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Chronique : Rémy – C’est Rémy

Retour sur le premier projet de Rémy

Il était une fois Banger 3, troisième volume de la série de street albums lancée par Mac Tyer en 2013. Un 21 titres sorti en Février 2017 relativement dense et hargneux, dans la lignée des opus précédents. En fin de tracklist, un titre intrigue. J’ai vu fait figure d’outro du projet, et un certain Rémy y est crédité comme artiste principal. Inconnu au bataillon. Et il ne s’agit pas juste d’un featuring, il y est littéralement seul. Si la moitié de Tandem a régulièrement convié des artistes sur ses Banger, jamais il n’avait laissé ainsi la scène entière à un rappeur sur tout un morceau. Déjà un petit événement donc, qui n’est pas sans rappeler le créneau laissé par Lacrim à SCH sur R.I.P.R.O 1, également en clôture de projet. Du coup on met play, et dès lors on comprend. Un jeune larron d’Aubervilliers qui incarne et dépeint la vie de banlieue avec une clarté éclatante, d’un ton grave et sans surjouer. Mac Tyer a trouvé son poulain. Dans une démarche ouvertement ancienne école, Rémy garde quand même cette touche contemporaine qui l’empêche d’être complètement rangé dans une case de « rap anachronique ». Et si sa musique baigne dans l’amour d’un rap dépouillé, il n’est pas pour autant question d’être frileux avec l’utilisation de l’autotune. Tant que ça reste à bon escient. Ses morceaux ont connu une solide résonance (près de 20 M de vues sur sa chaîne Youtube), mais c’est aussi grâce à des performances excellentes lors de ses apparitions live sur skyrock que Rémy s’est façonné un nom. Il se pose au micro debout, sans overtrack pour couvrir les couplets hasardeux, et chaque phase s’interprète en puisant jusqu’au fond des tripes. Ça peut faire un peu vieux con à dire, mais ça court pas franchement les rues sur Planète Rap. Désormais un artiste du juteux catalogue Def Jam France, Rémy a l’occasion de se faire une solide carte de visite avec ce premier album sobrement intitulé « C’est Rémy ». Projet nu de featuring à l’exception de son mentor Mac Tyer. À la production on se partage majoritaitemen le gâteau entre Bersa, Mohand et Ovagroundprod. Y a plus qu’à. 

 

1. Intro : Ni trop ni pas assez, une intro classique d’album rap dans le fond et la forme. Un flow vertical pour les couplets, et une élévation plus mélodieuse sur le refrain. Quand on connaît un peu les qualités du rappeur, on sent le désir de maîtrise dans la gestion du tempo et des phases qui s’enchaînent, avec presque un peu de retenue pour ne pas exploser trop tôt – on sait que c’est jamais bon. C’est l’échauffement.

 

2. Comme à l’ancienne feat Mac Tyer : Troisième extrait dévoilé avant la sortie du projet, ce morceau est une belle preuve d’espoir. En 2017 -moment de la sortie du son- il est donc encore possible de prendre son pied sur un titre boom-bap piano-violon. Dans ce créneau, Mac Tyer est juste parfait, même si ça revient à dire que l’eau ça mouille. Son protégé n’est pas en reste non plus. « Vécu de poissard, soleil sur l’allée, choqué sur le pare-choc des BACeux ». La réalisation est léchée. La rue de près.

 

3. Bandits : Résolument percutant, Bandits vise juste. Avec son refrain à scander comme un hymne, cette version studio paraîtrait presque trop sage par rapport à son interprétation sur skyrock en live. Reste que c’est un très bon titre. « T’as pas faim comme nous, devant les sous, j’t’ai vu bailler ».

 

4. J’ai vu : Le fameux titre d’où tout a commencé ou presque. Mac Tyer qui s’occupe des présentations en introduction, puis le jeune rappeur déroule. Sur la prod vaporeuse d’Ovaground il pose de façon ultra terre-à-terre et rythme son récit autour de l’anaphore « J’ai vu« , qui permet d’imprimer chaque image dans la tête de l’auditeur. « J’ai vu lui dans son train de vie, payer à l’encre de sa peau / Pas un E pour une canette, pas un heureux dans l’ghetto ». Et lorsqu’il annonce « R.E.M.Y, d’Aubervilliers, j’viens refaire du rap français », on se dit que ça va au-delà de l’égotrip. C’est dans les gênes.

