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CHRONIQUE : SCH – JVLIVS

Chronique du dernier album d'SCH : JVLIVS, sorti le 19 octobre dernier

Comment se mesure vraiment l’attente autour d’un disque ? Est-ce au vrombissement des réseaux sociaux à l’approche de la date de sortie ? Aux discussions nerveuses à la pause du midi ? À l’affolement des compteurs vues à chaque fois que l’artiste remue le petit doigt en session studio ? Ou à la rotation des singles déjà sortis dans les enceintes des jeunes au fond des bus ? Finalement on peut rassembler tous ces éléments et se former une estimation relativement fiable, tout comme on peut les balayer en se disant qu’on en a vu d’autres dans le genre fausses pistes et hypes bancales. Autour de JVLIVS, troisième album studio d’ SCH, c’est toute une mécanique de précision qui s’est amorcée. En premier lieu par l’artiste et son équipe, puis conjuguée ensuite à l’appétence encore féroce du public pour son scélérat favori. L’élément déclencheur du plan séduction, c’est d’abord cette signature en grandes pompes chez Rec 118 (Warner) et la création du label Maison Baron Rouge. Une émancipation qui indique une chose fondamentalement importante dans l’esprit du public : SCH renoue avec le producteur Guilty et son Katrina Squad, dont le travail fût découvert par beaucoup sur A7.  Le collectif était totalement absent d’Anarchie, puis présent sur un seul titre de Deo Favente (La Nuit). Sur JVLIVS le talentueux beatmaker Toulousain fait un retour sans équivoque, puisque s’il ne produit pas tous les tracks il chapeaute quand même l’intégralité de la réalisation artistique du projet. Pour une grosse frange des auditeurs qui ne jure que par l’effet foudroyant d’A7 – quitte à négliger les quelques perles d’Anarchie et l’excellence d’un album comme Deo Favente – forcément c’est l’extase ou presque, rien que sur le papier.  Et même chez les plus sceptiques, si on peut se laisser aller à craindre le fan service à outrance ou la redite, ça reste difficile de cacher son enthousiasme. Octobre, jour numéro 19 – rien au hasard, mécanique de précision on vous dit – le disque est finalement sorti. Jvlivs, comme Julien, Jvlivs, comme César, c’est peu de dire que tout est réuni pour entrer dans la postérité.

 

1. Intro (le déluge) : Pour une intro, c’est effectivement une véritable intro…de film. Voix-off, grave et écrasante, celle de José Luccioni, voix française d’Al Pacino depuis 1995, qui conte la genèse et l’histoire d’un homme vorace et impitoyable. Le texte est écrit par Furax Barbarossa, un choix qui sonne comme tout sauf un hasard quand on connaît la noirceur de l’univers et de la plume qui caractérisent le rappeur toulousain, déjà cité par le passé comme une influence par feu Schneider. Tout de suite, on ressent l’ambition de vouloir nous immerger à fond dans le storytelling.

« On dit que la croix qu’il porte sur la poitrine a fermé les paupières chaque fois qu’il a ôté la vie, peuchère. Moi, je crois qu’elle n’a jamais vraiment pu ouvrir les yeux cette croix… »

 

2. VNTM : En une soirée d’avril dernier, un court extrait de VNTM avait été balancé sur les réseaux tel un morceau de barbaque dans la fosse aux lions. Une prod assommante taguée Katrina Squad, un S véhément à souhait et surtout la même mise en scène que lors du fameux Freestyle John Lennon. Autrement dit, le total package pour exciter tout le monde bien comme il faut. À l’arrivée, VNTM est un morceau défouloir, bourré aux phases incendiaires. Une entrée fracassante, histoire de bien capter l’attention de tout le monde. Maintenant on peut discuter.

 

 

3. Pharmacie : Difficile de passer après Otto dans la chronologie des extraits livrés avant la sortie de l’album. SCH retrouve Kezah qui avait produit le théâtral Poupée Russe sur Deo Favente, pour un titre qui se veut sans doute aussi extravagant, mais se trouve largement moins spectaculaire. Pas à jeter pour autant, juste un peu moins marquant.

