Les suites ça fait toujours un peu peur. C’est ainsi. Et quand c’est la suite d’un disque dont l’empreinte est aussi forte et marquée qu’Or Noir, projet sorti en 2013 et quasiment sacralisé par le public rap, l’appréhension est d’autant plus étouffante. La particularité dans cette saga, c’est que cette partie 3 s’accompagne d’une pression que le deuxième volet n’a pas ou très peu connu. Déjà parce qu’il se présentait comme une « simple » réédition d’Or Noir, un supplément pour prolonger le plaisir en quelque sorte, et qui s’emboîtait à l’oeuvre originelle seulement 4 mois après sa sortie. C’était toujours le même ton, encore plus dur même, plus condensé et sans concession aucune. Et en tout logique, personne n’avait tiqué. Pour cette troisième salve, le contexte est tout autre. 5 années ont passées, et Kaaris est passé de roi de la trap à star hexagonale du rap. Le divorce houleux avec Booba s’est fait sentir à différents niveaux, mais n’a pas coulé le Dozo. Et si une partie de l’auditoire fait salement la moue devant sa mutation musicale, une autre se gagne à coup de hits franchement maitrisés. Alors qu’espérer d’Or Noir Part 3 ? Personne ne devrait jouer les candides en s’imaginant qu’il s’agira d’un 16 titres 100% trap et bitume, et au fond personne ne voudrait vraiment de ça. Pour preuve les titres résolument hardcore présents sur Dozo ont été complètement snobés et la plupart sonnaient vraiment fan service pour auditeurs en manque de sensations fortes. Par ailleurs ses multiples interventions musclées dans 93 Empire ont sans doute déjà répondues à ces attentes-là. La réussite de ce disque passera beaucoup plus par la capacité de création, d’évolution et, pourquoi pas, de surprise. En piste. 

1. Chien de la casse : Depuis le temps on le sait, une intro de Kaaris s’appréhende un peu comme une scène d’ouverture d’un James Bond : l’entrée en matière doit être aussi haletante que spectaculaire et causer pertes et fracas sur son passage. Sur ce point Or Noir pt. 3 est un relativement bon cru. Chien de la casse a davantage la silhouette d’un morceau classique que d’un véritable morceau bélier, et sonne du coup moins frontal que la plupart de ses prédécesseurs. Pour autant ça ne manque pas de corps et d’efficacité, au percutant on est allé chercher l’entêtant avec ce flow rebondissant et cette prod aux allures épiques de MõC

2. Monsieur météo : On rentre dans le vif du sujet avec ce deuxième track toujours résolument « hardcore ». Généralement si le public se met à basher Kaaris c’est lorsqu’il s’aventure sur des titres trop mielleux. C’est pourtant c’est sur ce type d’exercice qu’il faut être le plus sévère. Au démarrage le morceau est plutôt emballant et énergique mais très vite ça s’essouffle par manque de consistance. Le track s’articule autour d’une punchline répétée en boucle qui n’avait pourtant franchement rien de bien légendaire. Le tout est assez bien enrobé donc reste écoutable, mais difficile de lui trouver grand intérêt. 

3. Briganté (feat Mac Tyer & Sofiane) : Troisième collaboration de ce petit ménage à trois après Woah et Il se passe quoi, et septième connexion Kaaris x Sofiane en à peine plus d’un an, nouvelle bromance du rap français. Que de l’amour donc. L’alchimie humaine paraît claire, et sur le terrain ça se ressent assez bien, pourtant on a un peu de mal à être complètement transcendé. Même quand il est bon comme ici ça reste compliqué de s’emballer pour une 850ème apparition de Fianso sur un morceau, déjà. Et après 6 mois de matraquage 93 Empire, il y a un peu ce sentiment de formule usitée. Alors c’est plutôt un oui global, mais un petit oui. Très mesuré. 

4. Gun salute : C’est là que des chemins vont commencer à se séparer. Le morceau est très réussi, calibré comme un hit dans la veine d’un Poussière (sur Okou Gnakouri). Qui paraît léger sur la forme mais s’avère super accrocheur, et même touchant. Seulement voilà, est-ce que c’est en accord avec « l’ADN » Or Noir ? Ce serait donc les auditeurs qui décident de ce qu’est la quintessence d’une saga plus que le créateur lui-même ? Peut-être, peut-être pas. Reste que la réédition d’Or Noir date d’il y a près de 5 ans. La mutation était inévitable. Et quand elle accouche -entre autres- d’un Gun Salute, et bien elle est somme toute bénéfique. 

