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Chronique : Kery James – Mouhammad Alix

Chronique du dernier album de Kery James

« Vole comme le papillon, pique comme l’abeille, et vas-y cogne mon gars, cogne. »

Muhammad Ali

Depuis La vie est brutale, 1991, Kery James n’a pas vraiment décidé d’en découdre. On ne présente plus l’homme et son Idéal Junior avec qui il s’est hissé au panthéon. En réalité Kery James n’a jamais cessé de s’élever, après Le Combat Continue en 1998 et la perte tragique de son ami LAS Montana, KJ s’éloignera du rap. Il reviendra en première ligne, glaive à la ceinture. Et si c’était à refaire, 2001, l’album disque d’or, sera pour l’homme la renaissance, la résurrection, le nouveau printemps. Caractéristique majeure du rappeur, tiraillé par ses démons, il gratte sans cesse des esquisses de doute et de remise en question. En 2004 et 2005, Savoir et vivre ensemble et Ma vérité marquent un autre tournant, le message religieux autre fois évoqués sera désormais central. L’après 11 septembre, sonnera l’heure d’un nouveau combat : paix, fraternité et tolérance face à l’horreur. Kery sera longtemps considéré comme un rappeur à contre courant et démolira l’image du banlieusard violent et pauvre de Lettre. Comme une suite logique, il poursuivra son œuvre d’une réalité manifeste, À l’ombre du show-business, 2008 et Réel, 2009, des récits criards d’amertume mais pleins d’espoirs. Sur Lettre à mon public, l’excellent titre qui clôture l’album Réel, KJ laissera entendre une nouvelle fois qu’il a besoin de se retrouver et de prendre des distances. 2012, l’homme sort de l’hombre et reprends les armes, pour ses 20 ans de carrières, KJ emprunte le chemin de Sun Tzu avec la République en ligne de mire : Lettre à la République, 2012. Et quelque chose me dit que le combat ne fait que commencer. Sur l’album Dernier MC, 2012, Kery semble avoir mis un nom sur sa cible, le combat est frontal, il est politique. Kery James ne laisse presque plus de place pour la tristesse ambiante, la détermination semble s’être emparée de ses textes. Depuis 2015, la France est en miette, elle est souffrante, frappée en plein cœur par les attentats. C’est comme un cheveu sur la soupe que Kery débarque cette année avec un projet ou le name-dropping et les accusations se feront nombreuses.

 

1. Mouhammad Alix : Sur ce titre poignant (c’est le moins que l’on puisse dire), Kery James fait un parallèle entre le rap et la boxe. Dans cet exercice, Mathurin, Alix de son prénom, se compare au boxeur le plus emblématique de tous les temps, j’ai nommé : Cassius Clay, Muhammad Ali. Il réalise ainsi un égo-trip fort sur une prod actuelle et tranchante. Dans le clip Kery se met en scène sur le ring nous rappelant qu’il n’est pas prêt de « baisser le froc », dominant le rap jeu tel un aigle sur sa falaise. Mais comme Kery James ne vient jamais seul, il s’accompagne de ses propres contradictions, l’homme tiraillé entre la guerre et la paix ouvre le bal sur un projet qui en dit long.

 

 

 

2. Douleur ébène : Je vous avoue avoir tout de suite pensé au titre de Booba « Couleur ébène », piste 15 de l’album Ouest Side. Peut-être était-ce un petit clin d’œil au Duc ? Sans faire de comparaison, sur ce titre singulier Kery s’exerce autour de sa couleur de peau, une palette sombre qu’il porte jusqu’au plus profond de lui même ; dans son sang, son histoire, ses humeurs. Ce titre est très intéressant textuellement : pluie de références, « jeux de lumière / obscurité » et autres métaphores. Si je pouvais vous citer tout le texte je l’aurais fais, je vous conseille vivement de le lire. Pour ce qui est de la prod, rien de très surprenant cependant.

 « Je n’ai pour Guerlain, que le fouet et le bâton, j’suis un Africain, qui n’a pas de patron. »

 

3. Pense à moi feat. Madame Monsieur : Premier featuring de l’album assez surprenant avec un groupe de Pop Française, c’est donc Emilie et Jean-Karl au refrain… Intéressant ! Ce refrain est réussi, à la manière d’une variété française il apaise et marque. La prod me plait aussi, elle colle au thème donné, douce et rythmée. Ce titre est un message d’espoir, un appel au combat face à la vie qui nous malmène, ceci dit je constate un petit recyclage de recette que j’avais à l’époque très largement consommé avec le feat entre Kery et Kayna sur le titre « Laisse nous croire » en 2010.