 

4. Tokarev : L’un des (très) grands morceaux de l’album. Ambiance mafia & Méditerranée, la prod léchée mais relativement aérée, comme suspendue dans l’air, laisse encore plus de place au ton grave et à l’interprétation étouffante du texte. Avec toujours cette maîtrise si percutante des images dans les lyrics.

« T’sais, un te-traî capuché au phone sur l’trottoir devant l’Starbucks – Minuit en ville, un 530 SC et c’est pas les Daft Punk »

 

5. Interlude (120 mètres) : Au-delà de l’histoire racontée dans ces interludes qui entrecoupent l’album et servent de fil rouge, c’est surtout le témoignage d’une application drastique à sublimer chaque détail. Celui-ci relie les morceaux Tokarev et Otto .

 

6. Otto : Deuxième single sorti après Mort de rire, Otto fait l’effet d’une balle de silencieux dans le front. D’abord il y a ce flow d’équilibriste, tenu tout au long du morceau, puis cette écriture folle qui mitraille ses formules les unes après les autres. Et enfin ce titre, lourd en symbolique, qui laisse glisser en filigrane l’image du paternel de la première note jusqu’à l’ultime envolée légère en fin de track. C’est méticuleux, du vrai travail de professionnel. 

 

 

 

7. Skydweller : ALERTE COUP DE COEUR. Mais un vrai hein, pas celui qui s’estompe après trois tweets en lettres majuscules et une bonne nuit de sommeil. Le cliquetis effréné de la trotteuse, la richesse de l’instrumentale, SCH épouse tout ça avec une justesse glaçante pour mettre en musique sa course contre le temps. Niveau maestria générale (rappeur-beatmaker-réalisation), on est à la hauteur de la perfection de Gomorra. Manque encore le clip. Alors sur ce morceau, pour paraphraser et ré-adapter une réplique d’Aymé Césaire dans la série H, si la musique avait été une femme aujourd’hui, je crois qu’elle aurait pris énormément de plaisir. 

 

8. Facile : « OG, Hazi, Marseille, 1-3, argent, facile, facile, facile / Givenchy, Margiela, Saint Laurent, Gabbana, Gucci, ‘sace, Y-3, Prada », Julien rappe la folie des grandeurs, énumère la « richesse » des voyous parvenus. Un titre très rap, toujours garni en formules pêchues « Violence et patience, ma boîte à gants : mon assurance », mais avec lequel on est finalement assez familier, même à la première écoute. Dispensable, peut-être.

 

9. Prêt à partir feat Ninho : Un seul invité dans tout l’album, autant que ce soit quelqu’un qui a la main chaude. Ça tombe bien, Ninho balaie tout depuis des mois. Peut-être même plus que n’importe qui en 2018. Du coup, ce face-à-face sonne un peu comme un « toi, moi, personne autour, on se règle ». Une réunion au sommet, la fin du jeu du chat et de la souris. Placée en plein milieu de l’oeuvre, comme un certain face-à-face PacinoDe Niro dans Heat. Oui on se permet de pousser l’excitation jusque là. Verdict : le passe-passe entre les deux rappeurs est à la fois bien réalisé et maîtrisé, ce qui donne un titre vraiment bien chiadé, et pas un simple concours de chibre. Décevant peut-être pour certains qui espéraient voir au moins un taureau tomber au combat. Mais toujours rassurant de voir deux aussi grosses têtes actuelles faire les choses correctement.  Comme dirait l’autre : faut que la nouvelle décolle, y a une nouvelle école …

 

10. Mort de rire : Le morceau du retour qui devait marquer la césure avec Deo Favente et enclencher un tout droit vers JVLIVS. À sa sortie, on peut se dire que le titre a globalement convaincu, sans réellement séduire. La secte OVLSA (On Veut Le SCH d’A7) s’est sans doute félicitée de voir du rap un peu plus brut que sur Deo Favente, mais pour le reste on s’est senti légèrement orphelin d’une certaine quête de musicalité supplémentaire qui fait la singularité d’un tel artiste. Finalement, Mort de Rire se digère un peu laborieusement, mais ne manque pas de quelques coup d’éclats et s’inscrit plutôt très bien dans le projet.

