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CHRONIQUE : SOFIANE – #JESUISPASSÉCHEZSO

#JeSuisPasséChezSo, dernier album de Sofiane, sorti le 27 Janvier 2017, chroniqué par VRF.

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Qu’importe le talent de Tefa pour construire et porter les succès du rap français, on ne peut pas faire entrer une personnalité comme celle de Sofiane dans un autre moule que celui de l’authenticité. Le MC ne percera ni à coup de clips léchés avec meufs à poil et bling-bling chatoyant, ni avec des refrains calibrés pour la FM.

Tout se passe comme si on avait enfin fini par laisser Fianso faire ce qu’il savait faire : être lui-même. Résultat, la série des freestyles #JeSuisPasséChezSo, dix doses d’énergie pure distillées entre avril et novembre. Fianso libéré, Fianso délivré. C’est un MC possédé par ses « djinns des ténèbres », caillera à la muerte, au flow sanguin, haut-parleur directement branché à toutes les tess de France, qui nous saute aux yeux et aux oreilles – les clips ici, comme dans un tout autre registre, pour PNL, ont un rôle crucial dans ce succès. Et puisqu’il faut battre le frère tant qu’il est chaud, autant sortir un album dans la foulée.

 

1/ Un boulot sérieux : Une intro plus qu’un ceaumor, qui annonce la recette d’écriture du nouveau Sofiane : l’alliance de couplets ciselés et denses, qui font redécouvrir un des plaisirs simples du rap –wow tant de mots en si peu de temps- et d’un refrain simple et efficace, martelant dans nos têtes. Le tout porté par un flow clair, impeccable. Mise en bouche de 2min50, il fallait bien ça pour nous préparer à la fulgurance du morceau d’après.

 

2/ 93 Empire feat. Kalash Criminel : 93 All-Stars, Seine Saint-Denis style, dont Fianso est clairement le préfet. Tout projet a son morceau porteur, le voici. Il est aussi impressionnant musicalement que pour ce qu’il signifie plus largement : réunir le 93 au-delà des rivalités, des égos, pour faire « quelque chose de grand », comme il le raconte dans une interview sur Rapelite.

Oui, ça s’applaudit. Devenir l’égérie du RedStar, le seul vrai club du 93, après une telle réussite, c’était l’évidence-même.

 

3/ Fais le mouv feat. MHD : Afro-trap version gangster. Ça marche, et c’est même tellement bien fait que MHD n’a besoin d’apparaître que dans le clip et au détour de quelques gimmicks. Il s’agit certainement du refrain le plus efficace de l’album : « fais le mouv » deux fois, deux bruits de gâchette, « sors le pompe », deux tirs, on bouge tout seul en l’écoutant, on inventerait presque la choré thug qui ira avec. On retrouve aussi dans ce son, moitié délire, moitié hommage, un autre élément essentiel de l’esthétique-Fianso : un humour inventif et imagé jusqu’à l’absurde, mais les deux pieds bien ancrés dans le sol – l’humour étendard des quartiers. Cf. « rouler des pilons de la taille de Valbuena »

 

4/ Rebeulotte : Un son bresom mais toujours plein d’énergie, un long cri existentiel entrecoupé par un refrain plus chanté. C’est aussi ça Fianso : un flow vener, qui hurle presque à la fin des phases, avide de tout niquer, sa vie compris, « au rez-de-chaussée de la Tour de Babel ». Pas étonnant après qu’il ait la voix cassée à l’issue d’un concert s’il la joue…

 

5/ Savastano : C’est certainement le freestyle où l’on ne sait pas si on est plus impressionné-e par la virtuosité de la scansion ou le côté complètement turfu des punchlines : « Y’a des gens du voyage, y’a des Jean Dujardin » pour la lutte des classes, « Akhi Potter change la coca en lo-ki » pour rpz les enfances sans magie de ceux qu’on ne paye pas en kinder. Sans se prendre pour quelqu’un qu’il n’est pas, Sofiane montre ici à quel point le talent d’écriture dans le rap ne se mesure pas au nombre de mots compliqués, ni aux seules allitérations.

 

6/ Dis-moi où tu pécho feat. Timal & YL : Pour ne pas trop mettre la misère à ses invités, Fianso adopte un flow plus facile à suivre, y compris dans les couplets. Mais les invités en question ne s’en sortent pas trop mal : Timal excelle dans la même gaminerie de racaille, « gueudro sous la carapace » comme Franklin et « boule à Z comme Carapuce ». Encore une fois, un refrain que tout le monde peut chanter, de quoi faire trembler le Nouveau Casino en mars.

 

7/ C’est nous les condés : Le meilleur épisode de « Je suis passé chez so », après le dernier, en tout cas, le plus brut et le plus subversif : sans pression, l’équipe revêt les brassards de bacqueux et rappe sur une voiture de police. Le refrain est fait sur mesure pour la jubilation collective. Ce qui frappe ici, c’est l’originalité de la scansion, presque chantée par moments, et avec une maîtrise des variations rythmiques qui rappelle que Sofiane n’est pas nouveau dans le rap. Un petit regret qu’il ne soit pas précédé de la même intro brute de décoffrage que dans la version freestyle.