 

5. On traîne : Second extrait de l’album, On Traîne est une frappe. Soyeuse qui plus est. Là-dessus, Rémy a tout, les variations de flow, l’écriture aride comme le bitume et la musicalité indispensable pour un rappeur moderne. Côté visuel, comme pour J’ai vu c’est l’équipe de La Sucrerie qui s’est occupée de la réalisation du clip, et joue sur un contraste mondain-urbain hyper emballant. En plus d’être un morceau majeur du disque, c’est une bonne porte d’entrée dans l’univers de l’Albertivillarien (c’est moche mais on dit bien comme ça).

 

6. Memento Mori (feat Mac Tyer)  : « Oublie ta peur quand tu marche sur le fil / L’amour acrobate en déséquilibre ». Mac Tyer et Rémy n’ont pas besoin d’accorder leurs violons au préalable, ça saute aux oreilles qu’ils trempent leurs plumes dans la même encre noire et désenchantée. Malheureusement pas de couplet de Tyer cette fois-ci. Qu’importe la connexion est top, une autre ambition que Comme à l’ancienne  mais avec une symbiose intacte. 

 

7. Ne me quitte pas : Le rap français et sa maman – Acte 254. Non pas que ce soit mal foutu, loin de là. Simplement la recette semble tellement usitée. Avec les mêmes relents de chanson française récemment on pense à Allô Maman de SCH, Maman stp de Guizmo, Maman j’ai mal de MHD… Après, que voulez-vous on ne va pas légiférer pour que nos artistes arrêtent de dédier un morceau à leur douce mère s’ils y tiennent tant. Mais c’est difficile d’y accorder un intérêt particulier, alors qu’on retrouve chaque année une demi-douzaine de titres dans le même genre.

 

8. Un peu ivre : Les deux derniers sons ayant installé une atmosphère quelque peu pesante, l’envolée Un peu ivre arrive à point nommé. Un refrain calibré comme une espèce de boucle infernale, où chaque rotation nous plonge un peu plus profond dans la noirceur de la nuit et les flashs des néons. De l’expérimentation sur la voix tirée assez haute, et toujours cette remarquable habileté à raconter.

 

9. Dans le binks : Sur ce type de titre faussement entraînant, très à la mode, ce sont toujours les mêmes questions qui viennent en tête. Est-ce qu’on le fait parce qu’on est porté par un véritable désir de travailler un son dans ce registre ? Ou bien parce qu’on sait que c’est toujours plus vendeur d’avoir un peu de tout dans son album, et notamment ce genre de morceaux ouverts qui ont remplacé le traditionnel featuring r’n’b à visée public large. On en saura pas plus pour l’instant. Toujours est-il que Dans le binks est actuellement le top titre de Rémy sur Deezer, et ça n’a rien d’infamant au vu de la réalisation très quali. Ils savent tout faire ces jeunes maintenant.

 

 

10. Lebara : Taillé un peu dans la même pierre que J’ai Vu  – Ovaground à nouveau à la production – cette même ambiance aérienne confrontée aux couplets pesants, et ce refrain beaucoup plus débridé. Les « Maman » répétés qui ramènent Rémy à un état presque enfantin, démuni face à la froideur de la vie alors même que sa musique se définit par une grosse maturité dans l’écriture. Marquant.

 

11. Pas besoin : Hors extraits déjà dévoilés, Pas besoin est peut-être bien la plus belle claque de l’album. Sur l’unique prod placée par GEO Beats (derrière L’histoire d’un négro de Guizmo notamment), Rémy est impérial. Un étage au-dessus en terme d’interprétation, où l’on retrouve particulièrement la fougue et l’implication émotionnelle qu’il met lors de ses lives Skyrock. Si on vous sort la carte « Rémy c’est chiant » en société, rétorquez sans plus attendre avec ce track. La mélancolie avec la veine au front c’est oui tous les jours. 

 

12. Mon frérot : Rémy tire la thématique du « frérot » avec qui l’on a tout connu sur un titre entier. En narrant ce qui a fait le ciment de leur relation « On a tout fait ensemble : casser des voitures, casser des descentes, voler des scooters, cramer son essence / Fait les 400 coups, bref, pris la vie à contre-sens » dont on comprend vite qu’elle s’est effritée avec le temps « Dans tes contacts, y’a plus « mon re-fré / donc j’t’ouvrirai plus ma porte ». Et oui, les rappeurs ne parlent pas que de meufs, ont aussi des relations complexes avec leurs franjos. Le titre est plutôt réussi dans son traitement. 

