Home / RAP FR  / Chroniques  / Chronique : Népal – 445e Nuit

Chronique : Népal – 445e Nuit

444 nuits plus tard, retour sur le nouveau projet de Népal

Nous sommes le jeudi 21 septembre 2017, il est 21h57. Dans 3 minutes, le nouveau projet de Népal, 445e nuit, sera disponible. Les précommandes de CDs ont commencé dans la semaine et les quelques centaines d’exemplaires mis en vente sont rapidement partis, alors même que la tracklist n’avait pas encore été partagée. Népal est désormais une valeur sûre du rap. Pourtant, il est discret, très discret, peu sont ceux qui connaissent son visage. Dans une société qui privilégie sans cesse l’apparence physique c’est un pari audacieux mais plaisant. Népal, c’est peut-être une entité supérieure, depuis 2012, il a changé trois fois de blaze. Ses fidèles ont réussi à débusquer les pièges tendus et son public ne cesse de grandir, alors même qu’il n’hésite pas à envoyer ses potes se faire passer pour lui dans ses clips ou interviews.

 

Népal c’est un personnage mystique que l’on a pourtant l’impression de connaître, de côtoyer. Sa musique trahit inlassablement sa vision désabusée sur ce qui l’entoure, ce à quoi il participe, ce qu’il est. Il décrit simplement, comme dans une discussion avec un pote. Pourtant, le rappeur de la 75e session élabore une technique de rime complexe, un vocabulaire très riche (beaucoup d’argot), des références subtiles et des phases très percutantes… Le tout vient se coller aux instrumentales très élaborées, auxquelles l’artiste laisse une place importante. Et pour cause, c’est lui qui les produit ou co-produit toutes, sous son ancien blaze de rappeur : klm. 444 nuits après son projet 444 nuits (c’est pas bête… « Népal, troll ou génie? »), il nous livre le fruit de la nuit qui a suivi, la 445e . Il est 22h01, le projet est disponible sur 444nuits.fr, je clique, mes enceintes commencent à vibrer…

 

1. Niveau 1 : Les premières notes se font entendre, on comprend rapidement ce qui va suivre. On enfile alors notre protège dent et on attend calmement l’arrivée de Népal. Une voix humanoïde féminine se fait d’abord entendre, un classique chez Népal qui affectionne ce genre d’intro immersive. Les paramètres sont en train d’être réglés, il semblerait que ce soit un jeu, Népal règle le niveau de difficulté sur « intermédiaire », on participe à une vraie expérience. La tension monte, 3… 2… 1… La ligne de basse fait vibrer nos enceintes et Népal arrive enfin, précis et calme. Le flow et l’éloquence de Népal lui sont reconnaissables, pour les plus fidèles comme pour les novices, ça fait du bien de le retrouver. La technique, l’écriture… Tout ça n’a pas changé, il est en forme. Au fil du morceau, la prod évolue, votre tête va bouger et c’est normal au vu des variations des différentes basses sur lesquelles se pose le flow imperturbable de Népal. Après un court refrain, la voix humanoïde nous prévient qu’il y a une « modification du système de rimes ». Népal donne le ton, il joue avec ses rimes affûtées et va plaire à nos cerveaux bercés aux flows aiguisés. Il réussit d’ailleurs ce premier exercice avec brio, et passe sans encombre au niveau 2. Accrochez vous.

 

2. Maladavexa : « Le bif j’suis Maladavexa », c’est entêtant… Les quelques notes répétitives de la prod m’ont d’abord donné l’impression que c’est Vald qui allait nous chuchoter des insanités (j’ai encore les séquelles d’Agartha). Mais en toute logique, c’est Népal qui y colle son flow nonchalant et flemmard qui fait état de ses névroses concernant l’argent, le rap, les filles… Classique. Si le rythme du morceau est plutôt lent, Népal garde sa technique légendaire et son langage presque codé, ses phases énigmatiques qui décryptent les pires lignes de codes qui régissent notre monde. Malgré la répétition, Népal parvient à donner de la profondeur au morceau au sein de ces couplets, grâce aux différentes variations de flows et les schémas de rimes qui vont et viennent.

Fatigué, dur de m’faire à l’idée qu’faudrait qu’j’te tourne le dos pour que nos deux cœurs soient alignés

3. LOVE64 (Interlude) :  Au bout de deux morceaux, Népal nous propose déjà une interlude. La pause n’est pas nécessaire mais elle fait du bien, ce morceau coule tout seul, il va bien avec le mood du morceau précédent. Népal parle de cet ami qui tourne progressivement le dos à sa bande de potes à cause d’une femme… Ça le pousse même à chanter, ce qui n’est pas désagréable, le morceau est vraiment différent de ce qu’il fait habituellement. On reconnaît tout de même sa voix toujours aussi naturelle. Cette interlude donne l’impression que Népal avait une envie irrépressible d’exprimer un sentiment, il avait quelque chose à dire et que ça ne pouvait pas attendre. Le morceau fait du bien au projet, il lui donne vie.

