Il a « fait comme l’écriture, il est parti de Bagdad« . C’est ce que rappait Sameer Ahmad sur « Barabbas », un des titres phares de Perdants Magnifiques, son dernier album, sorti en 2014. Après un détour par le projet Un Amour Suprême, jeune duo qu’il chapeaute (formé par Ezekiel et Jovontae), il est revenu avec un nouvel album, en juin dernier.

Rien ne presse pour chroniquer un disque de Sameer Ahmad. Au-delà du buzz modéré accompagnant ses sorties, c’est aussi car il est difficile de savoir si on a assimilé un disque de Sameer Ahmad. Comme rempli de matriochka de couleurs différentes, le rap d’Ahmad n’a pas de sens. Bien mieux, il a de multiples directions, que l’auditeur reste libre de suivre. Comme une constellation dont il lui appartient de relier les points, avec un peu d’imagination. Dix titres, dix visions plus ou moins chamaniques, et peut-être encore un gri-gri fidèle à Illmatic, auquel il rendait déjà un hommage appuyé dans Perdants Magnifiques. Entre déluge de références, mysticisme et pop culture, la densité du rap de Sameer Ahmad peut certainement désarçonner, ou passer inaperçue pour les oreilles trop pressées. A elles de savoir s’arrêter, et prendre le temps de réécouter, tout à la suite.

Tracklist

1. Safar (prod: Pumashan)

Comme sur Perdants Magnifiques, le disque s’ouvre avec une référence cinématographique. Un extrait de « Crossroads » mixé à la boucle entêtante du « Canonball » des Breeders. Le ton est donné, puisant dans des sonorités pas si fréquentes pour le rap français. « Safar » signifie voyage en arabe. Un voyage dont l’histoire commence en partant du zéro, comme le rappaient les Sages Po.

2. Sitting Bull (prod: Skeez’Up, LK de l’Hôtel Moscou et Pumashan)

« Je suis le mix illégitime d’un Hendrix et d’une Sarah Connor ». Premier titre, et dès le premier couplet, Sameer annonce la couleur, notamment pour les nouveaux venus. La compréhension des lyrics ne se laisse pas faire, et pourrait mettre en galère plus d’un « rap genius ». Un exercice du commentaire composé pas si évident, et peut-être pas indispensable, tant on peut vite se retrouver avec le sentiment de mener un exercice un peu trop scolaire, pataud comme l’appréhension d’un outil par un esprit trop jeune. L’intérêt du texte est aussi pour l’auditeur d’y déployer son propre imaginaire, pour garder du ludique là où certains ne verraient que du tragique.

3. Brasero (prod : LK de l’Hôtel Moscou et Pumashan)

« Brasero » poursuit le bal de belle manière. Ahmad y « sort de l’ordinaire comme 2Pac du tribunal« , entre autres morceaux de bravoure lyricale. Sur une prod’ concoctée par LK de l’Hôtel Moscou et Pumashan, Ahmad déroule sa poésie si particulière, dans une ambiance sonore évoquant des danses nocturnes, avec comme un faux air de Fugee-la et de ses crépitements aventureux. « Ce que j’affectionne, c’est le culte de ma personne un peu comme Iverson ». L’egotrip mégalo tendance 2019 est clairement assumé, mais quand c’est aussi bien rappé, on ne peut que pardonner.

4. Sherpa (prod : LVMX)

« Sherpa » emmène l’auditeur dans une ambiance plus sèche, avec un usage de quelques effets sur la voix, assez nouveaux pour le montpellierain. « Tous unis dans ce cercle, on va tous mourir dans ce siècle« . Une ritournelle cinglante sur une ambiance froide et mélancolique ponctue ce rap qui creuse comme un sillon dans la terre. Les plus experts y reconnaîtront une brève allusion à une des rimes les plus étranges de L’école du micro d’argent d’IAM, rappée par Freeman sur « Un bon son brut pour les truands ». De quoi apporter un brin de légèreté sur ce son, fuselé comme le nez du Concorde.

