descendais et je voyais des classes de trente personnes qui m’attendaient. C’était comme ça tous les jours. Pour ma tranquillité, j’ai déménagé, mais sinon je suis toujours à Sevran, toujours 243, toujours les mêmes choses.

« J’ai vu des gars me mentir, me mettre des bâtons dans les roues. La fosse au lion, c’est la fosse de la trahison et de la jalousie »

 

V : L’album sort sur ton propre label, Sale Sonorité Records, que tu as lancé en septembre dernier. Pourquoi être parti des maisons de disque ?

K : Je me suis rendu compte qu’on pouvait tout faire tout seul. J’avais l’équipe, la notoriété et les moyens pour le faire, et surtout je m’en sentais capable. Même mon premier projet R.A.S, je voulais le faire en indépendant. Mes anciens producteurs avaient finalement préféré Def Jam et c’est vrai qu’ils nous ont apporté une plus-value, mais là je ne voyais pas de maisons de disques qui pouvaient m’apporter quelque chose en plus.

 

V : Qu’est-ce que ça t’apporte d’être indépendant ?

K : Je fais ce que je veux et ce que j’aime. Je ne suis plus bridé par les maisons de disque et ça se ressent dans l’album et dans les clips, qui sont d’un autre niveau maintenant. 

 

V : L’album s’appelle La Fosse aux lions, en référence au mythe de Daniel, dans la Bible. Est-ce que comme Daniel, t’as eu l’impression d’être trahi et d’être jeté dans la fosse aux lions ?

K : Bien sûr, c’est pour ça que je l’ai appelé comme ça. À cette époque de ma vie, tout le monde me lâche. Je sors plus de clips, j’suis un peu malade, j’avais des problèmes avec les maisons de disques et tous ceux qui étaient là  « pour le succès » sont partis. J’ai vu des gens me mentir, me mettre des bâtons dans les roues gratuitement…. Ça pouvait être des potes, la famille, les producteurs et tout ça est arrivé d’un coup. La fosse aux lions, c’est la fosse de la trahison et de la jalousie. Pour moi, c’était pareil.

« Si j’avais pas la religion, j’aurais fait que des dingueries… Il y a des mecs que j’aurais fumés ».

V : Ça t’a quand même été utile puisque tu en as fait un album ?

K : Si j’avais pas vécu ça, jamais j’aurais fait un album comme ça. Ça m’a clairement aidé. C’est dans la fosse aux lions que j’ai puisé mon inspiration. Quand je suis dos au mur, c’est là que je suis le plus fort. J’avais plein de trucs à dire et j’allais au studio pour me réfugier et pour évacuer tout ça.

 

V : En écoutant l’album, on sent que tes autres refuges, ça a été la religion et la famille ?

K : Je suis un grand croyant. J’ai vraiment la foi. La religion m’a beaucoup aidé. Si j’avais pas la religion j’aurais fait que des dingueries. Il y a des mecs que j’aurais fumés, j’aurais fait des trucs de fou. Mon fils aussi m’a beaucoup aidé aussi. J’ai un petit garçon de 1 an et quand je le voyais ça m’apaisait. La famille et la religion, c’est ma base, mes deux piliers.

 

V : Sur l’album, il y a des titres sauvages auxquels tu nous avais déjà habitués, mais on trouve aussi des thèmes plus mélodieux qu’avant. Je pense à « Coltan », « Encore », « Plus Loin » où on t’entend beaucoup chanter. D’ou vient cette envie de diversification musicale ?

K : Les intrus que j’ai faîtes avec mes frérots Boumine et Reda Prince m’ont inspirées et surtout, je me sentais capable de le faire. Je l’avais déjà fait sur Oyoki avec Ce genre de mec et tout le monde disait que c’était le meilleur morceau de la mixtape. J’avais aussi un quatre mesures chanté sur Bling Bling. Là je le sentais et donc je l’ai fait.

 

 

V : Il paraît que t’as une technique de travail assez particulière, c’est à dire que tu n’écris pas tes textes à l’avance et que t’improvises tout en studio. Tu peux nous expliquer comment ça marche ?

K : Parfois, j’ai l’instru en tête, donc je cale une séance en studio. Je dis à l’ingé-son « Fais moi tourner une boucle de 4 mesures », je prends mon casque, j’écoute plusieurs fois, j’écris mon 4 mesures dans ma tête et après je pose directement. Je fonctionne par 4 mesures. Ça m’arrive aussi d’avoir un refrain dans la tête mais j’ai jamais écrit un texte sur une feuille. Depuis mes premiers sons, j’ai toujours fait comme ça. Et tous les gars avec qui je bosse en studio, que ce soit Jul, Vald, Sofiane, ils sont choqués.

