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Chronique : Sopico – YË

Retour sur le premier album du rappeur du DojoKlan

Guitare à la main et yeux fermés, Sopico a su convaincre le public de Colors avec une chanson touchante, Le hasard ou la chance (janvier 2017). Mais il n’est pas un novice, il évolue au sein du collectif parisien La 75è session et gravite dans le monde du rap français, les deux pieds vissés au bitume de son 18è arrondissement. Sopico aime la musique et y met du cœur, ça se voit au petit sourire en coin qui se dessine sur son visage lorsqu’il sait que la musique qu’il fait est bonne. Le nom de l’album,  est une contraction du mot « yemma », « maman » en kabyle. Selon Sopico, c’est son projet mère, celui qui donne vraiment naissance à son art. Un art dont il est l’unique père : il est l’interprète, l’auteur et le compositeur de chaque morceau. Un artiste complet qui a su convaincre les amateurs de rap avec MOJO un projet solide (15 titres) paru en 2016 (notre interview pour cet opus est à lire ici), un projet 3 titres fin 2017, et d’autres sons balancés ici et là.

 

1. Bonne étoile : Ce sont les cordes d’une guitare sèche qui réveillent mes enceintes. Quelques accords simples se répètent jusqu’à l’arrivée des premiers mots de Sopico. Sa voix est apaisée, on y décèle une touche de sincérité dès le début, il nous parle sans artifice. Le rappeur du Dojo Klan se livre rapidement en caressant du bout des mots le rythme envoutant des cordes de sa guitare qui font raisonner ses excuses à sa mère et son père. « Pico » c’est un mec humble, qui aime réellement la musique et qui n’hésite pas à la laisser parler à sa place. Tout au long du morceau, on se laisse charmer par les apparitions brèves d’un son de guitare électrique, qui parcourt le morceau jusqu’à le conclure, avec un changement de rythme soudain. Comme pour annoncer la fin cette introduction, dans laquelle le rappeur a mis du cœur.

« Quand j’rappe, j’ai des frissons, quand tu m’écoutes, t’as des frissons.
J’suis en bas dans un tier-quar, près de la tour et de la matière.
Mon frérot mange pas et bien sûr, j’peux lui donner plus de la moitié. »

2. Kirby : Les quelques notes sèches de la prod font écho dans les enceintes. Un gémissement vocodé vient tout à coup confirmer que Sopico retourne se blottir dans les bras rassurants d’une tendance plus actuelle que la guitare sèche. Il reste fidèle à ses habitudes et fait raisonner dans nos oreilles une ligne de basse puissante qui accompagne ses phases complexes et bien exécutées. Elles glissent habilement sur la prod au rythme des « yeah yeah » lâchés par le MC, qui multiplie les flows lents ou rapides. Sa technique de rimes presque désinvolte mais millimétrée donne le rythme à ses désillusions, dans une ville où l’amour se fait rare alors que la drogue prolifère. L’ambiance est morne et pesante, mais votre tête bouge indéniablement au rythme du flow de Sopico qui se compare à Kirby, avalant et recrachant ses ennemis.

 

3. Nevermind : L’album se réveille peu à peu, le morceau nous livre un Sopico énergique qui pose ses phases avec dextérité sur une instrumentale aux claviers sombres et angoissants. La basse ramène un peu de chaleur pendant qu’une variété de bruitages aux sonorités familières donne une cadence agréable au morceau. La douce mélodie du refrain n’a pas suffit à faire arrêter le couplet ciselé du rappeur, qui pose un refrain brut, avant de repartir tête baissée dans le deuxième couplet. Après le début du deuxième couplet, il est dur à dire si c’est Sopico qui pose sur la prod ou la prod qui pose sur Sopico. Il joue avec elle, commence à poser avant qu’elle ne redémarre, la fait monter en pression. On savoure vraiment la reprise de la prod, efficace.  