 

4. Jamais feat. Monsieur Nov : Second featuring de ce projet plus qu’innovant dans la forme, ici autre ambiance, autre collaboration originale, avec Monsieur Nov, un artiste montant de la « Neo Soul » Française. Un titre assez léger, deux couplets de l’hôte, un de l’invité, un refrain mélodique, une recette sympathique. Je ne sais pas trop quoi en penser, c’est à la fois surprenant et banal. Je crois qu’à la première écoute je n’ai pas aimé, puis je m’y suis accommodée.

 

5. La rue ça fait mal : Ahhh on va parler des choses sérieuses. Le mélancolique prend des risques, Kery James serait-il en train de goûter à la lenteur des mouvances actuelles ? Bon ici évidemment pas de codéine, mais une prod épaisse et un flow trainard. Pas de doute on est en 2016. Le thème ? L’impétuosité de la streetzer, c’est la piqure de rappel d’un écorché vif. J’aime bien ce titre, il ne se contente pas de passer en coup de vent dans ma tête. Allez hop, top 3.

 

6. Des morceaux de nous : La souffrance se fait ressentir de plus en plus, comme dans la plus part des projets de KJ. La rue ne l’a pas épargné, l’amour non plus. À l’image de la déconstruction des familles d’aujourd’hui ce texte met l’accent sur des situations de tous les jours, où les relations finissent comme de vulgaires débris. C’est toute la beauté de ce projet qui nous colle sur le nez de sinistres banalités. Pour la prod c’est en toute simplicité qu’elle vient accompagner le texte. Sobre et efficace.

 

7. D’où je viens : Comme son nom l’indique ce titre retourne au « quartier ». Kery adopte un flow spécifique, c’est TRÈS saccadé. Une prod progressive, je bouge la tête. Cerise sur le « ghetto » en fin de titre nous avons même le droit à l’outro « Sur violents breakbeats », dans Le combat Continue, 1998, Ideal J. Et puis la, je me dis, putain ça ne vieillit pas, ensuite je me dis, mais pourquoi il a fait ça, j’ai juste envie d’arrêter d’écouter cet album et de retourner dans le passé. Et c’est tout là le problème, mon problème, mais aussi celui de Kery. Nous avons grandi, nous avons vieilli, les choses n’ont plus la même saveur. Tristesse et nostalgie.

 

8. Prends le temps feat. Fadda Freddy : Autre featuring avec Faada Freddy un performer sénégalais que j’ai déjà vu sur scène, je vous le conseille vivement. Au refrain il donne du cachet à ce titre. Symptôme de notre société malade, nous n’avons plus le temps, alors KJ prend le temps pour nous sur 4 minutes et 45 secondes pendant que l’horloge de la prod tourne. Kery James réussi la recette qu’il connaît le mieux, des textes dans lesquels on se reconnaît rapidement.

 

9. Paradoxal feat. Cléo : Comme je vous l’avais dit en début de projet, KJ ne vient jamais sans ses contradictions, elles sont là, dans sa petite valise, au coin de sa tête ou dans sa poche. Probablement le thème qui me touche le plus chez Kery James, on est ici au plus proche de la caractérisation des êtres humains, la lutte contre nos démons, c’est probablement ça « LE » combat.

« Tant que James est vivant, c’est de lui que vient le danger, et chaque jour suivant, Alix se promet de changer. »

 

10. Rue de la peine feat. Toma : Sur une prod incisive signée Seezy, KJ prends une fois de plus des risques avec de grosses basses. L’ambiance est angoissante et ne donne à personne l’envie d’habiter « rue de la peine ». Un exercice lyrical intéressant ici avec un champ lexical qui tourne autour de la « localisation ». KJ nous positionne sur un itinéraire dans lequel on n’est pas sûr de sortir indemne. J’aime beaucoup ce titre, un de mes préférés.

 

11. Vivre ou mourir ensemble : C’était le premier extrait de cet album, il avait beaucoup fait parler de lui quand il était sorti grâce à un live avec Nicolas Seguy au piano, saisissant. Ce titre aborde la situation actuelle en France, le terrorisme, la politique extérieure… Thème abordé par de nombreux rappeurs l’année précédente. Mais dans une ambiance de plus en plus tendue, un titre qui rassemble ne se refuse jamais. Je dois avouer qu’ici aussi il y a un peu de recyclage. Mais KJ exprime une colère qui se fera ressentir fortement plus tard, il crache une suite de vérités qui filent la nausée. Je n’ai rien à dire, je crois qu’il faut simplement écouter.

