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Interview : IAM, entre rêves et évolutions

Entretien avec des légendes du rap français

VRF : Dès la première minute de l’album Rêvolution, on sait que ça ne sera pas le dernier…

 

Akhenaton : C’est vrai que « Depuis longtemps » est un morceau qui dit pourquoi on fait de la musique, qui explique le pourquoi, notre motivation et notre passion pour le hip hop. Ce que dit Jo’ ( Shurik’n) au début de son couplet «Y a toujours cette même envie » , c’est vrai que cette envie est toujours là. Après, sortir des albums c’est quelque chose qui n’est pas uniquement dépendant de nous, que l’on en fasse dix, un ou que l’on n’en fasse pas ce n’est pas une question qui va être résolue par nous mêmes, c’est une question contractuelle. Ce qui est sur dans IAM, c’est qu’on n’a pas cette envie de se lancer dans des aventures indépendantes tous ensemble. On l’a fait pour démarrer quand on était jeunes, c’est une superbe aventure, mais repartir dans le démarchage et la paperasse c’est compliqué , on veut faire de la musique sans se prendre la tête.

 

Ce morceau pour ouvrir l’album ce n’est pas anticiper les questions éventuelles du style « Alors vous n’êtes pas trop lassés ? » , vraiment pas une réponse aux possibles détracteurs ?

 

Kephren : On n’a même pas calculés !

 

Shurik’n : Franchement non, nous n’avons pas du tout pensé à ça, quand on l’a écrit on voulait juste exprimer le fait que nous avons toujours cette passion pour la musique, toujours l’amour pour la scène, toujours cette envie de dire des trucs…

Peut-être bizarre ce que je vais vous dire, mais vous avez un énorme point commun avec Emmanuel Macron…

 

Shurki’n : Bon bah merci au revoir (rires)

 

Son livre sorti en novembre se nomme « Revolution » également…

 

Akh : L’accent circonflexe est très important

 

Kheops : On le savait de toute façon car qu’on avait le titre de l’album on a vu son livre aussi.

 

Akh : On s’est demandés si on devait conserver le titre de l’album, on a dit oui.

Durant votre carrière vous avez connu quatre Présidents de la République, bientôt cinq. Aujourd’hui le mot révolution, est plus proche du rêve ?

 

Akh : Si y’a un accent aigu dessus et non circonflexe c’est un problème, parce que toutes les révolutions que nous avons constatés dans l’histoire et notamment celles qui ont étés violentes, ont aboutit au même point. Le mot révolution est quand même un trajet circulaire, et l’on revient à chaque fois au même point. Donc nous voulons amener cette dimension du rêve et de l’imaginaire au centre des choses. Dans notre pays les gens ne rêvent plus, on leur a tellement répété depuis très jeunes qu’il faut être dans le concret ou ancrés dans la réalité.

 

Justement dans le morceau en featuring avec Lino « Fiya », on sent une sorte de résignation avec en toile de fond «  C’est comme ça on ne peut rien n’y faire » , qui contraste pas mal avec la notion de rêve.

 

Akh : Le constat est du fait que nous, nous ne pouvons rien changer aux choses. Les hommes et femmes politiques sont ceux qui ont le pouvoir de changer les choses avec les acteurs du pouvoir économique. Par contre on distingue bien dans les sujets de nos morceaux, ce que qu’on aimerait et ce qui est. Dans le morceau que tu cites on sera dans le constat et la description. Et dans les morceaux où on exprime réellement notre avis et ce que l’on pense, on va plus être dans l’imaginaire. Le morceau « Grands rêves grandes boites » , c’est un morceau qui est d’autant plus positif, c’est un peu l’histoire du groupe IAM. C’est à dire, IAM c’est l’histoire d’une groupe qui s’accroche à ses rêves de musique et de réussite malgré le fait que dans notre quartier on nous dise « Oh rappeur ! » . Pour re-situer le truc, quand on faisait du rap et que nous étions très peu au début, tout le monde écoutait de la funk autour, du Bob Marley ou du Francis Cabrel, les mecs se moquaient de nous à l’époque. Des gens très proches de notre entourage nous disaient «  Arrêtez ça, vous n’allez pas en vivre »

 

Shurki’n : Tu peux même remonter plus tôt encore, on nous disait « Il y’a beaucoup de débouchés dans les travaux manuels, vous trouverez votre voie ».

 

Kheops : Quand on trainait dehors, les gens disaient à nos parents que l’on mendiait dans la rue ! Du coup nos parents nous prenaient pour des mendiants.

 

Akh : Quand tu es issu des quartiers, au premier moment où tu fais un faux pas, il y’a cette envie irrépressible du système à te diriger vers des métiers plus modestes.

 

Kephren : Aujourd’hui on envoie des enfants dans des voies de garages, dans des métiers qui n’existent plus.

Le morceau « Grands rêves, grandes boites » , vous chantez tous les deux au refrain. À la première écoute je me suis dit «  Said n’était pas disponible ou quoi ? ». C’est un exercice très réussi, car même les imperfections donne un côté très brut. Aujourd’hui avez vous envie de pousser cet exercice plus loin ?