 

4. Arbre de vie : Déjà sorti et clippé avant la sortie du projet, ce morceau est selon moi le pilier de l’album. Chaque phase est juste, chaque note de musique est appréciable. L’arbre de vie a pris racine dans l’album et on se laisse porter par le rythme presque dance hall du morceau. Les mots de l’interprète sont très justement choisis et habilement maniés pour accompagner la mélodie du refrain. Au point de nous faire oublier que c’est une déclaration de tristesse à la vie, une déclaration d’amour à la tristesse. La nuance entre l’ambiance que suggère l’instrumentale et le texte de Sopico fait naître une émotion particulière à l’écoute du morceau, sur lequel on balance volontiers la tête.

« La tristesse est un art, je vibre
J’suis un caillou près d’un arbre de vie « 

5. J. Snow : Sûrement le gros banger du projet, on le comprend dès les premières notes agressives au début du morceau. Si vous vous êtes mis à l’aise lors du morceau précédent, rangez votre verre de jus mangue-passion et enfilez une protection car Sopico tire à balles réelles, et les hi hats mêlées aux basses bien profondes risquent de vous agiter.Le rappeur du 18e fait honneur à son Dojo Klan et fait briller sa ceinture noire avec laquelle il étrangle la majorité du rap français avec un flow cadencé aux rimes tordues. J’en profite pour saluer les bruitages et les multiples dans les prods du rappeur. Toujours au service du propos, elles sont placées au bon endroit et rythment réellement les morceaux en leur donnant plus de vie et de profondeur.

 

6. Envie (feat Sheldon) : Sheldon c’est un des frères d’armes de Sopico. Ils affûtent tous les deux la lame de leurs sabres au sein du Dojo Klan. Tous les deux rappeurs et producteurs, la musique ne pouvait donc qu’être mise à l’honneur. Les multiples sonorités que l’on distingue au fil de la prod sont agréables, rajoutent du clinquant à ce morceau très soigné. C’est Sheldon qui ouvre calmement la danse et offre un couplet propre et lucide sur sa condition d’humain. Un humain à la voix parfois trafiquée qui lui permet de chantonner et d’aérer son couplet. J’avoue avoir trembler lors de son envolée mélodique, et avoir presque tourné de l’œil lors du refrain aux voix robotiques dignes des Daft Punk. Ce morceau est pour moi la grosse surprise de YË.

 

7. Interlude : « J’serai vivant d’avoir construit, aimé, haï ou détruit. J’suis le fruit qui vient d’tomber de l’arbre. J’vois ma vie comme une chute pleine de plaisir, yeah ». La voix de Sopico se mêle à d’autres voix aux forts accents, aux bruit ambiants qui font vibrer son 18è arrondissement, au sein duquel il a décidé de se livrer le temps de quelques phrases.

 

8. Press Play : Après avoir pris une courte bouffée d’air dans les rues du 18, Sopico reprend avec un titre rythmé et plus léger que ce qui a précédé. « Je nous revois tit-pe on ne voulait pas aller danser », il chantonne sa détermination et marmonne doucement ses songes dans le long premier couplet. Une musique très fournie avec de nombreuses parties distinctes dans les couplets et une prod très riche qui mêle des notes de piano subtiles et discrètes, des percussions fracassantes et une guitare qui rajoute une pointe d’exotisme.

 

9. Darkside : Avec le Darkside on semble changer de dimension et Sopico nous donne un morceau très différent du dernier. Il a gagné en confiance et veut désormais en découdre. Les nombreux glitchs et autres bruitages tirés de Super Mario Bros rythment la prod et donnent un vrai intérêt au morceau. Heureusement, car sans ça, le morceau resterait sûrement dans l’oubli. Mais au vu de sa brutalité, il a sûrement du potentiel en concert, au milieu d’une foule agitée. À voir.

