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Chronique : Jazzy Bazz – P-Town

Jazzy éclaire Paris avec cet album

Après 4 ans plongé dans la pénombre, Jazzy Bazz revient pour un album hommage à la célèbre Lutetia, la ville lumière : P-Town, dans les backs depuis le 29 février dernier. Pour la plupart d’entre nous, c’est aux Rap Contenders que l’on a vu pour la première fois les talents du « jeune » Parisien. En 2012, il sort un excellent EP Sur la route du 3.14, indiquant qu’il se dirige tout droit vers l’infini. Personne n’est passé à coté du fameux « 64 Mesures de Spleen », un verre de rouge à la main, écouteurs à pleine puissance dans les oreilles. Depuis, plus rien, mais Jazzy a finalement pris le temps pour un nouveau projet que nous attendions !

 

1/ P- TOWN : On commence par le titre éponyme. Jazzy fidèle à lui même nous porte sur une prod à la fois douce et froide, sur fond de réalité glaçante. Ici il évoque la « noirceur » des nuits blanches de Paris et on se laisse prendre au jeu. On a un refrain mélodieux et des couplets plus incisifs. Début d’album plutôt sympathique.

 

2/ Les chemins : Sur ce morceau Jazzy aborde une fois de plus un sujet très réaliste : nos rencontres dans la vie de tous les jours. « Les chemins se croisent et se séparent »… Une meuf ? Un pote ? Des passages, à un moment donné de nos vies, qui retournent dans l’ombre comme si on ne les avait jamais connu. Sur la fin, un sample où l’on distingue la voix de Fabe (Scred Connexion) qui vient s’ajouter à une prod enivrante. « Combien autour de nous sont déjà partis, jamais revenus ». (Mots Vrais, East feat. Fabe, 1997 sur le Maxi Eastwoo). J’aime beaucoup.

 

3/ Le Joker : J’avais évoqué ce son dans la story chronique, en effet c’est probablement un de ceux que j’affectionne le plus. Je ne suis pas vraiment une grande connaisseuse de l’univers « Batman » mais ça me parle. Comme je vous le relatais dans la story, ici Jazzy nous dévoile clairement un univers qui le touche. J’aime beaucoup ce titre tout d’abord parce que c’est un égo-trip assez incisif, l’ambiance est « noire ». Le morceau est à lui seul une référence à l’univers Batman et au Joker. Au programme, diable, corbillard, asile, sous-marins… le champ lexical fait froid dans le dos, et on aime ça.

 

4/ Lay Back feat. Freddie Gibbs : Morceau qui débute sur un sample des X-men, « Style de vie », (1998), comme mentionné dans la story chronique. On se dit tout de suite que ce son va nous transporter dans le passé, et bien détrompez vous. Lorsque la prod part, je suis en apothéose dans mon salon, on est en décalage total, sur une excellente prod signée Everydayz (Ce n’est pas @Le_Gost qui dira le contraire, pour une fois). Pour ce qui est du featuring, Freddie Gibbs ouvre le bal avec un couplet très sympathique, Jazzy enchaîne sur un refrain lent puis un couplet plus rapide. Des différences de rythme. J’adore.

 

5/ 3H33 : Jazzy Bazz le mathématicien du rap comme à son habitude nous plonge dans un bain de chiffres. Après le refrain on a même une citation de Gandhi, on en apprend un peu plus à chaque track. Sur ce morceau le spleen est de retour, avec une prod plus douce ; le blues, l’amertume, les abîmes… . Je suis pas particulièrement fan de ce track peut être un peu trop lunaire pour la femme terre à terre que je suis.

 

6/ Ultra Parisien : Autre thème, autre ambiance. Pour le coup, rien de lunaire ici. J’apprends autre chose sur Jazzy, il est (ancien ?) ultra. Un domaine qui me touche, ici il évoque l’histoire du club et de ses supporters, une relation je t’aime moi non plus. Le bonheur des uns fait parfois le malheur des autres, les affaires de Nasser entachent l’âme d’un stade autrefois exalté. Un sujet qui préoccupe les supporters, une réalité que beaucoup trop taisent, il n’y a qu’à voir les commentaires de soutien de la part des Marseillais sous le clip sur Youtube. Pour en revenir au morceau, on est sur une prod de Myth Syzer que j’avoue ne pas avoir reconnu ici. Jazzy Bazz est excellent, il est dans le détail. Le refrain sonne comme un « anthem ». « Rendez-nous le Parc ! ». Mention spéciale pour le clip. C’est top.

 

7/ 3. 14 Boogie feat. Esso Luxueux : Un peu de légèreté pour apaiser le tout. Avec ce titre il fait une fois de plus référence à sa ville Pi (3, 14), merci à Guillaume de Rap Genius de me l’avoir fait remarqué. Jazzy est en featuring avec son acolyte Esso Luxueux, avec qui ils étaient ensembles pour une « Connexion plutôt cool » à ses débuts. Sur ce titre il offre une nouvelle facette de Paris, le côté « Boogie ». Ce son est clairement « à l’ancienne ». On se croirait dans une vieille boite de nuit, boule à facette et Mercedes phares jaunes sur le parking. Ca fait du bien.

