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Chronique : YL – Confidences

Chronique du tout premier projet du rappeur marseillais

« Rien de nouveau sous le soleil » paraît-il. À Marseille, ce n’est pas vrai. Ou plus vrai, en tout cas. Dans le sillage d’une génération débordante d’envie de tout croquer, le vivier local nous pond chaque année de nouveaux prospects séduisants. Et si Jul tape encore et toujours des scores renversants quelque soit le support, il ne vampirise pas pour autant toute l’attention que porte le public rap pour la scène marseillaise. YL est le premier d’entre eux à frapper en 2018. Signé chez Def Jam France et managé par l’équipe de Bylka Prod, le rappeur d’Air-Bel (cité du Sud-Est de Marseille) a posé son premier pas concret dans la grande arène du rap en France avec la mixtape Confidences. Une montée en puissance qui s’est sensiblement amorcée il y a près d’1 an et demi. Petit flashback : en plein coeur de l’été 2016 Yamine L’Artiste est à la baguette de la crapuleuse connexion « #MarseilleAllStar » Épisode 1, qui rassemble Solda (Guirri Mafia), Kalif Hardcore, Naps et Dika pour un tour d’horizon des différents talents que l’ont peut trouver dans les quartiers de la ville. YL y assure le refrain et parachève le morceau d’un couplet autoritaire. Sans exploser, le titre tourne bien et fait son effet. Dans la foulée Naps balance « Pochon Bleu », où YL rayonne en short-claquettes avec la clique de 13ème Art, pour un bon petit tube aussi ter-ter qu’ensoleillé comme la région sait si bien les produire. Mais c’est bien en solo que Yamine va bâtir une solide base de succès. Dans un style dépouillé, percutant et finalement presque anachronique, le jeune gaillard impose sa poésie brute. Par son timbre de voix, les similarités avec Lacrim sont assez frappantes, mais ça se dissipe finalement assez vite dès qu’on creuse le personnage. Sur le papier cette première mixtape s’annonce relativement dense et ambitieuse avec 17 morceaux, 6 invités et gros casting de producteurs (Seezy, Therapy, Katrina Squad).

 

1. Fruit d’mon époque : D’aucuns diront qu’il est toujours plus excitant d’introduire un projet autrement qu’avec un extrait déjà sorti. Reste que Fruit d’mon époque est un petit bijou. Et assez révélateur des atouts du jeune Marseillais. Notamment son habileté à appuyer les mots nécessaires pour donner du relief aux sonorités voulues par son écriture « Me demande pas c’qu’il y a, Jack et Daniel me font vaciller / Vécu d’un jeune de Massilia, j’ai déjà quelques amis calcinés ». On distingue aussi que malgré cette esquisse de chantonnement sur le pont et le refrain, il y a un véritable souhait de s’accrocher à la la performance purement rap. Sans chercher à se dénaturer -en tout cas sur ce titre- juste parce que la mouvance le veut. À noter que Seezy est à la production – très réussie-  et qu’il va commencer à falloir prendre des gants pour serrer la pince au gamin s’il maintient ce cette chaleur sur tout 2018.

 

2.  Oublie moi : Changement d’ambiance. « Zina » – dérivé de « belle » en arabe, et qui peut également tirer son origine de Zénaïde, relative à la famille de Zeus ou fille divine – puis le « poto » sont les enjeux de cette chevauchée rythmée aux légers accents club. La vie de scarla absorbe toute l’attention du rappeur, ce qui rend impossible la moindre étincelle d’histoire amoureuse. Et une incartade sur ce poto avec qui «  j’ai pas le temps de te jouer du violon, si y’avait pas d’intêrets, tu serais pas mon collègue ». L’aveu d’une vie de débauche, sur un registre où l’on n’’aurait pas forcément imaginé YL si à l’aise. Bonne surprise.

 

3. Vai Nova (feat Soolking) : La thématique du papa, dans un morceau aux puissants accents de Kabylie. « A vavai inouva », en kabyle « mon papa à moi » ou « mon petit papa », est une berceuse du chanteur Idir. YL a gardé l’esprit de chanson de la fameuse berceuse, en grande partie grâce à la présence du rappeur algérien Soolking, qui apporte toute sa sensibilité mélodique et son authenticité pour légitimer une telle reprise. On retrouve également la dimension affectueuse qui fait l’émotion de ce morceau, et pas seulement dans le titre. La figure paternelle est interpellée tout le long par l’appellation « baba », témoin d’attache, d’estime et de proximité. Après on est séduit ou on ne l’est pas, mais de l’initiative à la réalisation le travail a été consciencieusement appliqué.

 

4. Escort : Faire se succéder un morceau hommage au papa avec un son qui s’appelle « Escort », ça relève d’une certaine cocasserie. Comme quoi parfois la tracklist pourrait être un élément à analyser à part entière. L’entame d’ « Escort » donc, semblait presque emprunter le schéma du storytelling «Salope de Big Flo & Oli – avec une narration beaucoup plus épurée de la demoiselle en question – puis finalement non. Dans une ambiance très nocturne dressée par la production de Serk le Labo, YL ajuste son ton et son timbre pour l’un des titres les plus réussis de la mixtape. Le registre qui lui va le mieux, pas de fioritures, brut et très percutant.

