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Écoute ça : Deen Burbigo – Suis-je

Retour sur un morceau issu du projet "Fin d'après-minuit"

Il y a précisément un an, le 17 mars 2017, sortait le tant attendu premier album de Deen Burbigo, après trois années de maturation, les auditeurs les plus patients ont enfin pu savourer Gand Cru. Comme beaucoup, j’ai d’abord découvert le MC lors des célèbres battles Rap Contenders, pour ensuite le retrouver parmi les jeunes entrepreneurs de L’Entourage, puis en parallèle deux E.P étaient sortis (Inception en 2012 et deux années après, Fin d’après-minuit dont notre morceau du jour est tiré). Aujourd’hui j’aimerai revenir sur le mythique morceau du rappeur toulonnais : Suis-je. Un aspect philosophique plane tout au long du morceau, Burbigo n’hésite pas à affronter de nombreuses problématiques évoquant avant tout l’identité personnelle, néanmoins d’autres notions telles qu’autrui, la conscience ou la religion interviennent dans notre réflexion lors de l’écoute du son pour nous rendre toujours plus perplexes.

 

Des interrogations nous attaquent d’entrée : « Suis-je c’que les gens pensent que je suis ? Ou bien, suis-je c’que je suis, quoi qu’les gens pensent ? » ; une question me vient alors en tête : Ai-je nécessairement besoin d’autrui pour être consciente de moi ? Autrui peut être à la fois autre que moi tout en restant identique à moi. Dans L’histoire se répète, Keny Arkana soutient que « l’autre est ton miroir, frapper son reflet c’est s’frapper soi-même » puisque autrui est une sorte de reflet critique nécessaire pour définir ce que nous sommes. Nous obtenons pas d’emblée notre humanité, on ne devient pas homme tout seul, c’est autrui qui nous accorde ce statut étant donné qu’il est une conscience de nous-même « car je est un autre » d’après Rimbaud en contradiction au célèbre « cogito ergo sum » (je pense donc je suis) de Descartes avec qui le  »je » devient un sujet pensant et l’unique certitude, ainsi autrui n’est pas un besoin pour avoir conscience de soi. Deux solutions s’offrent à nous : soit nous acceptons que s’il n’y a « pas de toi, pas de moi ; pas de moi, pas de toi » (Fichte) et donc qu’il existe un réel rapport avec autrui au sein de notre identité, soit nous validons la thèse cartésienne et nous prétendons avoir la capacité de représenter notre existence nous même sans autrui. Deen semble rester dubitatif mais « une chose est sûre, khey, je sais c’que je fuis, je n’veux plus être une loque en marge dont on s’moque, j’te le dis » : conforme à la thèse de Hegel, pour parvenir à se représenter, le rappeur devra fixer des limites avec autrui, ici il décide qu’il ne serra plus considéré comme une serpillière, c’est une lutte pour la reconnaissance qu’il devra mener.

 

 

Dans le refrain, lorsqu’il dit « roule cette merde, fume cette merde », Burbigo ne manque pas de faire un clin d’œil au morceau Fume cette merde, sur lequel on peut le retrouver aux cotés de ces collègues de l’Entourage. « Les gens disent te connaître : qu’en est-il vraiment ? Toi-même, es-tu sûr ? Te connais-tu vraiment ? » : grosse nouvelle remise en question en lien avec le « connais-toi toi-même » de Socrate. Seulement l’Homme est un être en continuel changement, on ne cesse de tenter de nous renouveler, il est impossible de se connaître par cœur sans oublier que d’après Kundera « l’Homme est celui qui avance dans le brouillard ». Se connaître entièrement est certainement l’une des choses dont nous avons le moins conscience et qui pourtant devrait être l’un de nos objectifs. Mieux se connaître est l’une des clefs pour mieux s’interroger, penser et choisir.

 

Dans le deuxième couplet, une phrase m’a franchement marquée : « Malgré moi j’aime me visiter le nombril, Dieu est grand, pourquoi le défendrais-je comme s’il était mon p’tit ? » ; je tiens à rappeler que les religions monothéistes englobent trois aspects : spirituel (liant l’Homme et le sacré), social (liant les Hommes entre eux) et explicatif (représentation du monde). Dans le cas de Deen Burbigo, je pense que sa relation du sacré lui permet d’agir socialement comme il l’explique « je fais le bien au jour le jour : voilà ma religion » et par ailleurs d’avoir sa propre représentation du monde vis-à-vis de la religion attendu que « la vie est une lutte, soldat sûr : voilà ma position ».

 

 

Suis-je est sorti en 2014 et c’est l’un des sons qui n’a toujours pas quitté ma playlist. Comme le scande Médinej’fais pas de rap pour qu’on l’écoute, j’fais du rap pour qu’on le réécoute » ; Deen Burbigo nous propose un fluide morceau portant un puissant contenu philosophique qui nous laissera à méditer pour encore longtemps.

Chahinaz@vrairapfrancais.fr

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