 

8/ DZ mafia : Une prod éthérée, histoire de nous transporter jusqu’à l’infini du ciel algérien, un flow beaucoup plus trap. Fianso chante son amour inconditionnel du croissant étoile, déclaration dont le contraste avec la noirceur des paroles retire tout caractère mielleux. Et pourtant, cette chanson est peut-être la plus touchante de l’album, tant cette fierté est belle et parlante. Peut-être parce que comme dit le rappeur, « on est tous un peu algérien »

 

« J’irais dans ma montagne, poser mon disque d’or dans le cimetière des chahid »

 

9/ Ca bicrave la mort : Décidément, Ladjoint se révèle être le producteur des morceaux les plus noirs de l’album. Fianso chronique la vie d’une « grosse cagoule », et impressionne encore par la maîtrise de la voix, les variations dans la scansion sans appui du côté de la prod, tout en donnant l’illusion de la spontanéité. C’était impossible, alors il l’a fait.

 

10/ X  : Le bijou des freestyles, la meilleure des prods, une ambiance inimitable. Dès les premières phases on est transportés dans une atmosphère de guerre chaotique, voire de film d’horreur. Fianso peint avec un style bien à lui le portrait caricatural d’une cité dangereuse, en s’y intégrant à la fois comme personnage qui effraie et personnage effrayé. 10/10.

 

11/ Ma cité a craqué feat. Bakyl : Typique du nouveau Sofiane : c’est un morceau mythique, mais pas forcément pour son originalité ou sa qualité musicale, mais bien pour des raisons extra-musicales. C’est le fameux « et vos daronnes ils boivent du sprite sa mère » prononcé par le petit René, lors du tournage du clip aux Mureaux. Pas besoin de jurer « et sur le Coran on est des cailleras nous », on les croit: la cité a vraiment craqué.

 

12/ Mortal Kombat feat. Graya, Ninho, GLK, Riane & The S : « A la une, à la deux, à la 9-3 ». Version améliorée par la prod sombre signée Seezy (le même que celle de « Mégadose » et « Eurotrap ») d’un planète rap zbeulifié par Fianso et les siens, preuve qu’il est « chez lui partout en France ». On retrouve GLK de Bobigny, et surtout Graya, version underground d’Alonzo pour le rap marseillais, qui signe un couplet efficace, en parfaite harmonie avec la hargne et la crapulerie de celui qui l’invite.

 

13/ Bakhaw feat. Boozoo : Pas de rap de caillera sans demander à un moment de libérer un camarade. Moins habituel, c’est le fait que ce blaze devienne à peu près tout : un gimmick, un adjectif, le nom de quelque chose qu’on bicrave, un moyen de rythmer son couplet… Complètement bakhaw.

 

14/ Tout le monde s’en fout : La perle finale, comme un ultime cadeau aux puristes du rap français – que Sofiane connaît probablement mieux que n’importe lequel d’entre eux – comme pour confirmer qu’il ne s’agit pas juste d’une compil des épisodes « #JeSuisPasséChezSo ». Pour fermer définitivement la gueule de ceux qui pourraient penser qu’il ne sait pas faire autre chose que des freestyles et des gamineries. De la prod mélodique, le fredonnement d’une nostalgie qui, à l’écoute, fait passer les visages du sourire ému à la gorge serrée, aux envolées poétiques, tout contribue à faire de ce morceau de fin le sucre d’un album amer. Et le clip : grandiose sans moyens, à l’image de l’artiste : c’est la grandeur du coeur, pas des liasses, qui fait toute la différence. Toute la dureté de l’album est adoucie par l’attendrissement que suscite inévitablement la bouille et les boucles du fils de Joey Starr derrière laquelle se place Fianso, définitivement plus proche de l’enfant qui va avec le vent que du rappeur bling-bling.

 

« Grandi sous un drapeau pirate, j’allais avec le vent »

 

 

Le seul défaut, finalement, c’est qu’on n’en a pas assez. Le projet manque d’inédits, et même si on est vraiment content-e-s de retrouver les freestyles énervés qui nous ont fait découvrir ou redécouvrir Sofiane, leur place dans le projet (8 tracks sur 14) fait que celui-ci ressemble plus à une mixtape hyper solide qu’un album. Après, on a envie de dire : si on avait pas eu les freestyles, on aurait râlé aussi – d’ailleurs, je râle qu’il n’y ait pas celui tourné à la Castellane. Et puis, « album », « mixtape », « street-album », qu’importe le nom, on a envie de dire, « tout le monde s’en fout » : « Je suis passé chez so » est le point d’orgue d’un parcours qu’on suit passionnément depuis le premier épisode de la série, entre un rire diabolique à la Voldemort et le rire pur des gamins qui ne vieilliront jamais.

 

Note : 15/20

 

 

 

emmanuelle.carinos@gmail.com

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