 

5. La Hagra (feat Sofiane & Niro) : Une boucherie. Mais fallait s’y attendre. Quand on réunit trois nerveux de la rime sur un même track, qui plus est produit par Seezy -encore- et sur le thème de la hagra… Il ne reste plus qu’à allumer un cierge et prier pour que le studio ne fonde pas entièrement. Seul bémol : la répartition des couplets assez inégale. YL en bon élève entame par un 16 mesures bien calibré, mais paraît presque trop timide à côté d’un Fianso toujours aussi expansif et surtout d’un Niro déchaîné, les deux larrons n’étant pas franchement venus pour rendre une copie toute propre – quel intérêt ça aurait de toutes façons ? On avait pas vu pareil champ de bataille depuis Le Cercle sur l’album de… Fianso, avec YL, déjà.

 

6. Elle me ment : Comme un exutoire, il fait passer avec des termes simples la complexité des sentiments éprouvés et entremêlés entre résignation, colère et tristesse de cette relation plus consumante qu’autre chose pour les deux partis. Une chapitre du projet qui s’assimile bien dans la thématique plus générale des « Confidences ».

 

7. Zanotti : Ce serait sévèrement jugé de dire qu’on s’en serait passé. L’Adjoint a pondu une instru qui tient la route, musicalement il y a des éléments intéressants et sur le fond on aborde assez  bien la notion de solitude du protagoniste dans ce milieu rap. Après, sur le côté vraiment indispensable du track dans ce projet déjà relativement long et fourni, on se questionne.

 

8. Sicario (feat Ninho) : Qu’on soit client ou non du travail de Ninho, il faut lui accorder au moins une chose : en featuring il ne blague jamais.  Jamais. Lacrim, Sofiane, Nekfeu, Hornet la Frappe et maintenant YL, tous peuvent en témoigner le bougre défend son steak comme personne. Et sur Sicario, ça donne un excellente connexion. La prod’ de Jemi Black redessine l’ambiance aride et ensablée du film haletant de Denis Villeneuve, et les deux jeunes MCs trouvent une osmose qui n’était pourtant pas des plus évidentes malgré leurs talents respectifs. Convaincant et -ça mérite d’être souligné- assez inédit comme morceau.

 

9. Donne-nous le (feat Alonzo) : Sur le papier, le rappeur d’Air-Bel se fait un kiff. Alonzo, quoi qu’on en dise ce n’est pas n’importe qui, alors pour un artiste marseillais de 22 ans qui a donc grandi avec le Papé et ses Psy 4 de la rime dans les écouteurs, on monte encore d’un cran dans la symbolique. Pour la performance, on a clairement opté pour l’offensive. Instru balourde, tout dans la testostérone et la voix qui fait peur. Dans l’idée du banger-qui-donne-envie-de-démarrer-son-prochain on avait déjà la hagra, autrement mieux négocié. Au final, ça restera juste un kiff. 

 

10. Ciel : Un morceau plus éthéré, arrivé à point nommé. Avec cette boucle de piano légère, ce beat aéré et les notes tirées en longueur sous un soupçon d’autotune, on suit sans broncher ce rythme plus lancinant. « Les yeux vers le ciel, assiste-moi mon frère, j’suis avide sur la confiance ». Sans être renversant, « Ciel » propose une agréable césure à un peu plus de mi-parcours de ce projet garni et généreux.

 

11. Favelas : « Par ma sueur comme un homme, j’ramène la somme à la maison », du YL dans le texte. Qui pourrait se situer entre Jeunes mais déjà essoufflés de Dicidens et Vieux avant l’âge de la Scred Connexion & Fynt, sur un scratch de Mobb Deep « I’m only 19 but my mind is old ». La vingtaine et des poussières, l’esprit déjà mature par la force des choses « J’ramene ma p’tite soeur a l’ecole, juste avant l’ouverture du reseau », mais le poids de l’héritage qui pèse « Maman m’a dit tu ressembles à ton grand-père wouldi (mon fils) t’as les mêmes épaules / Elles sont pas autant solides on n’a pas commis les mêmes écarts on n’a pas connu les mêmes séquelles ». Katrina Squad x YL, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter de toutes façons, des fois il faut juste se fier au papier.

 

12. Ahmed Othman : L’ombre de monseigneur Lacrim ne s’est jamais faite aussi oppressante. Name-dropping « Rebeu déterminé Ahmed Othman, Malik El Djebena ou Farid Berrahma », ambiance criminogène, voix râpeuse et tronçonnage d’instrumentale. Ça déroule. Gros gros track.