 

5. C.A.B (prod : Skeez’Up)

Sur une basse ronflante réhaussée par des roulements de hi-hats, Sameer Ahmad envoie ses strophes avec un flegme percutant, celui d’un texte plein de douces références importées depuis le pays des années 90 : on y reconnaîtra Al Pacino dans une scène mythique d’un De Palma, l’écrivain Iceberg Slim, le linguiste Method Man d’« Ice Cream » ou encore le Booba de « 16 rimes ». La douce mélodie qui enrobe le tout donne sûrement là une des plus belles réussites de l’album. Alors que Jp Manova name droppait Dizzy Gillepsie, c’est à un autre grand jazzman qu’Ahmad fait ici référence. A la manière de celle faite à Sinatra sur Perdants magnifiques, la référence à Cab Calloway convoque tout un imaginaire, celui d’un inspirateur du mouvement zazou, roi du scat et précurseur du moonwalk.

https://youtu.be/Gj1y9JhXv

6. Papa Legba (prod: Pumashan/Ideal Jim)

Divinité dans le culte vaudou, Papa Legba a un rôle de messager des dieux, ou encore de gardien du paradis et de l’enfer. C’est à lui que le célèbre bluesman Robert Johnson aurait vendu son âme, et non pas au diable. A moins qu’il se soit juste retrouvé à un carrefour de sa vie, et qu’il ait dû se résoudre à choisir une seule direction. On vous laisse vous faire votre avis. Sur une boucle lancinante et psychédélique issue de « Venus furs » du Velvet underground, Ahmad rappe sur une ambiance lugubre et chamanique. On pourrait se croire chez Cypress Hill, on sent presque la fumée, et un léger souffle épique en fait un titre prenant.

7. South side (prod: Skeez’Up

« The south’s gotta something to say« : Ahmad détourne ici la fameuse phrase prononcée par Andre 3000 à la réception d’un grammy award, pour acter l’irruption du sud dans le rap game américain. Le sud, plus qu’une position géographique, c’est sûrement ce rap à l’ombre des têtes d’affiche, « en dehors du coup » comme Kool Herc, mais aussi libre de jouer sa propre partition.

8. Logos ft. Ezekiel (prod: Pumashan, LK de l’Hôtel Moscou, Crem, Skeez’up)

Comme dans une ode mystique, Ahmad invite ici Ezekiel, moitié de son side-project sorti en 2017, Un amour suprême. Une douce ballade dont il est difficile de cerner à qui elle s’adresse : Sameer Ahmad ramène Tom Sawyer sur les berges de l’Euphrate, et ça coule de source.

9. Peyotl ft. LK de l’Hôtel Moscou et Nakk (prod: Nab, Crem, Ideal Jim)

Une envolée planante, qui convie LK de l’Hôtel Moscou et Nakk, visiblement toujours en forme, ponctuant son couplet d’une audacieuse assonance entre « Virgil Abloh » et « vigile à Blois ». La prod’ se veut hallucinogène, et le rap des trois emcees nous traverse, comme une image subliminale.

10. H2O (prod : Pumashan, Skeez’Up)

En conclusion de l’album, « H20 », dont l’ambiance est à l’image du titre, aquatique. Ahmad y expérimente un flow aux sonorités plus basses. Des chœurs mélangés à quelques longues notes de synthé achèvent de proposer un son qui respire. Rafraichissant, tout comme la superbe pochette de l’album, réalisée par Hector de la Vallée.

A l’issue de l’écoute de ce nouvel album de dix titres, le bilan est assez limpide. Pour qui goûtait déjà l’art de Sameer Ahmad, aucune déception à l’horizon. L’exigence stylistique est toujours là, les collisions sémantiques stimulent toujours le cortex. Une douce poésie à l’amertume contenue, voilà ce qu’est le rap de Sameer Ahmad. De la pudeur sur les douleurs, de l’ironie sur les fausses oppositions, voilà le peu de choses qui lui permettent de se distinguer de nombreuses autres écritures du rap français. Un travail qui mérite de s’écouter dans le silence, pour en ressentir la substance. La suite nous dira si son rap à contre-courant sera capable encore d’évoluer, tout en respirant à fond, tel une ligne de basse se suffisant à elle-même.

15/20