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Chronique : Lucio Bukowski & Oster Lapwass – Oderunt Poetas

Le duo Lyonnais nous emmène dans une poésie auditive

Oderunt Poetas, « Ils haissent les poètes » si l’on traduit cette citation d’Horace. Ce titre Lucio, le double maléfique de Ludovic Villard, le porte très bien depuis déjà quelques années qu’ils, lui et ses compères de L’Animalerie, arpentent la scène indé française, la martelant à coup de burin, se sculptant un parcours plus qu’honorable, sans jamais daigner bâtir l’oeuvre parfaite. Car c’est ça Bukowski, c’est le côté sale de l’homme, son reflet dans le miroir, celui qui pense mais ne parle pas chez les autres, celui que Ludo à décider de laisser ressortir, magnifique, touchant et insultant à la fois, c’est une vingtaine de projets à son actif, l’insatisfaction malgré la réussite, la force tirée de l’échec, la capacité de toujours pousser plus loin. Lucio, c’est un pur produit de la société révoltée, déçue, qui veut abandonner et progresser à la fois, s’isoler tout en se baignant dans la foule, un mélange d’apprentissage, de recherche, de lectures, de rencontres, de création, de concerts plus ou moins chaotiques, de couplets détruits, d’autres aboutis, de collaborations aussi diverses que surprenantes, de plaisir, d’insoumission, de travail, d’encre et de sueur… et surtout d’indépendance. Mais « Oderunt Poetas », ce n’est pas que Lucio, c’est aussi Oster Lapwass, Yann, un beatmaker passionné qui lui non plus n’a jamais voulu faire comme les autres, le leader de L’Animalerie, le tronc, solide, reliant les nombreux mc’s du collectif, la pièce maîtresse indispensable au bon fonctionnement de cette machine. Et ça se ressent musicalement : c’est Lapwass qui actionne l’interrupteur et fait démarrer l’engin, toujours parfaitement talonné par Lucio. Et après soixante jours d’intense création sans barrières ni contraintes artistiques, ils ont accouché (sans complications) de ce treize titres à décortiquer.

 

1/ Ognio Giorno a la scuola: Dans ce premier morceau Lucio respecte une structure classique : couplet, refrain x2, couplet, refrain x2. C’est le second track dévoilé avant la sortie de l’album, illustré par un très beau visuel de Thomas Leroudier, noir et blanc, sombre, austère mais prenant, qui reflète parfaitement l’ambiance du projet. On retrouve Lucio Bukowski et sa fibre poétique tous deux en pleine forme, multipliant les références toutes plus techniques les unes que les autres qui font de ce morceau une vraie mine d’or pour n’importe quel curieux. Le titre en italien « ogni giorno è la scuola » qu’on pourrait traduire par « chaque jour est une école » révèle un positionnement philosophique auprès duquel le rappeur à l’air de se sentir proche. Justement le clip s’ouvre sur une citation de Jacques Rancière dans « Le Maitre Ignorant : Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle » :  « tout est dans tout, dis le fou » et ce fou en question, un professeur de français du 18ème siècle d’après l’oeuvre, répondant au nom de Jean Joseph Jacotot, avait suscité l’étonnement auprès de son école par la création d’une technique de mémorisation nommée « méthode Jacotot ». En effet le professeur Jacotot considérait toute les intelligences comme égales, et pour lui le seul exercice qui vaille était l’apprentissage par la mémorisation (oui c’est à cause de lui qu’on nous rabâchait de lire et de relire à haute voix nos poésie pour les apprendre par coeur). Mais aussi, et surtout, il refusait catégoriquement de perpétuer cette tradition des statuts de « maitre » et « élève », car selon lui la connaissance se trouvait principalement dans l’apprentissage en autonomie. Il appliquait ses principes tant au domaine des sciences, des lettres mais aussi de l’art. Sa devise ? L’émancipation intellectuelle. La sensibilité individuelle est mise a l’honneur dans la thèse de ce pédagogue français ; en tenant compte de cela on peut comprendre le sens de ce que veut nous dire Lucio, la connaissance se trouve partout et à chaque instant, seul le temps, la rigueur, les expériences et l’ouverture au monde pourrait nous permettre d’apprendre. Un savoir qui, chez cet artiste, se révèle être boulimique : « la faim d’apprendre sous forme de fil ténu / sans début ni fin, faut croire qu’elle n’est qu’un bénéfique ténia », il établit ici un parallèle entre cette soif de connaissance et la maladie du ver solitaire qui empêche celui qui la contracte d’être rassasier. Un morceau truffé de références donc, qu’elles soient bibliques, littéraires (Thomas Carlyle entres autres), artistiques (Claude Monet) ou encore théologiques, toujours accompagnées d’un invisible sourire en coin presque cynique et d’un regard lucide. Un fond travaillé à la perfection qu’il dépose sur une instrumentale plutôt lumineuse, on est en 4:34 illuminé par les portes de l’univers de Lucio Bukowski.

