Davodka

Interview par Bastien

Davodka revient sur la sortie de À juste titre, son dernier album. Le rappeur parisien, connu pour son débit très rapide, porte un regard sur 20 ans de carrière. Rencontré à l’occasion du festival Hip Opsession Reboot à Nantes, à quelques semaines de sa scène au Bataclan, nous évoquerons les attentats qui ont touché la France en 2015. 

VRF : Tu as sorti un énième projet en 2019, au bout de quatre albums, quels sont les objectifs qu’on se donne ?

D : Les objectifs premiers c’est de toujours trouver de l’amusement dans ce que je fais. J’y trouve encore mon kiffe et justement, avec cet album je n’ai pas eu l’impression de mourir. Je me suis renouvelé, j’ai essayé de m’adapter sur des terrains qui m’étaient pas favorables à la base et qui ne m’intéressaient pas au tout début. 

Moi, la trap quand c’est arrivé, je détestais. Au final, j’ai fini par bien aimer la rythmique. J’ai réalisé qu’en mettant des samples à la place des compos un peu « fisher price », je pouvais trouver mon équilibre. Donc ce projet c’est le lancement de ma boum-trap (boom bap + trap) et je m’y retrouve, tant que le texte est là.

VRF : Ce qui change sur ce nouveau projet, c’est certaines musicalités plus chantées. Qu’as -tu cherché à faire ? Est ce que ça sera précurseur pour la suite de ta carrière ?

D : Cette facette de chant-rap elle vient de l’époque où j’écoutais Sniper avec ce très bon mélange de Blacko, Tunisiano et Aketo. Et c’est une période que j’ai énormément kiffé, ça se mariait super bien. Alors j’ai testé et comme je suis pas chanteur de base, je me suis dis : « est ce que je serais capable ? ». Et visiblement c’est passé. Il faudra s’attendre à en revoir. Le Davodka de demain ce sera un mélange de plein de choses : chant, kick,…

VRF : Sur cet album, on écoute encore un Davodka très mélancolique… Tu donnes un son à une rupture, un autre titre est un storytelling d’une garde à vue… C’est ça ton quotidien ?

D : J’arrive facilement à mettre forme ce qui me fait chier. J’ai toujours préféré balancer ça dans mes paroles. Ce n’est pas le cas pour mes joies. Je n’ai pas envie de l’éclater à la gueule des gens. Je la trouve inintéressante à mettre en forme. Je vois le rap comme mon exutoire et ma façon de vider mon sac.

VRF : Et comment perçois-tu ta vie, entre ta réussite et ton « vécu de poissard » ? 

D : Ma réussite ne s’est pas faite sans mal. On a beaucoup bossé, on a aussi beaucoup attendu. On ne s’est pas précipité : j’ai commencé le rap en 2000 et on est quand même en 2019. 

Puis je n’ai pas percé en soit… Enfin si, j’ai percé pour moi car je suis allé bien au-delà de mes espérances,. Mais aux yeux du public, on peut pas dire que j’ai réellement percé. Mais je suis très bien à ma place, je ne veux la place de personne d’autre, celle-ci me convient.

 

 

VRF : Tu parles souvent d’alcool, voire même d’alcoolisme… Tu en es victime ?

D : Je l’ai été oui. C’est un peu moins le cas maintenant. Là tu vois, je parle avec toi, j’ai une bière, mais c’est dans une ambiance festive. Car en soit, ça dépend de ton objectif quand tu bois. 

Est ce que tu bois pour faire la fête ou est ce que tu bois pour que le temps passe plus vite ? Moi je sais qu’à une période de ma vie, j’ai bu pour tuer le temps. À l’époque, dans ma routine qui était bien chiante, je trouvais des échappatoires pour rendre le temps plus agréable. Tu trouves à ce moment-là des choses pas forcément positives. C’est un genre de refuge. À l’heure actuelle, ce n’est plus le cas.

VRF : En plus tu as eu un enfant. Ça change un quotidien j’imagine. Facile d’allier les casquettes de papa et de rappeur habitué des grosses tournées ?

D : C’est pas facile d’allier les deux mais on y arrive. Pour l’instant mon fils est jeune donc il demande encore beaucoup d’attention. Ce qui fait que je me dépêche de rentrer après mes concerts. (rires) C’est une nouvelle gestion des timings. La vie de papa, c’est beaucoup de concessions, mais c’est normal.

VRF : Tu as écrit le titre Petit miroir, ça parle de ton fils. Qu’est-ce que t’inspires la paternité ?

D : Ce fils c’est une source d’inspiration parce que c’est des objectifs et des batailles quotidiennes. Mais vu que j’ai l’habitude de parler de mes problèmes dans mes sons… Mon fils n’en est pas un, donc difficile d’en parler dans mon rap.

J’ai réussi à faire un son pour parler de lui car tout le monde me dit qu’il me ressemble beaucoup. C’est « ctrl c / ctrl v ». (rires) Et le but ici était de lui dire que même s’il me ressemble énormément, je ne veux pas qu’il refasse les mêmes erreurs que moi. On est des exemples, et je préfère lui indiquer les erreurs à ne pas faire, via ce son.

