« L’impertinence, le sexy et le timbre »

Sa voix enrayée et son style provocateur avaient ensorcelé, sinon empoisonné, les oreilles de ses auditeurs. En 2019, Shay présente cette fois son Antidote. Un album de 14 titres, qui dénote une progression artistique majeure depuis Jolie Garce. Avec la meute du 92i, le premier coup de griffe de la tigresse belge avait marqué le rap game. Cette fois, la petite protégée de Booba chasse en solitaire, épaulée par une équipe de beatmaker et lyricistes de talent comme son frère Le Motif ou son ami Damso. L’impertinence, le sexy et le timbre doucement enrayé de Shay sont toujours présent mais sa plume est mieux aiguisée, l’atmosphère plus obscure et le rendu artistique bien plus épais et goutu. Si le projet reste inégal et composé de sons trop mielleux, Shay offre un album intime, sincère et mature avec plusieurs titres audacieux qui confirment son talent et précisent l’univers unique vers lequel elle veut nous emmener.

Tracklist

1. Jolie

L’album s’ouvre par l’une de ses pièces maîtresse. Dévoilée six mois avant la sortie d’Antidote, Jolie rassemble tous les éléments qui font de Shay une artiste à part. Des paroles crues, un flow carré, une voix doucement enrayée, une pointe d’esthétisme, un zeste de sexy et une attitude de « jolie garce » qui assume son style et ses ambitions. Le titre s’adresse directement à tous ceux qui aiment baver leur rancœur sur les réseaux. Les jaloux vont saliver de rage, les fans de plaisir.

2. Liquide feat. Niska

A une époque où les artistes se plaisent à multiplier featurings, Shay ne partage son micro qu’une seule fois sur ce projet. Avec un dénommé Niska, qui, fidèle à lui même, apporte sa démence joyeuse et ses aigus fiévreux. Paradoxe, c’est sur cet unique collaboration que la chanteuse prône son indépendance et sa vision du couple : « Si jamais un jour j’te cours après, c’est pour t’abattre ». Les prétendants sont prévenus.

3. Amour & Désastres

Shay explore encore une fois le thème de l’amour… Mais plus à la manière d’une conquistador que d’un Joseph Kessel. Une conquistador moderne, armée de kalash et fringuée en Versace, qui raconte sa déconvenue après des aventures infructueuses. Si Shay rappe certainement mieux qu’Hernan Cortes, pas sur que cette production marque autant l’histoire que le guerrier espagnol.

4. Désillusions

Un titre maquillé de poésie, à la frontière entre pop mystérieuse et rap mélodramatique, mais la désillusion arrive avec le pré-refrain. Une mélodie prévisible et des traits indélicats casse l’ambiance opaque installée lors du couplet pour donner une variétoche simpliste et lancinante.

5. Même pas bonne

Une bulle de légèreté et d’excentricité. Des rythmes bruts et des paroles décomplexée qui contrastent avec l’atmosphère parfois sombres et prenantes des autres prods. Mais à l’image de la fille dont elle parle, la chanson manque tout de même cruellement d’atout esthétique.

6. Notif

Un titre qui démonte et une chanteuse qui démontre toute sa progression artistique depuis « Jolie Garce ». Les mélodies captivent l’oreille, l’écriture est maline, les flows plein d’audace et de variations pour nous raconter une histoire qui nous emporte de la première à la dernière seconde. Et que dire de ces petits onomatopées qui viennent habiller l’intro et le refrain. A déguster avec ce clip alléchant qui montrent que Shay et son équipe ont également pris du gallon sur les visuels.

7. Prends ton time

Amatrice de paradoxe, Shay nous place dans une ambiance alarmante pour nous délivrer ce message a priori relaxant « Prends ton time ». La chanteuse elle pose avec agilité sur une rythmique effrénée parsemée ici et là de vocals angoissants et de petits effets déstabilisants. Le tout saupoudré d’un Sample des Neg’Marrons aussi bien placé qu’inattendu. Prends ton pied.

8. Oh Oui

« Tout est relatif une balle dans la tempe, si c’est pour maman ce n’est pas si grave ». Le ton est donné. Rythme haché, plume lâchée, style faché sachez que Shay sait faire dans la trap brute, carrée et franchement crachée. Le tout sur une prod minimaliste et audacieuse qui donne à ce titre des allures expérimentales. Est-ce qu’on adhère ? « Oh oui ».

9. Pleurer

Une rhythmique bondissante, des gimmicks efficaces, une voix énergique qui se mêle agréablement aux échos qui résonnent en fond de track. Loin de se morfondre sur son sort, Shay, avec l’aide de son ami lyriciste Damso, confesse sa tristesse et sa solitude avec force et lucidité pour en tirer l’un des tracks les plus entraînants et les plus marquants de l’album.

10. Ich Libe Dich

Le romantisme est de retour mais dans un style plus obscur et détâché. Des sonorités et une ambiance sombre tout droit venue du monde de Damso. Shay allie froideur et sensualité dans des refrains lents et ténébreux qui contrastent avec l’urgence des couplets. Et mention spéciale à ces petits arrangements plein de mystère qui donnent un côté épicé à ce titre onctueux.

11. Coeur Wanted

Un flow qui ressemble étrangement à celui du Palmashow dans « Rappeurs Sensibles ». A la différence qu’il ne s’agit pas d’une parodie. Une soupe romantique sans grande originalité calculée pour vous rentrer dans la tête au bout de la deuxième écoute.

12. Villa

A l’intro, on se croirait dans une chanson pop variété des années 80… Jusqu’à l’arrivée de Shay qui dévoile son refrain sur un rythme faussement reggaeton. L’artiste laisse d’ailleurs une grande place au chant entre refrains mélodiques, couplets boobesques et longues vocalises qui servent de ponts. Un mélange de genres original, pour un rendu finalement peu musical.

13. BXL

Une ode à la ville où elle est née. Port de Namur, Matonge, Gare du midi, … Shay se remémore ses souvenirs aux quatre coins de Bruxelles, ses errances de jeunesse sous les nuages de la capitale et les soirées tapageuses jusqu’au petit matin, accompagnée d’une mélodie douce et mélancolique. L’exercice est risqué mais Shay use d’une plume finement choisie pour nous emmener avec elle dans ces réminiscences.

14. Cocorico (Bonus)

Shay nous fait quitter l’album dans une joyeuse folie. Un refrain amusant et des mélodies foldkloriques qui donnent envie de taper du pied et de laisser libre cours à ses délires les plus étonnants.

Shay a pris son temps pour sortir cette deuxième fournée. Trois ans, pour créer, parfaire et retoucher un projet qui a gagné en consistance et en qualité. S’affranchir du 92i pour mieux prendre son envol ? Le pari est sur le point d’être réussi mais l’Antidote est trop inconstant pour être qualifié de magique. Même si,  avec son style affriolant, sa voix unique et entourée d’une équipe pétrie de talent, le potentiel grandissant de l’artiste belge se révélera encore, et avec plus d’éclats.

13/20