 

2/ Oderunt Poetas : Morceau éponyme du projet, on a passé les portes et on entre ici dans le vif du sujet. On a donc droit dans ce track à une variation de flow très appréciable de la part de Lucio qui délaisse parfois malheureusement la partie musicale au profit de celle du texte, parce que donner du sens et de la profondeur à un morceau n’est pas de tout repos, et c’est parfois la musicalité qui en fait les frais. Les premiers instants du morceau me font penser à la première minute du génialissime morceau « Magie Noire » de ses collègues de L’Animalerie : Bavoog Avers (à écouter d’urgence si vous ne voyez pas de quoi je parle). Il rappe « Les mots viennent, et j’leur ai rien demandé, ils me facilitent la tâche / Je n’fais qu’être attentif aux signes, les ordonne, et ils remplissent la page », il laisse entièrement la place aux lettres qui prennent eux même par leur force le dessus sur l’écriture, l’artiste se revendique donc de n’être que le porte-voix de celles-ci, il se met au service des mots et non pas l’inverse. Le champ lexical de la création artistique est très présent dans ce morceau : une citation de Louis Calaferte, écrivain français du 20ème siècle, accompagne la version physique de l’album « L’important n’est pas tant de réfléchir que de déchaîner des forces. Ce n’est pas à la sagesse que doit aspirer l’artiste, mais à plus de folie, plus d’audace, plus de liberté. En profondeur ou dans l’étendue, l’art doit être déchirure. Le but supérieur de l’art est le fracassement ». C’est dans cet état d’esprit qu’il établit aussi un parallèle avec Basquiat, connu pour l’impulsivité, la ferveur et la violence de ses créations. Toujours dans l’idée de ce « fracassement », cette « déchirure » il « poétise ses cris » comme Antonin Artaud, comme si la douleur s’exprimait à sa place à travers son art. C’est un fond toujours plus riche posé sur une instru aux mélodies électroniques qui ajoutent encore plus de profondeur au texte tout en provoquant les sens de l’auditeur pour un rendu prenant.

 

3/ Eau en poudre : Un son au ton plus agressif avec une prod de Lapwass un peu plus électrique et percutante accompagné d’un sample presque angoissant. Une fois de plus, L.B. enchaine les références artistiques d’Andy Warhol à Chagall. Il emploi un ton satyrique dans sa critique de l’homme d’aujourd’hui qu’il considère en régression, et en fait un constat amer tout au long du projet (mais également en général), c’est une thématique qui revient de manière récurrente dans sa musique. Il dénonce le matérialisme en alliant le rapport entre l’argent et l’immatériel de manière presque effrayante : « Chez Cetelem, tu peux même rembourser tes rêves jusqu’au décès / Rompre le contrat d’travail du Temps en pleine période d’essai ».

