3e Oeil

Interview par Etienne

« Tu veux connaître mon rêve, écoute ça, rouler en Testarossa… ». Tout auditeur attentif à la fin des années 90 se rappelle de ce refrain de « La vie de rêve », titre du 3e Oeil présent sur la b.o. de Taxi, réalisée par Akhenaton. Le groupe marseillais va côtoyer un temps le haut de l’affiche, à une époque où le rap hexagonal est en croissance exponentielle. A l’occasion d’un concert célébrant les vingt ans de leur album « Hier, Aujourd’hui, Demain », nous sommes allés prendre des nouvelles de Jo Popo (aka Mombi) et Boss One.

Outre la b.o. de Taxi, les deux rappeurs d’origine comorienne vont également également marquer de leur empreinte des compilations phares comme Sad Hill ou Chroniques de Mars, dont certains classiques ont survécu jusqu’aux oreilles de générations plus jeunes. En ce mois de novembre, il s’agissait de célébrer les vingt ans de leur premier album: « Hier, Aujourd’hui, Demain« , sur la scène parisienne du Nouveau Casino.

En loge, on croise Faf La Rage, Don Choa et Menzo de la Fonky Family, ou encore Fdy Phenomen, autant de featurings de l’album venus célébrer les vingt piges. De quoi avoir également droit à un joli retour scénique d’une partie du Shit Squad. On aura même la belle surprise de voir arriver Ali (ex-Lunatic), qui nous gratifiera de quelques couplets devenus légendaires. L’ambiance étant aux retrouvailles, on pourra également croiser Kery James, venu en spectateur. Devant une salle aux trois quarts pleine, le rap marseillais du 3e Oeil aura su montrer qu’il a encore de l’énergie à revendre. A une vingtaine de minutes qui les sépare de ce retour sur une scène parisienne, nous évoquons leur parcours et leurs projets, pour échanger ensuite à bâtons rompus sur leur vision du rap actuel et de la place que s’y fait le rap marseillais.

VRF : Après vos deux albums au début des années 2000 (Hier, Aujourd’hui, Demain en 1999, et Avec le cœur ou rien en 2002), on a moins entendu parler de vous. Est-ce que vous pouvez revenir sur ce parcours ?

Jo Popo: On sortait d’une aventure mal engagée avec Sony Music, une expérience qui nous a marqués. Il a fallu du temps, construire aussi sa vie de famille. Par contre pendant tout ce temps-là on faisait des concerts, c’est ce qui nous a maintenus jusqu’à aujourd’hui. Des concerts on en a bouffé.

VRF : Il y a beaucoup de choses qui ont changé depuis le début des années 2000, avec la crise de l’industrie du disque, ou l’apparition du streaming notamment.

Jo Popo: ça a pris un nouveau tournant. Le malheur de ce truc là, c’est que dans la musique, c’est comme s’il y avait une date de péremption, alors que la musique n’a pas d’âge.

Oui, c’était même un débat à un moment dans le rap de se demander jusqu’à quel âge on pouvait rapper.

Jo Popo: Quand les Américains le font, tout le monde crie « amen », mais quand c’est les Français, on veut nous caser.

En France, ça commence peut-être un peu à bouger, on voit des artistes qui percent sur le tard, par exemple.

Jo Popo: Oui. Mais quand même à l’époque c’était un peu compliqué. La musique prenait un autre tournant, il a fallu s’adapter, se construire, et voilà.

 

« C’était chargé en émotions, il y a eu une vraie communion entre le public et nous. »

Si je comprends bien, vous n’avez jamais lâché la musique? C’était un trou plus discographique que musical?

Boss One: Oui, et l’amour de la musique était là. On a fait des choses qui n’ont pas été médiatisées, mais on a fait des choses. Et le but c’était aussi de se rechercher, à un moment t’es à un tournant. On nous a annoncé l’avénement d’internet, et il fallait aussi s’adapter à ça, chose qu’on n’a pas encore réussi à faire, mais petit à petit on y arrive.

Et le projet de fêter les vingt ans du premier album, c’est quelque chose que vous aviez en tête depuis longtemps, ou c’est venu récemment?

Jo Popo: On a commencé à tourner depuis trois ans avec un nouveau tourneur, et à partir de là on a fait beaucoup de dates. 2019 s’est rapproché, et pour boucler la boucle, il fallait qu’on le fasse. Pour notre plaisir à nous et pour les gens qui nous ont soutenu tout ce temps-là. C’est un moment de partage aussi de bons souvenirs pour plein de gens qui ont grandi avec ces albums-là

Boss One: C’est un chiffre, 20 c’est quand même quelque chose de marquant, c’est symbolique. Il fallait absolument marquer le coup. Pour l’instant on est parti sur Marseille et Paris, on a fait une première date à Marseille le 18 octobre, où ça c’est super bien passé. C’était chargé en émotions, il y a eu une vraie communion entre le public et nous.