VRF : Continuons de parler de la famille. Dès les premières lignes de l’album, tu m’as interpellé avec une phrase : « le rap ça part d’un délire entre frères ». Vraiment ? Tu peux expliquer cette anecdote ?

D : C’est très simple, je n’ai pas commencé le rap tout seul. J’étais avec Nico le Salo (son backeur) et Kema. On formait le Paris Pôle Nord Crew vers le début des années 2000. Eux-deux ils faisaient déjà du rap et un soir ils m’ont dit de tester. Et petit à petit c’est monté. Mais si je ne les avais pas rencontré, je sais pas si je serais rappeur aujourd’hui. Donc par « frères », il faut entendre les potes et non pas un frère de sang.

VRF : Sinon, l’un des gros thèmes de cet album, c’est le monde robotisé dans lequel on vit. Quelle est ta vision sur notre société moderne centrée sur le virtuel ?

D : Je trouve qu’on a du mal à avoir des personnalités très affirmées. On vit beaucoup à travers notre technologie. On l’utilise à profusion, c’est notre soutien quotidien. Il n’y a que regarder dans la loge, sur les cinq gars de mon équipe, quatre sont actuellement sur leur téléphone, c’est dingue. 

VRF : Car au final, ce virtuel, il fait vivre le rap d’aujourd’hui non ? Par les clips, le streaming, …

D : Oui tout à fait, maintenant la musique c’est bien plus que du CD ou du vinyle, c’est énormément de streaming. Alors oui, c’est bénéfique pour les artistes… Après il faut voir le côté positif de la chose : la musique est accessible à tous en deux clics.

VRF : Tu vas faire le Bataclan le 7 décembre. Je pense forcément à ton titre Le couteau dans la paix qui évoquait les attentats de 2015… Le Bataclan ça représente quoi pour toi ?

D : Forcément ça représente quelque chose. Et je pense que c’est le cas pour tout artiste. De plus, pour moi, c’est important puisque le soir du 13 novembre, je travaillais à 400 mètres du Bataclan, dans un traiteur asiatique rue Oberkampf. J’ai vécu le truc d’assez près, même si je ne suis pas à plaindre quand on connaît les conséquences.

C’est un événement qui a sans doute été traumatisant pour tout le monde. Mais ce qui me fait rire, c’est que ces gens se sont réunis puis se sont séparés au bout de 48 heures. Je pense ici à Charlie. Tout le monde l’était et ça s’est très vite terminé. Pourtant le problème existe toujours selon moi.

 

 

VRF : Revenons un peu en arrière. Je t’ai découvert sur Mise à flow avec Cenza. J’ai souvenir de ce clip pas vraiment esthétique, sur fond vert… Ça change des productions que tu proposes aujourd’hui. Quel regard portes-tu sur ton évolution visuelle ?

D : À l’époque je n’avais pas les moyens de me payer des clips assez élaborés, d’où la qualité minimaliste. Aujourd’hui, je peux faire appel à plusieurs réalisateurs. Donc je peux faire du manga (clip de Sama), des clips streets, des clips plus recherchés. Faire de la belle image et du beau clip, c’est possible maintenant. C’est une question de budget.

VRF : Car justement, avant, tu cachais une partie de ton visage avec ta casquette. Quel a été l’élément déclencheur pour montrer ton visage ?

D : Je sors d’un collectif qui s’appelle MSD, où on avait chacun nos couvre-chefs et on se cachaient tous. J’avais casquette et capuche, tandis que d’autres portaient le bob. Quand j’ai quitté le groupe, c’est quelque chose que j’ai gardé avec moi. Mais au fil du temps, ça s’est estompé parce que ma propre identité est ressortie. J’avais des raisons de me cacher à une époque. Mais maintenant j’assume tellement mon son que j’en ai plus rien à foutre de me cacher (sic).

VRF : Ton côté underground qui a-t-il disparu à ce moment-là ?

D : En soit, je me montre mais je garde souvent mon couvre-chef quand même. On voit mon visage maintenant. C’est toujours mieux de parler à quelqu’un dans les yeux…

VRF : Tu es aussi un beatmaker. Qu’est-ce qui change entre tes prods et celles des autres ?

D : L’effet de travail est extrêmement différent. Quand tu créé une prod et que tu te mets à écrire dessus, c’est comme sortir avec une ex. Tu connais par coeur et tu te lasses vite. Je préfère désormais attaquer des nouvelles prods où il y a une véritable découverte à la première écoute.

VRF : En 2019, le boom bap survit mais n’a pas le succès d’antan. Quel est l’avenir du boom bap selon toi ?

D : Je sais pas si je vois de l’avenir au boom bap mais je ne le vois pas mourir totalement. C’est quand même la source de départ du rap selon moi. Y aura toujours des gens qui kifferont faire ça. À titre personnel, je n’ai pas décidé de m’en séparer et je continuerai toujours à en faire d’une certaine manière.

 

 

VRF : Enfin, j’aimerais revenir sur le quiproquo de ta fin de carrière… Comment on rebondit après un petit bad buzz comme celui-là ? Tu te vois arrêter ?

D : Au final ça a été de la promo pour moi. L’auteur de l’article s’est excusé et on en est resté là. Mais soyez en sûrs, tant que j’aurai des choses à dire, il n’y aura pas de fin.