 

11. Ivresse & Hennessy : Un feu d’artifice. Le S récupère son flow craché, qui lui donne des airs de sorcier nous plongeant la tête dans sa marmite. Les phases rebondissent, s’entrechoquent et jouent sur nos sens « J’tire et les balles traversent (brrr), j’suis l’odeur et l’bruit » donnant une ambiance terrible au morceau. Avec une pure maîtrise du rythme, et notamment ce pont glaçant qui surgit après 3 minutes de frénésie « Avant d’partir d’une cirrhose, ivresse, Hennessy / Comme une abeille dans du sirop, j’veux m’en aller d’ici… » pour ensuite de repartir de plus belle sur le refrain, et enfin mourir sur une outro au piano entre drame et tragédie.

 

12. J’T’en Prie : Top morceau une fois encore. Avec un jeu de contrastes entre les passages posés, qui renvoient à une certaine quiétude empreinte de tristesse « Moi, j’étais sous la flotte quand c’était le déluge, emmenez-moi devant la mer / J’rêvais de bâtir, oui ma belle, j’suis un enfant d’ici qu’on m’y enterre », et les moments d’intensité où tout explose dans la calebasse du S « Mon middle, tout ceux qu’ont douté, aime-moi après la mort, j’t’en prie / Prends mes tripes, j’ai celles à mon père, j’ai vécu des drames et j’ai pas hurlé ». L’émotion s’actionne autour de cet espèce d’ascenseur entre voix limpide – instru apaisée et voix triturée – instru qui s’emballe. Saisissant.

 

13. Interlude (Beretta 92fs) : Toujours dans cette démarche de continuité et de fluidité entre les pistes, J’t’en prie s’échoue là où Le Code s’amorce.

« Alors, on pourra raconter toutes les histoires qu’on voudra, il écrira la sienne avec le sang d’un autre. Oui, ce p’tit j’l’ai vu naître. La question c’est : est-c’que quelqu’un le verra mourir ? »

 

14. Le Code : Le talentueux Pyroman à la baguette (Réseaux, Salé, Mwaka Moon notamment, rien que ça…), pour un des titres les plus marquants de ce troisième album. Et dont le clip symbolise parfaitement ce qu’il représente : une parenthèse désenchantée et solennelle, mariant brise nostalgique et sons des guitares. Un hymne aux longues chevelures. 

 

 

15. Incompris : Même si SCH ne lésine généralement pas à parler de lui dans sa musique, le voir se placer à ce point comme centre de gravité du track reste un petit événement. L’emploi du « je » drive vraiment toute la narration. « Maman s’inquiète » comme entame du premier couplet, « Papa s’inquiète » pour le second, et un refrain qui sonnerait presque comme une lamentation déchirée, avec ses paroles mâchées et étirées.

« J’ai pas l’itinéraire, ni vers l’soleil, ni vers l’paradis – Marche funéraire sous un soleil de plomb parce que nous on meurt jeune comme Lawrence d’Arabie » 

 

16. Ciel rouge : Ouf… D’abord il y a cette ligne, légère et céleste. Puis viennent ces notes groovies et brûlantes qui envahissent l’oreille, et cette entrée d’SCH sur un tempo upbeat. Et là il n’y a plus rien à faire, on est dans l’truc. Gourmette, lunettes et épaules inclinées, y a plus qu’à embarquer dans sa gova et rejoindre la Corniche, qu’importe le temps que ça prendra. Par rapport à un morceau un peu similaire comme 91’s de PNL, SCH ne se laisse pas tant emporter dans la vague funky au niveau du rap, il reste assez terre-à-terre en terme d’interprétation, ce qui donne une dimension encore plus écorchée au morceau. Avec notamment cette anaphore finale du « j’serais parti (…) si j’avais su mieux (…) », et puis l’instru qu’on laisse couler sur la fin, vrai cadeau.