 

 

13. T’es pas la même (feat Jul) : C’est comme si on avait entendu 100 fois ce morceau du côté de Jul, à la différence que cette fois-ci on y trouve YL – pas maladroit sur cet exercice d’ailleurs. Le pari qui a été réussi entre Jul et Kalash Criminel est beaucoup moins convaincant ici. Peut-être parce que là où la formule prenait avec KC dans un mélange à la fois très hétérogène mais d’une complicité géniale, ici il se trouve que la proximité territoriale ne suffit pas vraiment à justifier la connexion. Et si l’affinité entre les deux hommes paraît évidente, ça ne se transpose pas aussi bien que souhaité. Par contre quand YL lâche « j’suis partant pour la bagarre ou la partouze », le haussement de sourcils fût instantané. Des coquards et des coquins.

 

14. Métaux : Peu ou prou dans la même veine artistique que Ciel, à la différence que Katrina Squad est à la baguette, que l’écriture y est plus dense et l’interprétation plus grave. « Dans ma tête la voix de mes démons qui résonnent / J’entends plus la petite voix de celle qui résiste / M’enfoncer dans les ténèbres ou bien la résine ». Dans le top.

 

15. La cause de mon père : Un pur morceau. Sans doute celui qui se rapproche le plus de ce qu’YL a pu proposer avant la sortie de Confidences (voir Trafficanté, Anges et Démons, Libérez Messin). À la croisée des chemins entre épique et tragique, l’Adjoint nous plonge dans un décor à l’architecture gothique et inquiétante. Là-dessus, YL y exorcise ses démons. Dans une écriture moins écrasée sur les fins de phrase, un emploi  parfait de l’autotune -comme souvent- et la performance est magistrale.

 

16. Mon barrio : Le constat est toujours le même qu’à la sortie du clip en novembre dernier : la soupe à la grimace. Tout est un peu trop léger. Certes, l’espagnol jouit d’une cote sans égale (enfin pas toute la langue hein, on s’éloigne rarement de mamacita, mi amor, dinero, guapo etc.) auprès de nos rappeurs ces derniers temps mais on commence à avoir compris l’idée. Et puis surtout quelle amère sensation de voir que la seule collaboration avec Therapy résulte ce titre franchement fadasse. Quand on voit notamment le travail effectué avec Niro sur OX7M8RE, on peut légitimement se dire que la connexion méritait mieux.

 

17. Yamine : Parce que ça commençait à nous manquer et qu’il il fallait bien un petit truc pour écorner l’image de ce jeune rappeur limite trop sage, Yamine a de sacrés faux airs de Brnbq du rappeur italien Sfera Ebbasta. Au niveau de l’instrumentale déjà, et puis surtout sur le flow du premier couplet. Après ça se tasse. Et le morceau est somme toute franchement bon. YL prend un peu d’hauteur sur sa personne. Il dépeint un garçon dégourdi par nécessité « On m’a confié le navire pour mon vingtième anniversaire » et produit de sa double culture « A ma maison on parle arabe mais j’ai 18 en français ». C’est finalement assez expéditif, presque pudique, là où beaucoup utilisent l’outro pour une introspection à rallonge, et cela donne un bel écho final au concept de la mixtape.

 

À l’issue de ce projet, c’est d’abord la satisfaction qui domine. Celle de ne pas avoir été déçu déjà, ce qui est toujours à craindre quand on nourrit d’importantes attentes autour d’un artiste dont on suit la progression et l’avancée depuis un certain temps. Des attentes qui se muent parfois en exigences, parce qu’on estime que le talent est là et que la structure derrière l’est aussi pour développer confortablement le prospect. D’YL se dégage un truc fort et d’assez singulier. Plutôt que de l’expression de l’égo à outrance, on discerne davantage une forme de fierté ancrée au plus profond de soi. Ça se retrouve dans la façon de traiter ses racines, que ce soit  la famille, la patrie et même le quartier qui le voit s’élever. Dans ses confidences, il pèse tout ce qu’il veut montrer, en s’ouvrant assez pour qu’on soit concernés mais toujours avec une ligne de pudeur qui encadre le tout. On ne trouve par exemple pas de morceau fleuve (aucun titre de plus de 4 minutes) qui nous immergerait dans l’introspection la plus totale. Niveau déballage on est encore loin d’un Rohff, Mac Tyer ou Despo Rutti, mais on sent qu’il a fourni des efforts à l’exercice. Côté productions, une très grosse diversité de beatmakers, et des moindres, qui se sont majoritairement tous montrés à la hauteur. Face à la voix si caractéristique et rocailleuse d’YL, le piège aurait été de surcharger l’espace avec des instrus type blockbusters, ce qui aurait rapidement fait surchauffer nos systèmes auditifs. Dans l’ensemble tout a été abordé sous le prisme de la mesure -exception faîte de La Hagra mais le titre est parfait comme ça- pour mieux laisser dérouler le talent de l’artiste. Un vrai bon premier projet. 

Note : 14/20

tomlansard21@hotmail.fr

Tom, jeune et bien élevé. Sudiste et sans accent, le journalisme comme choix de vie le zin. On aime une mesure bien tournée comme un juron bien senti. De l’autotune sur les tartines le matin, les premières romances avec la nocturne le vendredi soir, pas peur d’aller s’enfoncer dans les abysses des suggestions Youtube. Tout a plus ou moins commencé avec Rohff, mais comme souvent les histoires d’amour finissent mal, en général.

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