Parmi les invités, on va retrouver les featurings présents sur le disque?

Jo Popo: Une bonne partie oui, avec Don Choa, FDY Phenomen, Don Choa, Menzo, Faf La Rage, toute l’école du rap de l’époque.

Boss One: On a mis la barre haute à Marseille, on avait beaucoup d’invités qui ont marqué l’histoire du rap marseillais. Donc on s’est dit que ce serait cool d’en emmener une partie avec nous. Donc là on a notamment ramené les djs les plus actifs de Marseille, avec Djel, et puis après on a aussi des invités de la scène marseillaise. Et on a aussi des invités surprise sur Paris.

Et il y a d’autres dates prévues?

Boss One: Oui, et on est aussi sur le projet d’un album, qui est pratiquement fini.

Jo Popo: Le gros de l’album est fait. C’est du 3e Oeil, on va pas faire ce qu’on ne sait pas faire, mais avec musicalement des refrains différents, plus larges, tout en gardant l’image du 3e Oeil. C’est un album qui va être assez éclectique, musicalement il est très abouti. Je pense qu’on va retrouver le Troisième Oeil dans le discours, mais avec une musicalité moderne.

Et pour le beatmaking, à qui avez-vous fait appel?

Jo Popo: On a travaillé avec des gens autour de nous, à Marseille. (Dj Bomb et Dj Ralph faisaient leurs prods à l’époque, ndlr) . Là on a Ladjoint ou Lucci. Ce sont des jeunes qui ont grandi avec nos sons, ils savent ce qu’est 3e Oeil, donc ils vont pas nous ramener dans des univers qui nous correspondent pas, et c’est ce qui est bien aussi.

« A un moment donné on parlait seulement de Paris et Marseille »

Comment voyez-vous le rap actuel? J’ai l’impression qu’il y a quelques années, il y avait un conflit de générations entre des styles qui avaient du mal à co-exister. C’est moins le cas aujourd’hui, vous ne croyez pas?

Jo Popo: Oui, ça se lâche plus aujourd’hui, il y a plus de collaborations

Boss One: Oui mais c’était forcé que ce soit comme ça au départ, parce que chacun se cherchait. Chacun avait peur de l’autre, les jeunes disaient : « ça c’est dépassé », et les plus anciens : « ça c’est plus du rap ». On est dans un truc aujourd’hui où les gens sont plus dans un partage. Où chacun a sa place, chacun creuse son trou là où il peut et fait ce qu’il a à faire.

Oui, il y avait beaucoup de clichés sur le boom bap d’un côté, la trap de l’autre.

Jo Popo: Aujourd’hui je pense que des mecs qui font du boom bap peuvent faire de la trap, et vice versa. Après, l’important c’est de réussir à les mélanger pour faire un beau mariage de ces ambiances.

Le sommet de votre carrrière, il correspond à un moment où le rap marseillais dominait peut-être plus qu’aujourd’hui, en termes de collectifs. Un peu dans le sillage d’IAM finalement…

Jo Popo: avec la Fonky Family, ouais ouais.

Boss One: En fait, ce qu’il s’est passé à ce moment-là, c’est que Paris avait le monopole, à un moment donnné parce qu’il y avait beaucoup plus d’activistes, il ne faut pas se le cacher. Et Marseille a eu du mal à se développer, au début, autour c’était un vide. Au début ici (à Paris), t’avais quand même beaucoup plus de monde: Assassin, NTM. Même Démocrates D, et cetera. Il y a eu une ouverture avec la Fonky Family, le Troisième Oeil, Faf la Rage et toute l’école marseillaise. On a pris de la place à un moment, on n’a pas pris le monopole mais de la place. Et l’avantage qu’on a eu, c’est que les gens étaient chauvins à cette époque-là. Beaucoup de gens aimaient Marseille.

C’est ce qu’on dit souvent de Marseille, qu’il y a une forte identité avec un fort attachement à la ville.

Boss One: Oui, mais même chez les gens extérieurs.

Un peu comme en foot, c’est peut-être la seule ville autant supportée par des gens qui n’habitent pas dans la ville.

Boss One: Oui, c’est ça. Mais tu peux trouver des gens de Clermont-Ferrand comme d’ailleurs, qui étaient vachement plus proches du rap marseillais. Parce qu’à ce moment-là, c’était pas de l’anti-parisianisme, mais c’était « ah, il y a d’autres gens qui peuvent réussir quand même. Et du coup, ça a desservi aussi les autres villes, parce qu’à un moment donné on parlait seulement de Paris et Marseille. D’autres villes n’ont pas eu cette chance là. Aujourd’hui on parle beaucoup de la Belgique par exemple. Pourquoi? Parce qu’ils ont été étouffés pendant longtemps.

Voire caricaturés avec Benny B.

Joe Popo: Ouais, ouais.

Boss One: Pour avoir connu le milieu rap belge, je sais qu’ils sont bourrés de talent, et ça m’étonne même pas qu’il y ait autant de gens qui fonctionnent aujourd’hui.