5. Golf7 r : Si vos poils s’hérissent en pensant aux Diarabi, Bling bling, et autres Feghouli, skippez Golf7 r sans demander votre reste. Pour les autres, libre à vous de manger ou non. Après différentes écoutes, ça s’inscrit dans cette lignée de titres un peu cucul, vaguement prenants, et c’est ni mieux ni franchement moins bien. Si ça peut sembler similaire au niveau de la forme ça n’a pas la subtile profondeur d’un Poussière, Boyz in the hood, ou Gun Salute justement. « Insipide » serait un adjectif un peu sévère, « fade » ça reste dur mais ça colle déjà peut-être un peu plus. 

6. Livraison : Premier extrait clippé du projet, en mode tank, cagoule et petite tenue, Livraison se voulait sans doute rassurant pour l’auditoire. Il l’est globalement. Quelques auto-références, Zoo, Blow, Paradis ou Enfer… On frôle le fan service mais le morceau tape quand même bien, l’énergie et la hargne sont contagieuses, sans trop forcer le trait jusqu’à la caricature comme avaient pu l’être G.O.K.O.U ou certains titres de Dozo

7. Aieaieouille : Un peu la même structure que Monsieur météo, résolument « bête et méchant ». Mais si dans l’absolu c’est loin d’être ridicule, notamment dans les variations de flow, les petites formules épicées, c’est un peu comme si le titre et le refrain loufoque « Mets plus de jeu sur le yoyo, mets plus de jeu sur le yoyo / Elle a du jus dans ses lolos, elle a du jus dans ses lolos » désamorçait automatiquement le sérieux du morceau. Pour le moment ce n’est pas dans ce registre qu’on prend notre pied sur cet album. 

8. Débrouillard : Balade légèrement chaloupée et pas désagréable. Le choix de sortir Débrouillard en single d’amorce de l’album pouvait laisser un peu à désirer niveau impact, mais d’un point de vue de séquençage des morceaux entre eux il s’inscrit assez bien dans le déroulé du projet. On ne s’arrête pas plus longtemps que ça. La suite ! 

9. Détails : Un vrai coup de coeur. Cette sensation super satisfaisante d’entendre Kaaris sur quelque chose d’inédit et de vraiment faire un pas en avant dans sa discographie. Détails c’est une ambiance noire, fumeuse, assez trouble, sublimée par la voix qui vient se poser pincée d’autotune mais sans altérer la gravité du ton général. Seul point qui empêche de statuer le sans-faute sur ce track, c’est qu’il est un peu trop court. Après ça en incombe à chacun et de ce qu’il recherche, mais on touche en plein coeur de ce que peut/doit être la plus-value d’un Or Noir Part 3. Ce type de création. 

10. Ça on l’a : Crapuleux à mort. Parmi les bangers rebondissants du projet, Ça on l’a est de ceux qui se démarquent le plus. « J’vais jamais m’ranger, c’est c’que j’ai promis / Petit, ça c’est mon flow, tu n’fais qu’manger c’que j’ai vomi ». La faute a une insolence encore un plus poussée dans l’attitude et le flow désinvolte. Pas de révolution, mais une petite démonstration. 

11. Cigarette (feat SCH) : LE morceau patate de l’album. La prod de Yoshi, moitié du duo Double X  met direct la tête dedans. Le refrain est canon, aussi percutant qu’accrocheur, et Kaaris est juste en mode XXL sur tout le titre. Du point de vue qualité de la collaboration entre les deux larrons, ça va sans dire que ça restera largement plus dans les esprits que l’oubliable (et oublié) Où sont les € enregistré pour Double Fuck, même si on est sur un SCH en gestion plus qu’en réelle tenue de combat. Mais il n’y a franchement pas de quoi bouder son plaisir. Grosse connexion. 

12. Tout était écrit : Recette déjà pas mal épuisée rien que dans ce disque. Refrain remuant et nerveux, quelques formules sympas par ci par là dans les couplets « Il était pas éteint, l’volcan faisait juste une sieste », mais sinon par grand chose à retenir. Allez, avec un peu d’entrain on peut passer un vrai moment de divertissement à créer soi-même les adlibs, le morceau s’y prêtant fortement. 

13. Dévalisé : C’est peut-être de la sur-interprétation mais encore une fois, même si on est sur un titre aux accents plus légers et aux airs carrément chantonnés, il y a un vrai sentiment de prise de plaisir sur ce type d’exercice. On sent l’envie d’aller chercher quelque chose d’assez intérieur, bien plus que sur les quelques anecdotiques bangers – pas tous – qu’on a pu croiser dans cet album. Alors parfois ça sonne un peu gnangnan, et il y a quelques notes qui peuvent faire grimacer, mais ça reste très catchy et attachant dans son imperfection, ce qui donne un bon petit morceau à l’arrivée. 