 

13. Toujours au quartier : Si le premier couplet amorçait quelque chose de classique, kickage sobre et empreint de nostalgie, on réalise vite que le titre est assez astucieux et plus intéressant que prévu. Le refrain lancinant et la prod nuageuse signée RjacksProdz nous plonge dans une espèce de douce ride plutôt inattendue. Très bonne surprise.

 

14. Rappelle-toi : Si le premier couplet amorçait quelque chose amorçait quelque chose de classique, kickage sobre et empreint de nostalgie, on réalise vite que c’est complètement le cas. Là-dessus Rémy est dans ses chaussons, c’est un peu son plat du pied-sécurité. Tout est propre, ça dégouline pas, c’est habilement mené. Après faut aimer le genre.

 

 

15. Du haut de ma tour : C’est récurrent dans cet album, la posture d’observateur du monde qui tourne autour, et plus ou moins rond. L’écriture de Rémy se construit énormément autour de ça, et ici c’est encore très édifiant. Si ce n’est que cette fois, il ne se positionne pas au niveau du sol mais en hauteur, ce qui créée l’emphase du morceau (la terre et l’espace) « Du haut d’ma tour, j’vois qu’les H.L.M / Et la vie est parfaite que quand j’regarde la lune ». Bien moins monocorde que sur un Rappelle-toi, et largement plus percutant, le morceau fonctionne vraiment bien.

 

16. Note de piano : Juste au titre on pouvait deviner comment ça allait plus ou moins être foutu. Des notes de piano du coup, une atmosphère poignante, un phrasé pondéré et finalement un résultat un peu platonique. La seule -légère- surprise étant le refrain assez ambitieux avec une voix presque perçante. Ce qui montre à nouveau dans ce projet que l’on a pas affaire à un rappeur frileux, malgré ses codes parfois anachroniques.

 

 

17. Renoncer : Très jolie outro. Encore une fois pas de réticence à jouer de l’autotune pour faire passer l’émotion sous différentes formes d’expressions mélodieuses. Entre pudeur et déballage, c’est musicalement l’une de ses facettes les plus séduisantes. Avec une ligne parfaitement tenue et équilibrée entre le chant et le rap, sans évolutions trop marquées. Enfin, Mac Tyer vient poser les derniers mots de l’album de son jeune diamant. Rideau.

 

Rémy a fait un bon disque, premier point. Compte tenu de son talent, on en espérait pas moins. Des fois on se demande : mais quelle mouche a bien pu piquer ce jeune de vingt berges pour proposer du rap piano/violon en 2018 ? En réalité, sur le feat avec Mac Tyer on ne se pose même pas la question tant le résultat défonce. Mais parfois, ça sonne vraiment hors-temps. Non pas qu’il faille suivre le troupeau, mais on a par moments l’impression de se trouver dans le grenier du rap des années 2000. Et pourtant, Rémy ne rechigne jamais à jouer avec les outils de son époque, on a du chant, de l’autotune et des productions loin d’être poussiéreuses. Preuve, s’il en fallait, que le rappeur d’aubervilliers est un produit de sa génération, au moins autant que de son environnement. Malgré tout, on peut reprocher à ce projet un trop plein de sagesse. Des morceaux compacts, rien qui déborde, tout a une longueur raisonnable, chaque morceau ou presque a son petit refrain accrocheur, ses couplets bien dessinés et ses thématiques attendues. Bien sûr, il n’est pas le seul dans le paysage rap à qui l’on puisse adresser ce type de remarques, mais tout de même. Alors si l’on veut voir le verre à moitié plein, on soulignera volontiers la cohérence du projet, dans la direction artistique comme dans la couleur musicale. Le choix appréciable d’avoir proposé quelque chose de très intime, où seul Mac Tyer intervient. On le maintient, Rémy est une perle, il suffit de voir les regards de Kaaris, Sadek ou le sourire de Socrate quand ils assistent à ses performances pour s’en persuader. Reste que cet album ne rend pas pleinement hommage à la passion qui l’anime à chaque prise de micro, c’est le sentiment qui domine. Une fois que c’est dit, ça ne lui enlève pas son statut de disque très solidement travaillé, riche de véritables perles, et résolument important dans cette année de rap français.

Note : 13.5/20

tomlansard21@hotmail.fr

Tom, jeune et bien élevé. Sudiste et sans accent, le journalisme comme choix de vie le zin. On aime une mesure bien tournée comme un juron bien senti. De l’autotune sur les tartines le matin, les premières romances avec la nocturne le vendredi soir, pas peur d’aller s’enfoncer dans les abysses des suggestions Youtube. Tout a plus ou moins commencé avec Rohff, mais comme souvent les histoires d’amour finissent mal, en général.

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