 

8/ Le Syndrome : Ici on part sur une espèce d’interlude, très très réussie. C’est ici qu’il fait probablement référence à IAM comme je vous le disais dans la story chronique. « T’as pas d’égale puissance, forêt de ciment, pas de silence, tes bâtiments sont comme des arbres immenses ». Sur ce morceau, il personnifie la ville de Paris et lui déclare tout son amour. Le titre est particulièrement bien trouvé puisqu’il fait référence au syndrome de Stockholm, qui consiste à éprouver un sentiment d’empathie, voire d’amour envers son ravisseur, ici l’envoûtante ville de Paris en kidnappeuse hors pair.

 

9/ Visions feat. Bonnie Banane : Une prod traînarde et lunaire, un refrain flâneur, et pourtant des textes poignants. Vagabonder aujourd’hui n’est pas de tout repos. « J’décris un panorama sombre, tous ces recoins où l’on mord à l’hameçon ». On affronte une réalité paralysante, et le refrain permet de nous échapper quelques instants sur la voix de Bonnie Banane. J’apprécie particulièrement ce contraste.

 

10/ Adrénaline : Sur une prod de Myth Syzer à la recherche de l’hormone du stress. Adrénaline, une substance que délivre le corps humain, et dont le cerveau raffole. Et bien toujours dans la continuité de cette réalité qui nous poursuit, Jazzy délivre un message « échappatoire ». La vie, une course à l’adrénaline, un moment de plaisir au milieu de « ce marécage livide ».

 

11/ Le Roseau : Comme évoqué dans la story chronique, on démarre avec une citation de film, référence à Yip Man, un maitre des arts martiaux. La prod est signé Hologram Lo’, elle est particulièrement marquante. On bouge la tête comme jamais. Jazzy Bazz est excellent, il est incisif, il part au combat comme un « Samouraï ». Il évoque notamment le fait qu’il a beaucoup travaillé sur cet album et a pris le temps de mûrir. Pour le titre il fait référence à une fable de La Fontaine, « Le Chêne et le Roseau », c’est une métaphore qu’on peut interpréter, en effet Jazzy résiste au « vent », il se plie, contrairement au Chêne qui se « rompt ». Je suis fan.

« C’est pas l’Apocalypse, mais le présent est lugubre, j’suis tellement loin, j’suis nostalgique du futur »

 

12/ Trompes de Fallope : Ce morceau est un excellent exercice lyrical. Il pleut des métaphores, avalanche de jeux de mots sur le thème de l’adultère. Je suis sur le cul. Et pour couronner le tout, des références à Serge. Les textes parlent d’eux mêmes : « T’as tout fait saloper, salope, je reste fidèle à moi-même, même s’il m’arrive de m’tromper, trompes de Fallope » ; « Hein, j’ai vu ma moitié me tromper avec un tiers, la cachotière se tapait la terre entière, Qui faut-il que j’cogne ? L’un de ces hommes qui l’adulèrent, Ou cette tchoin qui commit l’adultère ? » Bah les gars, moi je dis, PUUUUTEUH ? Désolé, excès de café. Probablement un de mes morceaux préférés.

 

13/ 3. 14 Attitude : J’aime beaucoup la prod, Jazzy Bazz évoque ici le rap d’aujourd’hui, selon lui contrefait, « Se travestir pour deux sous, voilà tout ce qui les guident hélas, pas besoin dévoiler ses dessous pour voir un gros string qui dépasse », il espère conférer à sa descendance la « bonne attitude » à adopter. L’attitude 3.14 ? À la fin on peut entendre quelques rappeurs sur des samples, comme Alpha Wann, Nekfeu et Booba. Je ne suis pas particulièrement d’accord avec cette prise de position, mais c’est joliment dit.

 

14/ Amen : Deuxième « espèce d’interlude », que je trouve encore une fois très réussie. Jazzy parle de l’abandon façon « Storystelling », autre exercice qu’il magne avec brio. L’auditeur touché par le thème, s’identifie dès la première ligne. Bravo.

 

15/ Fluctuat Nec Mergitur : Dernier morceau, encore une énorme référence, « Il est battu par les flots, mais ne sombre pas », la devise du Blason de Paris. Dans ce titre Jazzy aborde le sujet sensible des attentats dans la capitale. Il rappelle la douleur de ces événements, s’en prend aux « hautes sphères » de notre société, mais délivre un message d’espoir, avec comme I’image un bateau qui ne sombre jamais. Excellent morceau.

« Cinq heures, Paris s’éveille en cellule de dégrisement, rapidement lucides, unis comme des résistants »

 

L’album est excellent, lyricalement je suis séduite. Il y a différents thèmes abordés, cela rend la trame intéressante. Culturellement c’est fourni et abouti. Alors évidemment, là ou je me permet un « petit » bémol, c’est plutôt musical. Je me suis trouvé parfois trop dans le passé, étant peut être aussi trop habituée à la mouvance actuelle. Cependant cela fait parti d’un univers, et ça fait du bien. Lutèce n’a pas eu de plus beau cadeau que cet album, elle en avait grandement besoin ces temps ci, elle pourra continuer de rayonner dans le monde pour le plus grand plaisir de Jazzy.

NOTE : 16/20

Loukoum@vrairapfrancais.fr

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