Un jour de janvier 2011, YouTube accueille un énième clip de rap bricolé avec les moyens du bord. Deux jeunes blancs y rappent quelques rimes habiles sur un toit parisien, emmitouflés dans leurs doudounes. En 8 ans, la vidéo titrée « A la trappe » passe péniblement le million de vues.

Mais elle n’est pas loin d’être un document historique : le pâle Jo Pump se fait les dents aux côtés d’un Nekfeu habillé de larges fripes. Depuis, les cheveux ont poussé et Jo Pump est devenu Lomepal. La grisaille que traînait le ciel parisien le jour du tournage ne laissait pas présager une pluie de disques d’or, et pourtant…

Jo Pump et ses multisyllabiques sont loin, très loin. En constante évolution, Lomepal n’a pas peur de se détacher du rap pour chatouiller de nouveaux horizons, en restant fidèle à son style atypique qu’il forge depuis son premier disque. En 2017, Lomepal réalise son plus beau trick : FLIP, son premier album. Lomepal nous balade dans son univers fou et se livre de plus en plus. Presque en immersion dans sa vie, on se plaît a étudier à ses côtés la mécanique des cœurs. Avec des mots justes, il fait jaillir ce qu’il y a de plus beau dans le vice. Ou l’inverse, le vice fourbe de ce qui est beau.

Deux disques de platine plus tard, il s’est affirmé comme étant un artiste solide, soutenu par le grand public, tant attendu. Le second album est alors un exercice périlleux, là ou tout se joue. Un saut de haute voltige dans les bras d’un nouveau public moins tolérant que le noyau dur d’anciens fans. Jeannine, c’est le nom de sa grand-mère, décédée en l’an 2000. Dix-huit ans après, Lomepal lui dédie son second album. Concocté entre Rome et Paris, on espère de cet album qu’il soit une explosion de saveurs.


1. Ne me ramène pas : « Ça y est, j’ai fini par avoir tout ce que je voulais ». Les premiers mots du morceau qui ouvrent l’album indiquent qu’il y a un avant et un après FLIP. Lomepal a décollé et il n’est pas près d’atterrir. Ce titre fait office d’intro à ce deuxième album, le temps de s’installer. Lomepal nous met en garde et se confie, « ma grand mère est folle et elle m’a transmis son pouvoir ». Le calme avant la tempête comme Lomepal sait le faire, avec une montée en intensité, signe d’intempéries pour la suite.

2. Mômes : Les premières notes donnent le ton et la première phase font de Mômes une ode à l’insouciance. Quelques riffs de guitares lointaines se mêlent aux basses pour booster les mélodies chantées par Lomepal. 27 ans passés, Lomepal repousse au plus tard les fins de soirées comme la sortie de l’enfance. Comme un morceau transition entre FLIP et Jeannine, Mômes décrit le prisme à travers il souhaite voir sa vie. Y est-il parvenu ? L’écoute des morceaux suivants nous donnera la réponse.

3. X-men (feat. Jean-Jass) : Forcément, un môme, ça fait des conneries. Enervé tout rouge, nombreux sont ceux tentés de frapper dans un mur, persuader de le démolir. Encore raté. Lomepal et JJ s’attèlent à t’y faire renoncer, parce-que « tu vas juste te faire mal hein ». Le casting du morceau surprend peu, le morceau est agréable et les prestations ne sont pas mauvaises. Mais le résultat, taillé pour la radio, est un peu pâle malgré un énième refrain entêtant. On peut passer à la suite sans trop se retourner.

4. Plus de larmes : La prod légère se mêle aux samples de voix utilisés et sublime le refrain envoûtant de Lomepal. Décomplexé et maître de sa voix, il mêle chant et rap pour crier son épuisement, avant de laisser la vedette à l’instrumentale. La voix de la maman de Lomepal vient alors résonner et clôturer le morceau, pour la première fois de l’album. On se retrouve tout à coup dans la peau du confident que Lomepal a pu être. Petit à petit, Jeannine prend forme.

5. 1000°C (feat. Roméo Elvis) : 1000°C est le titre qui porte l’album, le hit qui veut propulser Jeannine dans le haut des charts. Le morceau fonctionne bien, mais Roméo Elvis a malheureusement osé faire rimer « Despacito » et « te lève pas si tôt ». C’est grave, très grave, surtout quand on sait qu’il l’a volé aux Minikeums. Bruxelles arrive à bout de souffle ? Allez, c’est pardonné.

