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Chronique – Deo Favente : SCH, prince du lendemain

En moins de deux ans tout s'est accéléré pour Sch, révélation en 2015, tête d'affiche au printemps 2017. Chronique de son troisième projet, sorti le 5 mai dernier

Avant même d’être un disque épaulé par la faveur de Dieu, « Deo Favente » ce sont des retrouvailles. Celles d’un public féroce avec son fils prodigue, celui qui a atteint la postérité sur « A7 » puis semé les doutes à son égard dans sa quête d’ « Anarchie ». Sans doute les torts sont-ils partagés, l’un proposant un contenu trop imparfait et parfois indigeste, l’autre dans son égoïsme forcené n’ayant peut-être pas la patience d’approfondir le produit vaseux qui lui était livré. Il appartient désormais à chacun d’estimer comment les Neuer, Himalaya et autres Murcielago ont vieilli, toujours est-il que ce nouvel opus était accompagné de l’odeur du sang. L’ambition annoncée, selon les dires de Sch, c’est de faire le tampon entre une fan-base de mange-pierres, et un auditoire plus large, moins averti. À la croisée des chemins entre John Lennon et Allô Maman en quelque sorte.

Changement notable, Sch n’est plus estampillé Def Jam France. C’est sous la bannière de Capitol (les deux étant des labels d’Universal) que sort Deo Favente. Pas anodin, car la mainmise de Kore sur Anarchie avait manifestement fait grincer des dents. Pour autant, le DJ aux brouettes de tubes est toujours largement à la baguette du projet. Mais la palette de producteur est plus ouverte, Drama State, Kezah, le retour de Guilty (Katrina Squad), mais surtout un certain DJ Bellek, petit frère de… Kore.   Avoir Kore derrière, ça sous-entend un encadrement, une stratégie, mais en contrepartie une certaine vision codifiée des choses, qui peut être frustrante lorsqu’on est face à une créature aussi frénétique que Sch.

 

De la stratégie, il y en a eu, tout de suite, dès le tout premier extrait du projet, balancé en décembre 2016 : 6.45i  était un bout de viande lancé aux fauves. Un morceau noir, qui dessine son éclatante ascension sociale :« J’suis passé du grec au Rossini, prolétaire devenu aisé », le tout plein de maitrise et marqué par des sorties tranchantes : « Ta reum au début c’était rien qu’un plan cul à ton père, tu vas pas nous la faire ».

C’était le signal. Si Allô Maman consumait encore nos crânes rassasiés  par sa rotation en boucle sur les ondes, il fallait qu’on sache. Qu’on sache que le crapuleux le plus baroque du rap français n’a rien perdu de son écriture acérée et de sa fascinante magie noire. Et hormis J’attends aux accents plus pop, tous les extraits jusqu’à la sortie ont maintenu ce cap tranchant.

Finalement, l’album est bien plus vaste. 16 morceaux ainsi qu’un bonus track. Si Sch est l’un des artistes phare de cette époque où l’on gloutonne les projets sans les mâcher et les recrache sans les digérer, il s’accroche néanmoins à une structure classique. Un anarchiste… conformiste ?

« Le diable avec des ailes, l’ange avec des cornes » – J’attends

En somme, cet album rassemble beaucoup de caractéristiques communes aux précédents projets. La musicalité ultra-décomplexée, l’introspection et l’exubérance qui s’entrechoquent, et toujours cette plume, assurément l’une des plus corsées du mouvement actuel. Ce qui accentue la distinction entre Deo Favente  et les autres, c’est le travail sur sa voix qui enveloppe l’écriture. Elle est encore plus exploitée, et accordée au jeux de flow. Elle peut sonner aussi grasse que la guitare de Serge Teyssot-Gay aux côtés de Casey sur Purger ma peine (notamment avec le morceau Nino Brown). Elle se retrouve maintes fois triturée pour appuyer les envolées de Poupée russe ou les sérénades de Temps mort et Météore. Si cette maitrise de la voix a toujours été une force de sa musique, Sch capitalise encore plus sur cette mixture. La rythmique chancelante de Day Date, le ton sucré de Slow Mo, tout porte à croire que la recette est malléable et renouvelable à l’infini. Les potentiels hits ressortent moins génériques que ceux d’Anarchie, et les démonstrations de force sont magistrales (Comme si  est à ranger tout en haut). Au jeu du caméléon, c’est sans doute le plus fort. Plus que de s’adapter à l’ambiance d’un morceau il façonne son atmosphère. Le sentiment d’assister à la démonstration d’un sorcier qui saupoudre chaque mesure d’une formule dont il a le secret.

https://twitter.com/Sch_Mathafack/status/863877402719637505


Ou qu’il a éventuellement piqué… Parce que oui, le titre avec Lacrim fait tâche. D’autant que c’est la seule collaboration… ce qui rend la tâche encore plus voyante. Piqûre de rappel tout de même : Ça va est un copié-collé éhonté d’un morceau de l’artiste anglaise Paigey Cakey intitulé Down. Le doute n’est même pas permis, et vu la façon dont les protagonistes ont teasé leur dernier « bijou » dans la Booska S’maine de Sch c’est à se demander à quel point les rappeurs voient le public comme un troupeau de bourricots sans internet chez eux. Certes, le rap français est largement bâti sur un mimétisme exacerbé du rap américain (UK en l’occurrence, mais n’oublions pas les nombreuses similitudes de productions présentes sur Anarchie avec différent tubes du rap US)  mais c’est toujours incommodant. Paradoxalement, si la relation chaleureuse entre Lacrim et son poulain est indéniable humainement, leur entente musicale n’a jamais vraiment été indispensable. Ça ne déroge pas à la règle sur cet album.

Paupières rouges avant le Mégot

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Enfin, Deo Favente marque d’autres retrouvailles, celles avec l’excellent Guilty de Katrina Squad. Sch, qui n’a jamais été aussi épique et en état de grâce que sur les productions concoctées par le beatmaker toulousain et/ou son collectif (cf A7, Gomorra, Aniki, mon frère), a exorcisé cette fois-ci un nouveau démon. Pendant paternel d’ Allô maman, La nuit  dépoussière la chanson française. Sur un sample de Tango to Evora de Loreena McKennitt, il peint avec lourdeur et naturel la pénible relation qui le liait à son père. 

Comme ses prédécesseurs, le projet ne manque pas d’audace, ni de reproches mérités. De surcroit, il demande aussi du temps pour en discerner les nuances, en extraire la matière et s’en faire l’avis le plus affûté possible. Plus personnel et affilé qu’Anarchie, Deo Favente picore quelques facettes d’A7, mais se place comme un disque indépendant, à la sensibilité bien distincte. Et surtout, concrétise la position dans la culture populaire d’un personnage qui regarde depuis deux ans le succès les yeux dans les lunettes Dsquared. Sans complexe.

Note : 15/20

tomlansard21@hotmail.fr

Tom, jeune et bien élevé. Sudiste et sans accent, le journalisme comme choix de vie le zin. On aime une mesure bien tournée comme un juron bien senti. De l’autotune sur les tartines le matin, les premières romances avec la nocturne le vendredi soir, pas peur d’aller s’enfoncer dans les abysses des suggestions Youtube. Tout a plus ou moins commencé avec Rohff, mais comme souvent les histoires d’amour finissent mal, en général.

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