« Il y a plein qui s’arrêtent au nom et à la cagoule mais les gens ne connaissent pas trop le personnage »

V : Puisque tu parles de tes collaborations, l’album comporte quatre featurings, avec Gradur, Soolking, Douma et un morceau totalement à part, « Un Jour de Plus » avec Vald. Tu peux me raconter comment ça s’est passé en studio avec Vald ?

K : C’est un OVNI ce morceau. Soit t’aimes, soit t’aimes pas. Ça faisait tellement longtemps qu’on attendait de faire un morceau ensemble, je suis vraiment content du résultat. C’est sûr et certain qu’on fera d’autres collaborations.

On avait une séance studio à 14h et à 16h j’avais un autre rendez vous pour modifier un mix que j’aimais pas. Donc j’arrive à 14h au studio avec Vald et pendant deux heures, on écoute des prods. On voulait faire un morceau qui choque tout le monde donc on a écouté tous les styles, même rock ou reggeaton. Puis je dis à Vald que j’ai un mix à valider. Pendant ce temps-là, il écoute des prods et je le retrouve 1 heure après. Là, j’écoute la prod sur laquelle Vald a posé et je pète un cable. Je lui dis « mec c’est trop lourd, faut que je pose ça maintenant, c’est celle là notre prod ! ». On boucle la séance, on est tous content et puis là j’me dis « mais comment Vald il a réussi à poser un 12 mesures puis deux refrains en même pas une heure ? ». Là, j’apprends que Vald avait utilisé un morceau à lui qu’il n’arrivait pas à finir, il a été inspiré par la prod, il s’est dit que ça allait bien se marier avec mon style et c’est comme ça qu’on a fait Un jour de plus.

V : Dans cet album, tu abordes également de nouveaux thèmes. Tu te livres sur des sujets plus personnels en parlant de ta mère, de ton père, de ton fils, des femmes. Tu avais envie d’explorer ce côté intime ?

K : J’ai pris un risque. Avant, à part peut-être Ce genre de mec où je parle un peu de moi, je n’avais jamais vraiment fait de morceaux « à thèmes ». C’était beaucoup d’ego trip. Là, Je faisais un album, il fallait que je donne un truc de fou à mes fans et les gens ne connaissent pas beaucoup de choses de moi. Il y en a plein qui s’arrêtent au nom, à la cagoule et qui ne connaissent pas trop le personnage. Là, j’avais des thèmes qui m’inspiraient. Les femmes dans Ça va ma chérie, mon vécu dans Coltan ou Avant que je parte… L’album c’était l’occasion de donner ça.

 

V : Un autre thème, qu’on avait déjà entendu avant, mais dont tu parles beaucoup dans l’album, c’est le Congo. Quel relation as-tu avec ton pays d’origine ?

K : Là je peux plus trop y aller parce que sinon ça va être l’émeute. La dernière fois que j’y suis allé c’était en 2009 mais là il y a un gros concert qui va se préparer là bas, dans un stade de 60 000 personnes. C’est mon pays. J’ai beaucoup de gens qui me soutiennent là bas. Je dénonce pas mal de choses sur le Congo parce que ça me touche énormément. Ça dérange un peu le gouvernement d’ailleurs qui complique un peu les choses pour faire ce concert.

 

V : Tu as d’autres projets concernant le Congo ?

K : Bien sûr. Je compte faire une fondation pour aider les albinos au Congo et même partout en Afrique. C’est un projet que je suis en train de mettre en place, qui je pense verra le jour en 2019.

 

V : Une de tes chansons n’a pas l’air de plaire à la femme de notre Président de la République. Est ce que « Cougar Gang » sera finalement sur l’album ?

K : Non elle a été retirée. Pour de vrai. On est passé de 19 à 18 titres. La maison de disque m’a dit que c’est l’Élysée qui a demandé de retirer Cougar Gang. Je sais pas si c’est Macron lui même qui a demandé, mais ça m’a vraiment énervé que le titre soit retiré. Surtout qu’Universal n’a pas assumé la pression, alors que c’est eux qui m’avaient demandé de cliper le morceau.

 

V : C’est quand même flatteur de voir que tes titres dérangent les politiques, au Congo ou à l’Élysée…

K : Ça a fait un buzz de fou malade. J’ai vu des articles en Angleterre, Grèce, en Bulgarie, tout le monde parle de ça. Il y en a qui pensent que c’était fait exprès de ma part mais jamais de la vie. Mais on va pas se mentir, c’est vrai que ça m’a servi énormément. En plus, le morceau est toujours sur les plateformes, il sera joué en concert, c’est juste qu’il est plus sur la tracklist.

 

V : Grosse évolution concernant les clips qui sont de plus en plus travaillés. Tu fais appel à des réalisateurs, mais aussi à des acteurs comme Vincent Elbaz sur le clip de « Sombre ». Comment t’es venu l’idée de travailler avec ces gens-là ?