« J’ai ma troisième jambe, j’ai mon troisième doigt… »

6. Le vrai moi : « Tout est plus joli près de toi ». Lomepal se met à nu sur ce beau piano-voix, laissant sa voix glisser au fil de ses sentiments. Le champ lexical est enfantin, la ballade est touchante. Plus de doute, Lomepal a fait le grand saut et ouvre une porte vers un riche univers musical. Il est temps de souligner sa faculté a faire passer des émotions avec peu de mots, des images d’une simplicité surprenante, pour un résultat redoutablement efficace. Il s’est créé un univers, qui relève presque de la rêverie, et qu’il arrive à nous transmettre. On y plonge tête première.

7. Skit Roman par Roman Frayssinet : Lomepal aime mélanger les genres et a le sens du spectacle. S’il a choisi un magicien pour faire ses premières parties, ici c’est un humoriste qui vient animer l’album. Dans une interview, Lomepal appelait Roman Frayssinet à collaborer rapidement. Voilà chose faite. Avec la plus grande désinvolture, il nous sert un délicieux monologue, à la fois drôle et terriblement vrai.

8. La vérité (feat. Orelsan) : Cette surprenante rencontre de deux univers accouche d’un morceau énergique et drôle. Les rappeurs bidons peuvent devenir pâles, l’instrumentale écrasante vient appuyer les propos fracassants des deux artistes. A l’aise dans ce genre, Orelsan assène le coup fatal aux amateurs des « faites tourner la famille », déjà bien amochés par les rimes piquantes de Lomepal. On sourit, on prend un malin plaisir à imaginer ce combat et on chante volontiers le refrain à gorge déployée. Véritable défouloir, les torpilles lancées n’ont pas de cible définie, à vous de trouver la vôtre.

9. Trop beau : Les premières notes de piano suppose une rupture avec le morceau précédent, l’album semble prendre un nouveau tournant. « On se déteste tellement qu’on refait l’amour » déclare  Lomepal, ivre d’amour, titubant entre les contradictions de la relation, avant de se perdre dans un refrain qui emporte tout sur son passage. A travers ses mots justes, il repousse l’être aimé, plus attirant que jamais. Touchant, Lomepal livre une performance qui ferait chavirer les plus solides d’entre nous. Lomepal prend de la hauteur et signe ici le plus beau morceau de Jeannine.

10. Le lendemain de l’orage : La force de la musique de Lomepal c’est qu’elle est la fusion parfaite du texte et de l’instrumentale. Il s’est entouré d’une équipe solide, un noyau dur avec lequel il compose et arrange ses titres. Ce dixième titre ne fait pas exception, sublimé par son mixage, pour un résultat flottant et puissant à la fois. Lassé, Lomepal nous explique qu’il ne fait plus semblant d’aimer dans un « monde de fourbes », un classique. La forme prend un peu le pas sur le fond. Et ça ne fait pas de mal.

11. Skit Mamaz : On semble être au cœur d’une discussion intime entre Lomepal et sa maman, lui racontant Jeannine, sa propre mère. Comme si l’on était assis à leurs côtés dans la cuisine, lors d’une énième discussion tard le soir. Avec FLIP, Lomepal nous laissait entrevoir une partie de sa vie. Dans ce deuxième album, on se rend compte qu’il a ouvert la porte en grand et qu’il nous invite à y rentrer. On enlève le manteau et l’écharpe et on écoute, attentivement.

12. Beau la folie : La voix de Lomepal surgît apaisée après cet extrait. Le tout s’enchaîne naturellement, il nous parle de la folie de sa grand mère, comme s’il rebondissait sur les propos de sa maman. On est projeté au cœur de ses problèmes de famille sans trop comprendre pourquoi. Puis on se surprend à être pris d’affection pour sa grand-mère et ses sursauts de folie, véritables bouffées d’air dans la grisaille de « la machine ». C’est beau la folie, c’est beau Jeannine, c’est beau Lomepal.