 

10. Maudites histoires : Ce que j’apprécie beaucoup chez Sopico, c’est la souplesse de son style au fil de l’album, et parfois au sein même des morceaux. Il nous offre ici un son léger, qui vient contraster avec le précédent. Son flow aérien et varié vient se coller sur les slides des lignes de basse propres à la trap actuelle et chères à Sopico. Le son multiplie les pauses dans la prod, à laquelle il y a greffé sa voix qui profite parfois d’envolée de vocoder. Si l’album a gagné en énergie au fil des tracks, on apprécie cette pause qui remet de la mélodie au cœur du morceau. Et on se remet facilement le morceau en boucle.

 

11. Paradis : La recette des prods de Sopico est bien rôdée et efficace. Mais malheuresement cette fois, ça ne prend pas sur moi. J’ai beau multiplier les écoutes, la grimace sur mon visage se décrispe peu. La prod très chargée, la basse très lourde et trop présente, la voix qui sature et le refrain entêtant n’ont pas su me convaincre. Le projet commence à s’essouffler un peu, il aurait besoin d’une bouffée d’air nouveau.

 

12. Domo (feat Népal) : À la vue de ce feat sur la tracklist, j’ai eu quelques sueurs froides. La connexion était évidente, mais c’est un inédit. Deux producteurs, deux fins techniciens de la rime bien exécutée, deux potes… Il était quasiment évident que le morceau soit bon, à priori. Népal commence le morceau par un refrain paisible et j’ai l’impression de retrouver un bon copain plus vu depuis longtemps. Les 2 enchaînent les schémas de rime avec aisance et nous livre un morceau agréable à écouter, ou l’ambiance générale prend le dessus et calme les esprits échauffés par le morceau d’avant. Si vous passez par ce morceau, je vous conseille vivement un détour par le passage où Népal accélère le rythme et cadence son flow en faisant rebondir chaque rime.

 

13. CS04 : Comme beaucoup de minots de son époque, Sopico a été bercé par la culture populaire qui passait par la télévision ou les écrans de la GameBoy éclairés à la lampe torche pour jouer sous la couette. Il n’échappe donc pas à cette tendance dans le rap français, qui pousse bon nombre de rappeurs à faire du namedropping au service de la culture nippone.
Dans ce son, le MC fait référence à une capsule spéciale dans Pokémon. La Capsule Spéciale 04 permet au joueur de déplacer les rochers qui bloquent son chemin. Elle donne à Sopico la force de tenir 3 couplets énergiques au long desquels il fait équipe avec son arrogance et une prod puissante. Sopico a une identité très rap, ça se ressent dans ce morceau. Les refrains et ponts ne sont pas chantés, pas ordonnés de façon logique, il laisse parler sa créativité débordante et ne se conforme pas à un format précis.

 

14. Spirale Vision : Sopico brouille de nouveau les pistes, on ne sait plus ce qui relève du refrain, du pont ou du couplet. Il propose un morceau original mais qui n’a pas de goût particulier, de couleur dominante ou même d’un détail qui nous accroche particulièrement l’oreille au point d’y revenir. C’est le dernier morceau de l’album, c’est sage de la part de Sopico. Le projet commençait à s’essouffler un peu. Le volume de l’instrumentale baisse petit à petit et nous y voilà : fin de YË.

 

est un album solide et cohérent, rempli d’émotions que la créativité de Sopico a traduit en 14 titres bien menés. L’ambiance qui règne dans le projet est spéciale, un agréable mélange de nuances de tranches de vie. La couleur dominante est propre à cet artiste, qui livre ses sentiments à travers des textes énigmatiques, qui nous emporte directement dans son riche univers. Ça respire le travail acharné sur chaque note des instrumentales, chaque rime, chaque rythme… Les prods sont faites sur-mesure, ça se ressent dans tous les morceaux, Sopico use d’une recette efficace, dont il est compliqué de ne pas abuser. Et c’est parfois ce qui lui arrive, l’ensemble est un peu trop uniforme à mon goût. Tant pis, cet album est complet, il contient de la vie et tout ce qu’elle a de plus beau ou de plus sordide. est bon, on rejoue les morceaux volontiers, yeah yeah.

Note : 14/20

kopp.antoine@gmail.com

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