Home / RAP FR  / Chroniques  / Chronique – La fête est finie : Orelsan, esquisse d’un paradis amer

Chronique – La fête est finie : Orelsan, esquisse d’un paradis amer

Plus gros démarrage commercial de l'année à ce stade, ce troisième album solo d'Orelsan "La fête est finie" a posé les bases d'une prise de pouvoir autoritaire. Chronique en conséquence

La fête est finie et pourtant, les confettis virevoltent. Dans une époque où les chiffres de ventes donnent le tournis à tout le monde, c’est Orelsan qui a frappé le plus fort au jeu du marteau à la fête foraine. Et avec une prise d’élan quasi dérisoire, comparé à ce qu’il se fait habituellement en terme de communication dans le rap français. Ou dans la musique en général. Basique est sorti le 20 septembre, La fête est finie le 20 octobre. Entre les deux, une promo médiatique classique, et une mise en ligne sous prise alternative du clip de Basique. Autrement dit, des pacotilles. Le genre de calcul qui ne peut marcher que lorsqu’on est un poids (très) lourd. Le résultat s’est avéré magistral, et la cible touchée en plein oeil de boeuf. 100.000 exemplaires vendus (physique + digital + streaming) en une semaine d’exploitation pour ce troisième album solo du caennais. Un projet empreint de désenchantement, de bons mots, et même d’un peu d’amour.

« T’étais un jeune cool, maintenant t’es plus qu’un oncle bizarre »

Ce qui est étonnant chez Orelsan, c’est que bien qu’il ait un champ d’influences (musicales notamment) très varié, son travail et sa carrière s’exécutent autour d’un cocon humain plutôt étroit. Ablaye, Skread, Gringe, cette bande d’aminches qui partagent entre eux des relations aussi professionnelles qu’affectueuses. Et dont on associe les sobriquets naturellement comme si c’était les noms des personnages d’une sitcom. Pour la première fois, pas de trace marquée de Gringe sur un disque d’Orelsan. Skread en revanche, est bien là. À la baguette sur la majeure partie du disque, le producteur éclabousse de son savoir-faire. Pour Orelsan, disposer d’un tel compositeur depuis toutes ces années, capable d’effectuer le grand écart entre deux productions (cf 1990 et 2010 dans Le chant des sirènes) et de se montrer aussi abouti dans ses réalisations, c’est un atout monstre. Pour le reste des artisans en coulisse, on relève Phazz (Set&Match, Jorrdee, Lala & Ice), Guillaume Brière du tandem rock électronique The Shoes (groupe qui a travaillé avec divers artistes de la chanson française), Orelsan lui-même (pour Bonne meuf) et un certain… Stromae.

 

 

Cet album pourrait être une réponse au morceau-titre de l’album précédent le chant des sirènes. Morceau dans lequel il raconte son élévation artistique et professionnelle, qu’il observe d’abord avec une attirance dévorante « J’veux toucher l’soleil avant qu’la pluie n’vienne / T’inquiète pas, seuls les faibles se font bouffer par le système », avant de réaliser qu’il se perd lui-même dans son ambition « J’ai pas téléphoné pour l’anniversaire de ma sœur / Alors que j’appelle mon manager toutes les trois heures » pour enfin constater que le système de starification l’a noyé comme beaucoup d’autres avant lui « Où sont passées les sirènes ? (…) Après l’ivresse vient la migraine ». La fête est finie, c’est la migraine. Le coup de vieux. Chaque phase du morceau-titre lui fait explicitement écho. « Un jour, tu trouves la Vodka/Red Bull dégueulasse / La musique est trop forte, tu connais aucun son qui passe ». Aurélien a 35 ans, et se retrouve comme un con dans un intercalaire qui le sépare à la fois d’une fougue insouciante qu’il n’a plus, et d’une maturité nécessaire qu’il n’a jamais eu. « T’étais un jeune cool, maintenant t’es plus qu’un oncle bizarre ».

Avoir grandi bercé par les mangas, la musique, les potes et les boulards, ça n’assure pas la jouvence éternelle, loin de là. Au mieux on devient un Peter Pan cynique et un peu pathétique. Navré par la majeure partie du monde qui l’entoure (Tout va bien – Quand est-ce que ça s’arrête), carrément incendiaire avec son propre arbre généalogique sur le grandiose et tragi-comique Défaite de famille, et finalement nostalgique avec sa ville d’origine de Caen (Dans ma ville, on traîne – La pluie), qu’il a pourtant régulièrement malmenée dans ses textes. Sur cette dernière thématique, il est épaulé par Stromae, superstar de la musique francophone lui aussi originaire d’une région à la météo capricieuse, et à qui cet album doit avoir une résonance très familière. Parfois sur certaines arabesques d’une instru ou sur un chantonnement lancinant, on vérifie si le belge filiforme n’a pas participé à la composition. Des fois c’est vrai, comme sur Tout va bien où il épaule Skread, et bien sûr La pluie, où il assure la production et pose même sa voix au refrain – quel plaisir par ailleurs. Parfois, c’est juste une fausse impression. Mais la noirceur de cet album, son ton faussement festif et son anxiété ambiante ce sont autant de traits qui caractérisent la musique de Stromae. D’où le sentiment de proximité.