 

Akh : Jo’ l’a fait plusieurs fois et dans cet album là il est beaucoup plus présent en chant que dans les autres album.Pour te dire la vérité ce sont des choses que l’on décide dès le début, Jo’ nous a dit d’emblée «  J’ai envie de faire plusieurs refrains chantés ». On l’a intégrés et on l’a fait. Il y’a certains refrains ou c’est lui qui a fait la maquette et il n’a pas chanté au final.

 

Kheops : Ca prouve que ça peut être bien sans autotune !

 


À l’image de NWA, est ce que un film ou une série sur IAM pourrait voir le jour ? Si demain cela se fait je veux être absolument au casting et avoir le rôle de Kephren plus jeune !

 

Akh : On nous en parle, on nous a déjà proposé, une ou deux fois. Cela serait compliqué de traiter tout ce que nous avons vécus. Nous avons une satisfaction chacun, la somme de souvenir et d’expériences vécues à cette étape du parcours. Une fois je disais à mes enfants, que j’avais l’impression d’avoir vécu trois ou quatre vies superposés, et ces souvenirs là, on s’aperçoit que c’est ce qu’il y’a de plus précieux. Arriver à tout retranscrire sur image serait un peu compliqué, mais c’est vrai que nous avons vécu des choses qui pourrait facilement nourrir un scénario. Dès que tu penses aux costumes de l’époque par contre ça revient plus cher (rires). Nos tenues ce sont clairement des costumes.

 

Kheops : Pour la ville l’avantage c’est que ça n’a pas trop changé.

 

Il n’y’a pas de featuring de « rappeurs » US sur l’album…

 

Akh : Si il y’en avait un et on est super déçus qu’il n’y soit pas. Il y’a un eu un souci de sample.

 

Kehops : Le morceau existe, il est mixé et tout.

 

Akh: Nous avons été obligés en dernière minute de supprimer le morceau de l’album.

 

Du coup ça ne sert à rien que je vous demande avec qui auriez aimé faire un feat sur cet album, vous l’avez eu donc.

 

Akh : Y’a pleins de personnes avec qui on aimerait faire des featurings. Mais dans notre politique, on fait des featurings seulement si la connexion existe. Faire un featuring américain et leur donner une somme folle on fait pas, on l’a déjà fait, on ne le refera plus. Du coup, cela complique un peu plus les choses mais par contre c’est plus simple au niveau de l’intention de l’artiste. Les gens qui viennent en featuring ce sont vraiment des gens qui sont intéressés par l’aventure et qui valident la démarche artistique. Donner un cachet pour enregistrer c’est tout à fait normal, les cachets exorbitants pour venir poser un couplet comme ça se fait dans le rap aujourd’hui. Young Thug, Lil Wayne ou Drake à 50 000 dollars, ça c’est non.

Akhenaton, je me souviens étant plus jeune, à la mort d’Aaliyah , Skyrock t’avait appelé pour réagir et il me semble qu’un featuring était prévu. Vous confirmez ?

 

Akh : J’ai rencontré son staff avant qu’elle parte aux Bahamas. J’ai des souvenirs super précis, on leur donne l’instru du morceau, Aaliyah n’était pas auteur donc avec une amie choriste américaine on avait écrit les paroles. D’ailleurs sur le morceau sont restés les voix témoins de la choriste. À ce moment on envoie la maquette, et j’envoie également l’instru de « Belsunce Breakdown » , le staff d’Aaliyah bloque sur ce titre. Ils me disent «  Travaille sur ce morceau, il faudrait voir comment on peu l’adapter dans une version américaine et faire une réintéprétation ». Malheureusement les personnes avec qui je parlais, ont disparu. Moi j’étais en vacances à l’étranger, l’enregistrement du featuring était prévu pour le 6 septembre 2001, je rentre le 28 août de vacances et je reçois un coup de fil, qui me dit qu’elle à eu un accident d’avion. Ca m’a scié ! Chez les ricains parfois tu peux avoir des gens très hautains, eux c’était l’inverse, que ça soit le staff ou elle, ils étaient très avenants, très intéressés à tous types de musiques. Cela m’a vraiment marqué.

 

Kheops : Le featuring que nous avons pas pu faire c’est Big Daddy Kane, il est arrivé sur le Queen’s Bridge, le pont était bloqué et il n’a pas pu traverser le pont donc nous n’avons pas pu faire le featuring (rires) . Je plaisante, on en parle tout le temps, car à l’époque il y’avait quelqu’un qui travaillait avec nous, et qui nous disait souvent «  Les gars si vous voulez un featuring je vous emmène Big Daddy Kane » et tout les jours ils nous répétait la même chose. Du coup pour nous c’est devenu une vanne.