Vous avez l’impression qu’il y a quelque chose qui perdure, qui serait spécifique au rap marseillais?

Jo Popo: Aujourd’hui, si on regarde bien la scène de la musique urbaine, on a quand même des artistes qui rivalisent avec ce qui se fait à Paris. En quantité et même en qualité. Qu’on aime ou pas, mais c’est de la musique, il faut respecter les gens dans le boulot qu’ils font et la démarche qu’ils ont.

Il y a Soprano aussi qui est devenu important, mais qui évolue vers quelque chose qui s’éloigne peut-être un peu du rap?

Jo Popo: Je pense que ça ressemble au personnage de Soprano. C’est quelqu’un qui est bourré de talent, il peut te faire un album rap, il te le fera mais normal. Après lui dans sa vision de la musique, il a vraiment une vision plus large. Il a dépassé le cadre du rap, parce qu’il est au stade où il s’identifie à ses idoles, Balavoine et compagnie. Donc tu retrouves ça dans ses chansons. Mais ça reste quand même un rappeur, s’il te fait un album rap, je te prie de croire qu’il en couche plus d’un.

C’est pas interdit de sortir du rap non plus.

Boss One: Il a rappé sur le titre avec Black M et Big Flo et Oli, et il rappe. Et Sopra c’est encore autre chose, c’est la fierté des nôtres, de toute façon. C’est un mec, il est hors game.

Pour la ville de Marseille aussi, je crois qu’il fait beaucoup de choses (notamment à travers l’action menée par la fondation qu’il a créée, la Fondation Soprano)

Boss One: C’est un personnage. Lui on peut même plus le qualifier ou le mettre dans une case, c’est fini ça. Quand tu vois qu’il fait trois stades vélodromes pleins en deux ans, qui peut rivaliser avec lui?

Pour revenir à vous, quelles sont les sensations que vous avez sur scène, par rapport à celles que vous aviez à l’époque?

Jo Popo: Ouais, on a pris de l’âge.

Vous avez peut-être une manière différente de voir les choses?

Jo Popo: Sur scène on a toujours la même énergie, on s’éclate toujours pareil.

Sur la manière de vivre le truc, plus globalement, le rapport au public et au rap game?

Jo Popo: ça le rap game, on a jamais été là-dedans.

Vous avez toujours eu de la distance avec ça, même à l’époque?

Jo Popo: Ouais, même à l’époque.

Là-dessus il n’y a pas eu de rupture? Les têtes auraient pu tourner avec un gros succès comme la b.o. de Taxi?

Jo Popo: Non, pas du tout, même avec nos albums. Au contraire, c’est ce qui plaît aux gens justement. Parce que l’image du Troisième Oeil, c’est quand même celle d’un groupe très proche du public. On est un groupe très ouvert, on est accessible.

Boss One: Moi j’étais un peu plus fermé, là je commence à m’ouvrir sur le fait que le flambeau doit être repris sur Marseille. ça a été le cas avec un tas de personnes qui fonctionnent. Alonzo, SCH, Jul, Naps, tout ça c’est que du bonheur en vrai. Parce que je me dis qu’il faut que ça fonctionne. Et si ça marche, même si c’est pas ma tasse de thé, tant mieux, je suis content pour eux. Il y a des gens, quand tu connais leur histoire personnelle, ils en ont chié pour en arriver là, il faut arrêter. Les gens ils parlent de Jul, mais il en a chié pour en arriver là. Il a passé son temps en studio comme beaucoup.

Jo Popo: Et jusqu’à maintenant, malgré tout, il bosse comme un Chinois le mec. Il est H24 au studio, tu peux que respecter

On peut ne pas aimer la musique, mais respecter le personnage

Jo Popo: Oui, voilà.

Boss One: C’est une question de sensibilité.

Jo Popo: Voilà, mais au moins tu respectes le travail du mec. Quans tu vois ce qu’il a fait et d’où il est parti, tu ne peux que respecter.

Boss One: Moi, je prends plus de plaisir aujourd’hui sur scène, parce que je suis conscient des choses. Avant j’étais plus jeune, fougueux, j’étais fou, je me régalais. Mais j’appréciais moins les choses dans le sens où c’était instinctif et on enchaînait les dates. Alors qu’à quarante ballets et plus, t’es sur scène, le public prend du plaisir, et là il y a une remise en question dans ta tête. Tu te demandes si ça va fonctionner. Et au final quand on voit les dates qu’on a faites, par exemple la première édition du Demi Festival, ça m’a marqué. Tu te dis que les gens ils sont encore là. Et tous les ans c’est blindé le Demi Festival, donc tu te dis qu’il y a des choses à faire dans le hip hop, c’est important. On a une autre manière de voir les choses, et c’est un peu plus maîtrisé. Avant on était foufous, on criait « aaah » dans les micros, tu comprenais rien. Là on est posé, on est paisible, on arrive à gérer.