14. Douane : Changement de décor du tout au tout. Double X aux manettes, à nouveau. Un refrain headbanger, à la mécanique rudimentaire mais terriblement efficace. Et si la tête est toujours accrochée au bout de ces trois minutes, bravo vous avez passé votre baptême du feu avec succès. 

15. Comme un refrain : Même remarque que pour Dévalisé au niveau de l’investissement émotionnel de Kaaris sur ce morceau. Et c’est encore plus réussi. De la même façon que Détails c’est frais et inédit dans l’historique du rappeur de Sevran. Il a un vrai sens de la mélodie, même si on ne le découvre pas aujourd’hui, et c’est certainement dans top 3 ou 5 des morceaux les plus importants de l’album. On pourrait s’avouer un peu circonspect sur les skurt, skurt en boucle et par deux fois au cours du morceau, mais bon. On va dire que ça passe plus ou moins bien selon l’humour. En tout cas, super titre. 

16. Octogone : À l’heure où ces lignes sont écrites, Octogone est le seul morceau à avoir été rajouté à la tracklist d’Or Noir part 3. Procédé curieux, pas mal compromettant pour un chroniqueur et surtout assez insultant pour celui qui achète en physique mais soit. Stratégiquement en revanche, pas grand chose à redire, le track est premier des top titres de Kaaris sur Deezer, le clip a tourné et a surtout remis un bon coup de tonnerre dans l’atmosphère déjà chargée en électricité autour de ce projet. Et pour cause, pas vraiment besoin de lire entre les lignes, Octogone est explicitement à charge contre Booba, et se trouve être un déferlement de phases incendiaires « J’traîne pas avec une sécu’, tu m’tends l’autre joue, j’pisse dessus » sur un couplet-bélier unique qui s’achève sur un enchaînement particulièrement gratiné qu’on s’abstiendra de citer par respect des gens mentionnées… Au-delà de ça le titre fonctionne à fond parce que l’implication est totale dans chaque phase, chaque intonation, là où trop nombreux de ses morceaux « énervés » sortis ces dernières années sonnaient inhabités et impersonnels. 

Étant donné qu’on ne fait pas encore dans la chronique évolutive, celle-ci fera au moins office pour ces 15+1 titres initiaux. C’est déjà pas mal. Et tant pis si l’ami Kaaris nous rajoute 5 morceaux inédits dans la foulée de notre publication. De l’avis général à la sortie de l’album, la déception se concentre surtout sur le fait d’avoir étiqueté ce projet de la marque Or Noir, sorte d’identité inviolable dans l’esprit des auditeurs. Allez soit, que le public s’accroche à l’idée qu’il se fait de l’ADN d’Or Noir et qu’il n’accepte pas qu’on y incorpore mélodies chantonnées et ambiances plus aérées, ça peut se comprendre par nostalgie et par puritanisme à peine camouflé. Mais une fois qu’on a dit ça, est-ce qu’on en statue automatiquement que l’album est raté ? Non, car il ne l’est pas. Il tient même plutôt bien sur ses jambes. Et finalement, la déception se trouverait presque davantage dans cet entêtement à proposer des morceaux « énervés » et à l’arrivée assez impersonnels (Monsieur Météo, Aieaieouille par ex), que dans les titres qu’on pourrait qualifier de « légers » ou en tout cas se démarquant des sonorités brutales que la majorité attend dans un skeud estampillé Or Noir. Détails ou Comme un refrain d’ailleurs ne sonnent pas « légers » pour un sou. La création et l’inspiration nouvelle espérées se trouvent dans ces sons là. Ce n’est pas pour autant qu’on ne prend pas un plaisir monstre quand la violence est bien exécutée (Chien de la casse, Cigarette, Douane). C’est encore un peu difficile de savoir où ranger cet opus dans la discographie générale de Kaaris. Surtout si de nouveaux titres viennent redistribuer les cartes et brouiller la vision qu’on s’en fait. À ce stade, c’est globalement un bon point général, et même la première pièce rapportée (Octogone) se justifie dans la cohérence globale. Mais ce que tu gagneras en durée de vie à injecter du sang neuf par à-coups dans ton projet, est-ce que tu ne le perds pas d’ores-et-déjà au niveau du caractère global de l’album en désavouant d’une certaine façon l’oeuvre que tu proposes au départ ? Le temps le dira.

 Note : 14/20