 

17. Bénéfice : Quand la tracklist a été diffusée, au-delà de l’excitation évidente autour du rendez-vous donné avec Ninho, il y a tout de suite eu un enthousiasme commun autour de ce dernier morceau : Bénéfice. Pour une raison toute simple, la durée de la piste : 6 minutes et 41 secondes. Un enthousiasme compréhensible car SCH n’est pas vraiment coutumier du fait. Dans toute sa discographie seuls deux morceaux dépassent les 5 minutes (Anarchie -5:48- et Quand on était mômes -5:22, tous deux sur l’album Anarchie sorti en 2016), en bref quand il rappe le S ne s’éternise pas. Alors là, une outro de quasiment 7 minutes ? L’emballement est permis. Finalement, le titre n’a pas grand chose d’un véritable morceau fleuve dans le calibre d’un Testament de Rohff ou de l’ outro justement de Mac Tyer sur Je suis une Légende. Il y a un découpage plutôt clair, couplets, refrains, ponts, seulement le son est particulièrement éthéré et étendu. Un peu comme s’il était le générique de cette B.O que nous ont pondus Sch et Guilty. Et quel générique ! S’il n’est pas le déversoir qu’on aurait pu attendre, Bénéfice s’impose quand même comme un track majeur de l’album, et même un titre très important du parcours d’SCH. Très belle sortie de scène.

 

SCH a TOUT arraché. Déjà, premier constat. Une fois qu’on a dit ça, on peut poursuivre. Alors s’il est pourtant un rappeur résolument moderne dans sa musicalité, il s’est tenu, avec Guilty, à livrer un projet quasiment anachronique dans sa structure artistique. À l’ère du streaming et de la playlist, où le séquençage des morceaux est souvent relégué au second rang voire clairement négligé, construire un album avec une trame, et ici même un scénario, ça peut sembler assez présomptueux. Mais pour nous auditeurs, c’est une aubaine. JVLIVS, c’est le fruit d’un véritable travail de fond, d’une direction artistique -une vraie- qui se ressent de la première à la dernière seconde du disque. Une bande originale qui pioche parmi les fragments de vécu et des éléments de fiction, eux mêmes inspirés par l’éducation et l’univers dans lequel évolue l’artiste. Le tout dans une harmonisation artistique ultra poussée – en témoigne cette mise en image en court-métrage pour accompagner l’album. JVLIVS comme Julien donc, symbole d’un projet introspectif, intime. Mais Jvlivs comme Jvlivs Caesar aussi, ou comme le symbole d’un projet dont on peut tirer toutes les imaginations et les interprétations autour du vécu et du fantasme. Musicalement, même si l’entité Katrina Squad imprègne majoritairement le projet, il y a tout de même des interventions de beatmakers extérieurs sur cet opus. Et qui s’imbriquent parfaitement dans la couleur donnée. Les productions se complètent et se répondent parfois. Preuve encore de la direction forte donnée à cet album. Les interludes narratives apportent encore plus de liant. Du fait de cette cohésion générale, la totalité du disque prend une vraie profondeur, tout a un effet plus intense. On ne ressent pas juste l’ambiance mafiosi, on baigne dedans. On n’écoute pas juste parler de Tokarev, on a l’arme dans la main. On ne se prend pas juste l’ambiance explosive d’ Ivresse & Hennessy ou de  Prêt à partir, on marche carrément sur les bouts de verre. SCH brille par ses images, son incarnation totale du personnage, chaque mot est interprété, chaque intonation est appuyée. Son extravagance est naturelle et du coup, tout prend une dimension magistrale voire théâtrale. Tout ça, c’était déjà vrai depuis A7, et même un peu avant. Mais ça n’avait pas encore autant été maîtrisé à ce point et aussi bien exploité sur tout un projet. Contrairement à ses prédécesseurs, JVLIVS souffre beaucoup moins des tendances au mimétisme avec le rap américain – notamment dans la production. C’est assez logiquement la plus homogène et la plus lisible de ses réalisations. Un 14 titres (hors interludes) sans tâche. « Il est un cran au-dessus des autres » tranchait Furax dans son interview pour l’Abcdr du son, ça se confirme une nouvelle fois. Masterpiece.

 

Note : 18/20

tomlansard21@hotmail.fr

Tom, jeune et bien élevé. Sudiste et sans accent, le journalisme comme choix de vie le zin. On aime une mesure bien tournée comme un juron bien senti. De l’autotune sur les tartines le matin, les premières romances avec la nocturne le vendredi soir, pas peur d’aller s’enfoncer dans les abysses des suggestions Youtube. Tout a plus ou moins commencé avec Rohff, mais comme souvent les histoires d’amour finissent mal, en général.

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