 

4/ Orties et orchidées feat. Nikkfurie (La Caution) : C’est le premier featuring de l’album, avec en invité l’un des membres de « La Caution ». Un Nikkfurie très percutant dans ses placements, qui apporte une vraie fraîcheur au projet et une touche d’égo-trip, tout en sachant rester subtil. S’en suit une déferlante de critiques envers  justice et « justiciers », l’image d’un « public mal guidé » en référence au milieu de la musique cache une belle critique de la société actuelle, passive et endoctrinée. « Stupide est l’homme d’idée ». Tout est donc dit dans ce refrain court mais efficace. On retrouve également, encore et toujours, de belles références « Accablés à taper des scènes factices, le Diable est attablé / Mélange d’Achab et de Moby Dick, la lutte est facturée ».

 

5/ Kejserens nye Klaeder : Un morceau surprenant, on adore, un sample divisé en trois parties fait office d’intro, d’entracte et d’outro partitionne le morceau : une lecture d’un conte d’Andersen, « Les Habits neufs de l’empereur » robotisé par Oster pour un effet déstabilisant. Un conte qui à la façon d’une fable cache une critique et une réflexion morale et politique sur l’apparence et le pouvoir. A plusieurs reprise, le rappeur fait allusion à cette même morale : « L’œil : victime et bourreau de leurs illusions ». La prod aux sonorités trap qui l’accompagne emporte Lucio, qui s’amuse beaucoup plus et se laisse adopter un autre style de placements bien plus frappants. Un style inédit pour l’artiste qui lui réussit vraiment bien.

 

6/ La pesanteur et la grâce : C’est Oster Lapwass tout seul qui occupe le sixième track et permet en 1:40 la liaison des morceaux : on peut écouter l’album entier d’un seul trait. Cohérence et homogénéité sont les deux indéniables points forts des projets de Lucio Bukowski, qui fait le choix de comme qui dirait fusionner avec son beatmaker à chaque fois pour conserver une réelle identité musicale.

 

7/ Frank Michael : Lucio Bukowski aime le fait que son rap soit dur a atteindre par sa complexité, ce qui compte pour lui c’est la qualité de son public non pas la quantité : « J’préfère qu’on me traite d’intello prétentieux que de disque d’or ». Il fait une référence à un chanteur belge d’origine italienne, Franck Michael, qui vend des millions de cd depuis 40 ans sans aucune distribution, un genre de roi de l’underground, dans un autre registre musical.

 

8/ Rubaiyat : Ici, le rappeur s’amuse avec un procédé poétique très technique celui du roboï; une forme poétique qui respecte un schéma de rime AABA, qu’il applique à son rap tout au long du morceau. Les rubaiyat sont une collection de poèmes écrit en persan qu’on attribue a Omar Khayam un ecrivaint savant perse du XIème siècle , cette forme considéré par un érudit du judaïsme et linguiste français du XIXème siècle comme la plus puissante qui soit si elle est maniée avec précision. Le procédé renforce encore plus l’allure poétique du morceau , ajouté à cela le choix d’un couplet unique, on a ici à faire à un titre qu’on à l’impression plus dédié à la lecture qu’à l’écoute.

 