K : Mes clips ont évolué à partir du Roi des Sauvages, fait par mes gars Filature. J’enchaîne avec le clip de Tête Brulée fait par Benjamin Auriche, très lourd aussi et pour Sombre, j’ai bossé avec Keakr. C’est une application de rap qui te permet de faire tes propres freestyle. Je leur ai fait écouter le morceau. Keakr a fait la connexion avec Vincent Elbaz et pour moi, c’était le mec parfait. J’ai beaucoup aimé ce qu’il a fait dans Dernier Gang (Ariel Zeitoun, 2007). C’est toujours un des meilleurs actuellement. On a échangé via Facetime, il a accepté direct et ça s’est fait comme ça. C’était le premier clip avec Keakr mais il faudra s’attendre à d’autres freestyles et d’autres clips avec de nouveaux artistes.

 

 

V : En plus de l’album, tu as récemment fait d’autres collaborations avec Sofiane notamment, sur le projet 93 empire ainsi qu’avec Kery James sur son dernier album « J’rape encore ». Qu’est-ce que ces deux mecs là représentent pour toi ?

K : Avec Fianso, c’est plus que du rap. C’est vraiment mon frère. Quand il m’est arrivé des galères, c’était un des seuls qui m’a appelé. En plus, il connaît très bien le milieu donc il m’a beaucoup aidé au moment de monter mon label. Grâce à ses conseils, il y a des trucs que j’ai compris beaucoup plus vite. On s’entend aussi super bien musicalement donc sur Woah, il m’a demandé de poser le refrain. Ensuite, j’ai posé dans La Maille avec Hornet la Frappe et Rémy. J’ai aussi ramené le titre avec Gs Clan, des gars du 93 que je trouve super forts.

 

V : Et avec Kery James ?

K : Kery James, c’est justement Fianso qui me l’a présenté quand on bossait sur le projet 93 Empire. Kery me dit « J’aime beaucoup ce que tu fais, continue comme ça ». Moi j’suis par terre. Je me suis aussi très bien entendu avec son producteur Tefa. On échange régulièrement depuis et pour PDM, il me dit qu’il aimerait bien que je pose des « Ad Libs » (improvisation vocale qui s’ajoute sur la partition principale), parce qu’il apprécie l’ambiance que ça ajoute dans mes sons. Il avait déjà tout dit sur les couplets donc je me voyais pas faire un couplet en plus. Kery c’est comme un grand frère. Les trois rappeurs qui m’ont vraiment inspirés c’est Kery, Despo Rutti et Lino. Ça me fait super plaisir que des mecs comme ça aiment ce que je fais et m’encouragent.

V : Maintenant que tu as sorti ton album, ton label, c’est quoi la prochaine étape ?

K : Un deuxième album déjà. J’ai fait un an et demi sans rien sortir donc j’ai emmagasiné pas mal de sons. La vérité, on a des morceaux tellement forts qu’on a décidé de les garder pour le deuxième. Il y a aussi une tournée qui va se mettre en place à partir de février prochain. On ira partout, en Afrique, Thaïlande, Canada, toute la France, Belgique. L’Olympia veut bien de ma cagoule finalement donc on devrait faire une date en avril.

 

V : Et avec ton label, on peut s’attendre à des signatures ?

K : Déjà on va signer mon cousin Douma, qui est sur tous mes projets depuis R.A.S. On va le développer au sein de Sale Sonorité Records. Pourquoi pas signer d’autres artistes par la suite ?

 

V : Tu te vois aussi un avenir dans la production ?

K : C’est ma reconversion sûre. Depuis le début je veux être producteur. Faire un projet avec un rappeur en qui je crois, lui donner de la force et mettre les moyens pour que ça marche, ça fait partie de mes plans. C’est aussi pour ça que j’ai créé Sale Sonorité Records. Depuis que j’ai lancé mon label, je reçois des sons de partout. Tout mon quartier veut que je le signe et je reçois même des freestyles du monde entier. C’est le label du peuple en fait.

 

V : Tu dis dans l’album, « je vois plus loin que les tours de ma tess’». Quels sont tes projets en dehors de la musique ?

K : J’ai ma marque de vêtements, Sauvagerie Paris, qui va sortir en janvier si tout se passe bien. On a bossé avec des grandes marques mais je peux pas encore citer les noms. J’ai une marque de parfum qui marche bien, qui s’appelle L’Intemporelle. J’ai même l’idée d’ouvrir une boite de nuit aussi, mais c’est pas encore sûr.

 

V : Et quand tu dis que tu veux devenir président du Congo, c’est sérieux ?

K : (Rires) En vrai j’aimerais bien, ça serait un truc de dingue. J’ai une cote de fou au Congo, je pense que si je me présente j’peux vraiment être président. Mais pour l’instant, c’est la musique.

fausto.munz@icloud.com

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