13. Évidemment : Il reste reste 4 morceaux, mais celui-ci sonne comme si c’était le dernier. Pal dresse le bilan des années passées, de son récent succès. Ça ne sert plus à rien de l’aimer maintenant, fallait le faire avant, évidemment. On laisse le son couler, en esquissant un sourire lorsqu’il réclame « un oscar pour tous les films qu’il s’est fait dans la tête » à cause des filles, et puis on passe rapidement au morceau suivant.

14 : Dave Grohl : Les basses lourdes viennent nous réveiller et nous rappeler un titre du précédent opus : Bryan Herman. Une fois que le rap ait eu épuisé les références à Kurt Kobain, on passe désormais aux autres membres de Nirvana, en commençant par le batteur. Facile, mais la référence est justifiée par une métaphore filée tout au long du troisième couplet, qui aboutie sur une rime maline : « Pour la rattraper j’ai nagé sans pause comme si j’venais d’inventer le crawl / Je l’ai jamais revue quand j’y repense mon cœur bat comme Dave Grohl ».

15. Ma cousin : La prod et autres backs réalisés par Di-Meh transportent le morceau dans une autre dimension. Déjà dynamique par la prod, il gagne en intensité agrémentés des « ko ko ko » ou autres « ah youh » du jeune suisse. Même pas crédité, sa collaboration est plus intéressante que beaucoup de featurings rémunérés de ce foutu rap français. Grand maître du rythme et des onomatopées bruyantes, il était important de lui redonner ses lettres de noblesses.

16. Cinq doigts (feat. Katerine) : Il a fallu attendre la seizième piste de l’album pour écouter cette surprenante collaboration, teasée depuis que Lomepal ait réuni Katerine et Alkpote au cours d’un Planète Rap surréaliste. L’instrumentale enchantée de Cinq doigts sert à merveille le refrain naïf de Katerine. Il compare joliment l’amitié aux cinq doigts de la main, un classique qu’il revisite avec malice. L’idée lui serait venu en écrivant ce refrain au dos d’un dessin de sa nièce, représentant une main géante… Habile.

17. Dans le livret : Le titre est explicite : achète le CD. Une chanson aux airs lointans de Mac DeMarco à déguster en lisant le livret qu’il y a dans l’album physique. Une dernière parole est prononcée, par sa mère : « C’est bon », comme si l’album lui était dédié. Maman a parlé, l’album se clôture.

Un an après le succès de FLIP, l’insouciance de Lomepal s’est quelque peu dissipée. La folie habille Jeannine, d’un fil rouge que l’on suit tout au long des morceaux. Le squelette du disque est solide, indéniablement. En donnant le nom de sa grand-mère comme titre d’album et donnant la parole à sa mère, Lomepal nous plonge au cœur de sa famille. On y prend place, sans voyeurisme, et Jeannine reprend vie sous nos yeux. Il se livre de plus en plus et on en vient à vouloir l’appeler Antoine. Le clap de fin donné par sa mère accentue l’aspect thérapeutique de cet album. Lomepal soigne la folie qui hante sa famille, un problème très personnel qu’il arrive à rendre universel avec des « mots magiques ». La démarche est audacieuse et l’artiste a réussi, avec ses musiciens, à ficeler tout un album autour d’un concept, qu’il a su personnifier et animer. Chaque texte est d’une justesse absolue, nous entraînant dans un formidable tourbillon d’émotions que Lomepal rend palpable. 

Musicalement, Jeannine est pointu, sans fausses notes. Les instrumentales servent à merveille la voix de l’artiste, qui lui même leur rend bien la pareille. Le tout forme un ensemble cohérent, dans lequel la signature de Lomepal est facilement identifiable. Son identité musicale est très forte, il a su trouver sa recette idéale et n’hésite pas à se servir des mêmes ingrédients à travers certains morceaux. La plupart des titres sont taillés pour être des hits, en évitant de justesse un formatage commercial.

Encore timide sur FLIP, Jeannine permet à Lomepal de livrer une prestation séduisante, qu’il exploite désormais pleinement, sans complexe. Il joue de plus en plus sur sa voix, le rap n’étant plus qu’un outil parmi tant d’autres.

Nous assistons à un réel tournant dans le rap français. Les frontières entre les genres sont de plus en plus floues, et les artistes hésitent moins à oser certaines folies, encore impensables il y a quelques années.  De là à dire que nous vivons l’âge d’or du rap français, il n’y a qu’un pas…

Note : 17/20