 

Akh : Big Daddy Kane, n’a pas sorti beaucoup d’albums, mais c’est un rappeur qui a beaucoup compté pour nous. Quand il arrive avec le single « Just rhymin’ with biz » avec Biz Markie produit par Marley Mal, dans un micro avec la voix saturée, c’était magique ! L’arrivée de Big Daddy Kane, c’est un peu comme l’arrivée de Rakim en un peu plus petit, mais ce sont deux mecs qui ont révolutionnés énormément le rap.

 

Kheops : Quand ces rappeurs sont arrivés, nous étions à New-York, on a vécu le truc. C’est pas comme quand t’es à Marseille et tu reçois le disque. Là nous étions imprégnés dedans !

 

Akh : Nous étions dans les ghettos là bas, en un single, en une apparition tout le monde parlait de Big Daddy Kane à New York en 87. Il était personne, et en une sortie c’était un phénomène. Faut dire que toutes les radios le jouait.

 

Pour ma part j’étais en France le 18 mars 1997, il y’a eu un album qui est sorti « L’école du micro d’argent »…

 

Akh : À la base on voulait l’appeler « L’école du mégot Afghan » (Rires)

 

Tout à été dit sur cet album, j’avais même lu qu’à la base le morceau « Demain c’est loin » c’est un morceau de Shurik’n…

 

Akh : En fait, j’avais un texte qui était dans le même thème et qui était bien long. Le texte de « Demain c’est loin » je l’ai écris avant, je l’ai écris à New York. Ce qu’il y’a de marrant, c’est que dans l’exposition que j’ai faite à l’Institut du monde Arabe, j’ai mis les paroles du morceau, dans sa version manuscrite originale, et on voit le titre « Tour de béton » rayé et avec écrit le titre « Demain c’est loin » à côté. À la base c’était une description du quartier vu d’une tour. Il aurait pu passer à la poubelle, tu t’en rends compte, si Jo’ n’avez pas écrit son couplet, il n’aurait jamais vu le jour. Ca c’est incompréhensible pour la nouvelle génération de jeter un texte, dans cette génération tout doit être rentabilisé.

Il y’a une anecdote que vous n’avez jamais raconté, en lien avec «L’école du micro d’argent » ?

 

Kheops : Au mastering avec Imhotep nous sommes en plein doute, on se dit « Putain c’est pas du tout ce qu’on voulait » ! On se demande ce que l’on doit faire, si on doit appeler tout le monde pour tout arrêter, c’était le mastering, le lendemain ça partait en fabrication. On commence à flipper et on pense à la maison de disques qui va se dire que l’on à bossé pour rien. On les appelle pour leur dire et ils nous disent «  Nous aussi nous avons pensé ça mais on osait pas vous le dire ! » . La maison de disque nous dit de tout arrêter et nous que nous sommes en jour off à New York. On va voir le mec qui gère le mastering pour lui dire que l’on arrête tout.

 

Akh : En fait ce qu’il s’est passé avec la première version de « L’école du micro d’argent », c’est que nous aimions pas la direction du mix. On avait un album référence, c’était l’album de Mobb Deep qu’on écoutait à fond et on voulait avoir ce son là !

 

Kehops : Pas la musique hein.

 

Akh : On voulait l’impact de Mobb Deep et on trouvait notre album trop joli, comparé à l’album « Infamous » . Donc du coup, quand on a retravaillé, on a donné d’emblée la direction du mix.

 

Dernière question, vous faites deux Bercy à la fin de l’année, quelles sont les étapes d’une préparation de concert de cette envergure ?

 

Akh : Bonne question, on prépare ça avec une question, comment faire cohabiter quelques nouveaux morceaux avec beaucoup de morceaux de l’époque ? La première étape donc consiste à avoir un concert avec des morceaux cohérents. Ensuite, choisir une vraie playlist.

 

Shurik’n : Faut la penser avec une vraie stratégie, pas la faire n’importe comment.

 

Akh : Le concert de « L’école du micro d’argent » c’est un concert d’un album mais d’une période. C’est cet album , « Où je vis » « Sad hill » ,« Les chroniques de Mars » , peut être « Taxi 1 » ou « Mètèque et Mat » c’est entre 95 et 98. Il faudra donc faire des choix, avec des versions inédites de certains morceaux.

 

Ca sent le retour du Shit Squad sur scène.

 

Akh : Ce n’est pas interdit !

 

Shurik’n : Tout sera retravaillé quand même , au niveau de l’intensité, des placements etc…

 

Kheops : Sachant qu’il y’à certains morceaux que l’on joue depuis 4- 5 ans, les gens en concert ne s’en aperçoivent pas mais ils ont étés modifiés.

 

Akh : Nous les avons modifiés en terme de fréquence et de son mais pas un terme de composition.

 

Je vous ai vu 3 fois sur scène interprété le morceau « Demain c’est loin », je me demande à chaque fois comment vous faites pour ne louper aucune parole…

 

Akh : Le pire c’est sur « Saison 5 » , où on jouait « Demain c’est loin » et « La fin de leur monde » .

 

Kheops : Les deux morceaux c’est 25 minutes (rires)

 

Crédit photo : © Adrien Combes 

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