Daft punk, L$D et coup de foudre

Pourtant, au milieu des remords et de l’amertume, se niche de l’amour. Cette fois-ci pas foireux ni foiré, pas trompeur ni trompé(e), juste un quelque chose qui ressemblerait furieusement à l’âme soeur. Une anomalie, tant le parcours relationnel du bonhomme est jusqu’ici chaotique avec le sexe opposé, et surtout au milieu de cet album qui flirte avec des signes de déprime évidents. Sur des relents de voix distordus qui rappellent Daft Punk, et un état psychédélique qui se rapproche du L$D d’ASAP Rocky, La lumière retrace la rencontre avec ladite demoiselle. Un coup de foudre sous substance dans une soirée qui aurait dû tourner différemment si elle était contée dans Perdu d’avance (cf Soirée ratée). Finalement le temps qui passe n’abreuve pas que la mélancolie.

Et Paradis, avec son sample discret de Stevie Wonder et sa teinte de chanson française, vient concrétiser la déclaration d’amour entamée plus tôt. Même si, avec ce débit indolent et tout le background du personnage, à la première écoute on se demande franchement à quel moment Aurélien va-t-il finir par désamorcer cet instant guimauve. « J’comprends pas pourquoi tu t’inquiètes quand tu prends du poids / Pour moi, c’est ça d’pris, ça fait toujours plus de toi », on se dit franchement que c’est trop surfait pour qu’il n’y ait pas d’ironie, que ça ne va pas dérailler, puis on s’y résout. Orelsan, Orel pour le prénom, « San pour les putes asiats », déclare bel et bien sa flamme à sa douce dans son album.

 

 

Dans la technique, Orelsan ne révolutionne rien de particulier. Il récupère souvent sa posture omnisciente, celle qui lui permet d’aligner les formules sur ses états d’âmes et ses observations grinçantes de la société. Sa voix faiblarde peut agacer. Quand elle se laisse étouffer par l’instrumentale, ou qu’elle s’éternise dans un ton monocorde (Notes pour trop tard). Par séquence, il retrouve un flow plus nerveux comme il l’avait adopté au début de sa carrière. On pense à Zone, où il rassemble Nekfeu, et Dizzee Pascal et livre une prestation rythmée. Pour celles et ceux qui auraient raté l’anecdote autour de cette collaboration, cette prod était destinée à un featuring entre Nekfeu et Orelsan sur l’album Cyborg du premier. La connexion n’a pas aboutie, car le second n’avait pas pu travailler dessus à temps pour répondre aux délais. Plus tard, Orelsan a fait écouter cette même prod’ au rappeur anglais Dizzee Rascal, accessoirement l’une de ses idoles, et à qui elle a beaucoup plu à tel point qu’il a souhaité poser dessus. Orel a ensuite proposé un créneau à Nekfeu pour se rajouter et finalement pallier à leur acte manqué quelques mois plus tôt. Résultat on a un titre fait de bric et de broc, pas ridicule certes, mais loin d’être mémorable. En revanche Christophe, en featuring avec Maître Gims, a de quoi rester dans la postérité. Régressif, burlesque, et franchement drôle, le morceau rend hommage à la culture musicale franchouillarde, presque autant qu’il s’en amuse. Une aparte frénétique qui détonne avec la couleur volontairement cendrée et désabusée de l’album.

 

 

Au final, avec La fête est finie, on passe un nouveau cap. Dans la maîtrise générale, principalement, c’est lêché. Et même si côté partition on traverse le UK garage de San, la fanfare de Basique, quelque chose de bien plus enivrant comme La lumière ou encore la plongée plus minimaliste de Notes pour plus tard, on ne s’y perd pas trop. Certains préféreront qu’il réalise une peinture caustique d’une frange de la société qu’il raille – ici sur Défaite de famille ou sur Suicide social par le passé – d’autres le trouveront surtout unique quand il se livre dans une introspection poussée. Ce nouvel album retient encore l’attention, parce qu’il raconte quelque chose de nouveau sur son état, de manière toujours aussi assumée, et de concernant. Le triomphe, c’est pas aussi rock que ça en avait l’air. Et si Paris et son éclat nourrissent un plus grand fantasme qu’à Caen, on n’y retrouve pas les charmes du berceau. Orelsan est un cas sociologique à part entière. Sans aller trop loin dans l’analyse hasardeuse, le nihilisme latent, le côté débonnaire qui a pu le caractériser jusqu’à Perdu d’avance, et désormais le retour à la réalité décrit dans ce dernier projet, ce sont des éléments qui permettent d’épingler divers publics. Pas nécessairement jeunes, forcément aisés et/ou déconnectés du rap plus averti. Juste assez attentifs pour écouter et pas seulement entendre ce qui est raconté.

Note : 15/20

 

 

 

tomlansard21@hotmail.fr

Tom, jeune et bien élevé. Sudiste et sans accent, le journalisme comme choix de vie le zin. On aime une mesure bien tournée comme un juron bien senti. De l’autotune sur les tartines le matin, les premières romances avec la nocturne le vendredi soir, pas peur d’aller s’enfoncer dans les abysses des suggestions Youtube. Tout a plus ou moins commencé avec Rohff, mais comme souvent les histoires d’amour finissent mal, en général.

Review overview