 

4. Deadpornstars (feat Doums) :  Ce featuring n’est pas une surprise. Népal et Doums c’est une affaire qui roule depuis le début. Ils composent à eux deux l’énigmatique duo 2Fingz dont la discographie est constituée de deux projets et de quelques bons featurings (cf. Lucy sur le dernier album de Lomepal). Le morceau commence par une prod’ aux notes répétitives, au même titre que le refrain « I spin my hands on the dices ». Ca correspond bien à sa vision : ça parle d’argent, de filles, encore d’argent… on tourne en rond. Le schéma du couplet de Népal lui aussi est répétitif, il reprend les mots du refrain, voire les phases en entière. Il varie peu son flow, mais c’est utile à la cause et ça sonne bien. L’entrée de Doums est la bienvenue, ça offre une grosse variation au morceau. Son couplet détonne avec le reste du morceau. Et il réalise un gros exercice de style : tout le couplet est rythmé par des bips de censure ou des silences, des bruitages (rires de femme), etc. Il intègre tout ça à son schéma de rimes, c’est surprenant et on salue la prestation. Le rap c’est aussi ça, la recherche de la performance qui nous décroche un sourire niais.

 

 

5. Jugements (feat. 3010) :  C’est un peu une habitude chez Népal, il laisse le temps aux prods d’installer une ambiance particulière. La prod’ donne une impression de profondeur abyssale. 3010 vient flotter sur le morceau en y ajoutant un refrain à la mélodie enfantine et presque angoissante. Ça colle à la vision cynique de ce monde que Népal décrit dans son couplet. Les ambiances et les backs sont lointains, chantonnés, pour le plaisir des adeptes du cloud rap. Puis la prod varie, la basse se distord, ça fait du bien aux oreilles car Népal suit la variation, ça rajoute de la consistance au morceau. Si j’ai douté quand j’ai vu 3010 sur la tracklist, il m’a mis d’accord avec son couplet, court mais terriblement efficace.

J’veux pas tuer la concurrence comme Nespresso et Mac
Y’a déjà pas assez d’bons MC’s, gros, la pression c’est quoi ?
Dans c’pays d’cistes-ra conventionnés notre son passe sous les mailles
Pour les faire chier si j’ai un mioche, j’l’appelle exprès Souleymane

6. Insomnie : Le grain qui se fait entendre en début de morceau n’est pas trompeur. La prod’ est bricolée avec un vieux sample de saxophone (probablement), ralenti (probablement). Le beat part et la prod prend des allures d’Hip-Hop LoFi. Tout est lent, on prend le temps de savourer chaque note, Népal va jusqu’à ralentir son refrain façon screw and chopped. Sur cette instrumentale aux allures de déambulations lentes dans la ville calme, il y colle son flow aux intonations désabusées. « Je continue d’voir le de-mon comme il est pas, ma le-gueu c’est ». Il ne finit pas sa phrase mais elle ne nous est pas étrangère, Népal affectionne la formule « ma le-gueu c’est… ». Avec cette phase, devenue gimmick, il prouve qu’il veut nous expliquer quelque chose de complexe, au point de presque laisser tomber…

 

7. Kodak White : Sûrement mon gros coup de cœur de ce projet. Peut-être car j’aime Kodak Black. Peut-être car j’aime Népal. Et ce morceau confirme l’intérêt que je porte au plus blanc des deux rappeurs. Donnez n’importe quelle prod à Népal, le niveau sera forcément au plus haut. Ce morceau prend des allures de ballade au charme indéniable. Et on bouge encore la tête, en rythme avec le flow lent et cadencé de Népal. On le suit dans ses aventures musicales et c’est plaisant.

 

 

8. Kaméhouse : Népal est très attaché au sampling, ce 8ème et dernier titre du projet en est l’énième confirmation. L’instrumentale, produite par klm, prend presque le dessus sur l’unique couplet de Népal, calme et sans fioritures. Ce couplet fait office de clôture au projet, une sorte de triste constat. Le couplet se termine sans au revoir, pourtant Népal « prend les billets » et se barre au soleil. Sûrement pour fuir ce dont il nous parle depuis 8 titres, voire depuis les freestyles GranMaster Splinter en 2012. La prod’ continue de glisser, les samples de voix féminines chantent leurs dernières notes sur les notes apaisées de l’instrumentale. Puis ça s’arrête brutalement, plus rien.

 

Si les 444 nuits d’attentes ont été longues, on a pu savourer la 445ème comme on l’espérait. Personnellement, ce projet était à la hauteur de mes attentes. Il s’inscrit dans la lignée du projet précédent, dont il se veut le digne héritier. Népal ne change pas, car son univers morose ne change pas non plus. C’est le prisme à travers lequel on peut observer notre société et toutes ses dérives sociales, affectives… Népal y pose toujours son même regard ironique, avec un flow aux intonations familières et des textes très descriptifs.

Fidèle à ce qu’il est depuis le début, il ne déçoit pas, mais à force, le risque est de ne plus surprendre. C’est pour ça que Kodak White ou Love64 sont des morceaux utiles à ce projet, c’est une sorte de pause dans ce qu’on connaît déjà. Comme je l’ai rappelé, Népal, c’est une entité. C’est la même personne physique que klm, le producteur. C’est, selon moi, le gros point fort de ses projets, les instrumentales sont faites sur mesure. Népal leur laisse une place importante dans son œuvre, on n’écoute plus seulement des couplets sur une prod lourde, mais un morceau très bien construit.

 

La 445è nuit a été mouvementée, riche en émotions. On sent une réelle évolution tout au long du projet, il y aune différence entre l’agressivité du premier morceau et le calme progressif qui s’installe au fil des titres. Ce projet est plus court que l’ancien, on le savoure d’une autre manière. Il est plus direct, plus compact. Peut-être plus pertinent dans sa forme. La 445ème nuit était plutôt douce, on recroisera peut-être Népal et klm lors d’une 446ème nuit sombre, capuché au détour d’une ruelle. Ou peut-être sous le soleil, à siroter le rap français. Affaire à suivre de près.

Note : 16/20

kopp.antoine@gmail.com

Review overview