 

12. Musique Nègre feat. Lino et Youssoupha : 4ème  extrait que j’avais découvert avec le clip en réponse aux propos délirants du sinistre personnage Henry de Lesquen, qui qualifie le rap de « Musique Nègre ». Bon, au départ j’ai été très déçue, en effet, trop de teasing tue le teasing. Malgré de belles références historiques (trône en osier, en référence à Huey Percy Newton ; pancarte indiquant le chiffre 7053, en référence à la célèbre photo de Rosa Parks ; Lino regarde par la fenêtre, un fusil sur l’épaule, clin d’œil à la photo culte de Malcolm X ; bras levés avec Orelsan, clin d’oeil aux Jeux olympiques de 1968) et la présence de la moitié du paysage Rap, j’ai trouvé le clip trop lisse, trop propre, hors nous attendions une vraie claque. Pour ce qui est du son, j’ai eu la même sensation sauf pour la prod qui est pour moi LA vraie réussite de ce titre. Mais, petite mention spéciale pour les couplets en Lingala et Haïtien, on apprécie.

 

 

13. Ailleurs feat. Toma : Un titre qui appelle à la prise de recul, KJ aime prendre des distances pour garder le cap. Parfois lorsque l’on voit trouble il vaut mieux partir pour y voir plus clair. Je n’ai pas grand chose à ajouter pour ce son, je n’accroche pas forcément, la prod ce n’est pas ma came non plus.

 

14. N’importe quoi : Pour moi c’est LE titre de l’album le plus innovant. Le troisième extrait de cet album avait fait le buzz grâce à un live sur la page Facebook de Kery James. Je trouve la prod complètement dingue. Sur ce titre KJ balance quelques anecdotes croustillantes concernant sa relation avec les maisons de disques, labels, médias (Capitol, Def Jam, Hostile, Skyrock…). Il nous fait comprendre qu’il n’est pas si « malléable » qu’on a pu le croire. Un très bon titre.

 

15. Racailles : Sans doute LE vrai coup de massue de l’album, je l’ai fait écouter à ma mère, elle a adoré. Au cœur de la crise politique occidentale, les hommes et femmes politiques ont perdu la confiance du plus grand nombre, aujourd’hui KJ décide de le mettre en musique. Il aborde également une vision du rap « travestie » à la sauce Cardet. Cependant, j’ai trouvé KJ honnête avec son auditoire, rappelant qu’autrefois il n’a pas craché dans la soupe : « Vous vous êtes servi de moi, j’me suis servi de vous, pour que mon message passe au plus grand nombre, maintenant j’peux le faire sans vous ». Encore un titre réussi, excellent.

« À bout de souffle, votre système est dans un cul de sac, a essayer de se débattre, comme un cul d’jatte. »

 

 

 

16. J’suis pas un héros : Tiens ça me fait penser à Daniel Balavoine ça. Trêve de plaisanteries. KJ referme le rideau avec un titre au plus proche de son public et de ses convictions. Il se dévoile, et comme dans « Lettre à mon public », KJ tire sa révérence nous rappelant qu’il n’est qu’un homme. La prod qui l’accompagne semble également s’éteindre en toute en sobriété.

 

 

 

Je dois avouer que je termine l’écoute de cet album le cul entre deux chaises. Premier point à soulever, Kery James, se renouvelle, la musicalité et les collaborations choisies sur cet album sont originales, je dirais presque curieuses. Ensuite, je dirais que le format 16 titres j’suis pas fan, parce que je trouve encore du surplus. Cependant on ne s’ennuie pas, d’une track à l’autre on change de monde, et c’est un aspect très positif. Les flows sont différents, puis métaphores et autres jeux de mots sont au rendez-vous, la maîtrise lyricale n’est plus à faire. En revanche, pour ce qui est des thèmes et des combinaisons texte/prod/clip, il y a, à mon goût bien trop de, ce que j’appelle, « recyclage », disons que nous ne sommes plus surpris, et c’est dommage. Kery le dit lui même « Rien n’a changé depuis Lettre à la République ». Bien que ce constat « amer » illustre aussi une société navrante qui ne change pas. C’est ce qui me chagrine un peu. La question que je me pose, c’est, si les choses ne bougent pas depuis 20 ans, pourquoi ne pas changer de tactique ?

À méditer…

 

 

Note : 14/20

Loukoum@vrairapfrancais.fr

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