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Écoute ça : Népal – Rien d’spécial

Retour cette semaine sur un morceau issu du projet "444 Nuits"

On lui compte de multiples pseudonymes : Grandmaster Splinter en tant que beatmaker jusqu’en 2014, ou encore KLM aux côtés de Doums au sein du duo 2Fingz, Népal est l’un des membres du collectif phare de la 75e Session. Très productif tout en restant dans l’ombre, il représente bien le rap underground et indépendant parisien. C’est le 4 juillet 2016 que sort 444 nuits, dont la pépite Rien d’spécial a finalement réussi à se démarquer de toutes les autres perles de ce double EP à mes yeux. Une prod monstrueuse qui plonge d’entrée dans l’univers du rappeur, le tout accompagné d’un remarquable clip nocturne réalisé en plein Tokyo (par ailleurs sûrement l’un de mes favoris).

 

 

Le premier couplet amorce le thème qui parcours le titre : « J’en ai vu plein d’ces gars, attitudes de kissman mais ils ont rien d’spécial. Que on tape des barres, tout l’monde dans la pièce a capté, on fait mine de rien voir. J’me demande c’est quoi les lines » ; un kissman désigne un gigolo qui se la joue élégant. C’est en cela que Népal pose une problématique : Pourquoi regardons-nous naïvement ces dandys d’un œil admiratif ? Que ce soit des rappeurs, des pseudos  »influenceurs » ou des célébrités diverses, ces gens sont purement et simplement comme nous. En les adulant on joue un jeu d’acteur puéril puisqu’en réalité ils n’ont rien de spécial. Il souligne d’ailleurs « c’est pas qu’des blablas, sur celle-là j’vais pas parler noich’ » autrement dit, il parle pas pour rien, à vous d’en tirer la morale. « Poto, j’vois les choses de l’intérieur et sur ma tête que y’a rien d’space » : Népal sait être introspectif, il sait s’observer lui-même et il semble ainsi accepter cette condition, cette fatalité qui nous oblige à n’avoir rien de spécial.

 

 

 

Dans le deuxième couplet le rappeur présente deux façons de vivre la vie, d’après lui « la vie c’est une brasse, tu peux sonder les abysses ou nager en surface » en d’autres termes soit tu descends dans les profondeurs des abysses, analyser le monde qui t’entoure et perpétuellement combler ta curiosité, soit tu reste passif à la surface sans te poser de question et mener une vie insignifiante. « Les yeux sur l’kilométrage en évitant l’sur-place ». Dans le film Un singe en hiver, Jean Gabin rapporte que « l’habitude est une façon de mourir sur place », je trouve que cette réplique justifie bien l’envie de Népal de vivre constamment en mouvement pour vaincre sa routine. Malgré ça il y a quand même une habitude qu’il ne compte pas changer : « J’mets des joggings depuis 3 piges et ce sera ni un deur-vi ni un boss qui m’feront changer d’avis » ; je valide totalement cette attitude sachant que je suis aussi concernée (au plus grand désespoir de ma mère).

 

 

Ce morceau forme un tout, les couplets comme le refrain ne peuvent être dissociés, ensemble ils constituent une sorte de grisaille. Un sentiment de monotonie plane, tant à travers les lyrics que par l’instru, le ton est uniforme et retranscrit quelque chose qui semble triste, sans éclat et sans grand intérêt. Personnellement c’est ce certain ennui que je perçois dans le refrain : « Rien d’spécial, ce son il a rien d’spécial, l’instru elle a rien d’spécial. J’sais même pas j’fais quoi, demain ça fait rien d’spécial. Et ça sert à rien d’faire style, gros, y’a rien d’spécial. Tu pensais qu’le chemin était tout tracé, mais tu t’rappelles que t’as rien d’spécial ». Népal montre sa lassitude face à la banalité qui enveloppe sa routine journalière et même son rap, c’est toute une âme mélancolique que renvoie le morceau.

Chahinaz@vrairapfrancais.fr

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