9/ Décalage vers le rouge : Le décalage vers le rouge est une observation astronomique, impliquant l’éloignement des objets célestes (ou astres) les uns des autres et l’agrandissement progressif de l’espace vide intergalactique qui les sépare. Tout n’est donc que finesse cachée dans le titre ici encore lorsque Lucio parle de précision, de relief, d’errer et de se perdre pas à pas, en usant du double sens de l’intitulé du morceau. Car « aller dans le rouge » c’est bien ça le propos, quand le rappeur nous présente une société proche de la fin si elle ne change pas sa trajectoire, nous entrainant avec elle vers le bas « Unissons les divisions pour mieux régner sur un tas d’cendres / Apparement, l’intelligence, c’est comme le zouk : ça n’a pas d’sens ». Dans un mélange d’incompréhension et d’indignement  « Aussi vrai qu’un militaire ôte des vies humaines pour être décoré », « Vote, vote, vote… mais, surtout, ne te cultive pas / Comprendront jamais qu’le changement commence par de petits pas » Lucio se livre lui aussi, car si toutes les tentatives de se détacher d’un monde auquel on appartient sont vouées à être veines, bien triste ne peut qu’être le destin du poète. Ainsi il se désolidarise de la société, la jugeant d’un oeil extérieur, sans pour autant pouvoir s’en extraire, car l’humain n’a de place que chez l’Homme, et le rappeur, entraîné vers le fond par ce présent dont il conte les méfaits, n’a d’autre choix que de plonger avec lui, conscient que les limites vont être atteintes, mais qu’il n’est pas capable, seul, de remonter les pentes « Je vis dans les coins, c’est mieux qu’à la lumière artificielle / Égaré volontaire pour esquiver les guerres sacrificielles », « J’ai lu un certain nombre de livres, appris à ne pas tous les croire / Toucher l’espoir avec des pincettes, ça fait survivre les soirs ». S’éloigner sans pouvoir se détacher, se perdre dans le vide que l’on se crée, un thème sur lequel le rappeur excelle ici parfaitement le temps d’un couplet unique à couper le souffle.

 

10/ Sur la carte : Le deuxième et dernier feat de l’album, un morceau en compagnie d’Ethor Skull un autre membre de l’Animalerie. On retrouve dans ce morceau aussi, une instru un peu trap comme dans « Kejserens nye klaeder » avec des sonorité électroniques. On assiste à une belle alchimie entre les deux façon d’écrire et les deux timbres de voix sur une prod qui donne envie de bouger la tête. On retrouve les mêmes thématiques que dans le reste du projet, seule la forme varie.

 

11/ In memoriam orpheus : Une fois de plus un track ou Lucio Bukowski s’eclipse le temps de quelques minutes pour laisser s’exprimer le beatmaker du projet Oster Lapwass qui s’amuse avec toutes sortes de sonorités électroniques. Idéal pour lier les tracks précédents avec la fin du projet.

 

12/ Musique liquide pour oreille interne :
C’est mon morceau préféré du projet, un gros coup de coeur pour la prod fabuleuse toujours signé Oster Lapwass. Je porte une attention particulière au refrain sur lequel se dispute pulsions inconscientes et « surmoi », le rappeur exprime ici un dialogue intérieur. Ainsi il fait preuve d’une sorte de lucidité envers certains excès, on peut émettre un parallèle entre « tu ne sais même pas boire et « je bois les paroles au goulot », ainsi on retrouve Lucio dans sa soif insatiable de savoir.

 

13/ Le pas tranquille de l’homme qui ne va nulle part : Sur le dernier morceau du projet le rappeur adopte un flow plutôt rapide ajouté à des rimes encore et toujours plus techniques sur une prod plutôt originale. La forme ici change un peu, mais Lucio conserve toujours le même discours avec un regard toujours lucide et désenchanté sur le monde actuel comme Charles Bukowski à son époque.

 

Un projet dans lequel j’ai eu beaucoup de mal à entrer, par la complexité des textes et aussi la distance avec ce que j’ai l’habitude d’écouter, pourtant une fois dans l’univers j’ai adoré devoir fouiller les références utilisés par Lucio Bukowski pour comprendre les sens cachés de sa poésie. Le rappeur, au fur et mesure du projet aspire à plus de musicalité en comparaison avec ses projets précédents. J’aime le travail en duo rappeur-beatmaker qui permet une réelle cohérence dans l’identité musicale de l’album, une pratique que Lucio Bukowski a l’habitude d’entreprendre sur ses projets. Lucio Bukowski apporte une dimension intime qui rend sa musique d’autant plus profonde, sans oublier de souligner le travail remarquable du beatmaker dont j’apprécie toujours un peu plus la production.

NOTE :  15/20

nohadsammari@gmail.com

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