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CHRONIQUE : FREEZE CORLEONE – PROJET BLUE BEAM

Chronique du premier album de Freeze Corleone : Projet Blue Beam, sorti le 13 novembre dernier

Pour tous les passionnés de théories du complot le Blue Beam Project serait, selon les sites les moins fiables qui soient, un projet de la NASA visant à établir une nouvelle religion, socle d’un nouvel ordre mondial, en simulant dans le ciel des apparitions simultanées de l’antéchrist tout autour de la planète. Sceptiques ? Mais non, mais non… Pour les amoureux de rap le Projet Blue Beam est le titre du premier album de Freeze Corleone qui baigne dans d’obscures références complotistes. S’il n’est pas connu du grand public, l’artiste originaire de Seine-Saint-Denis possède une vraie célébrité au sein de la raposphère, en atteste le nombre de médias spécialisés qui ont déjà parlé de lui. Si vous avez loupé le coche on va vous faire un cours de rattrapage sur le prodige du rap francophone. Freeze est le co-fondateur et chef de file du collectif de La Ligue des Ombres aussi appelé 667 ou encore Mangemorts Squad. Ses membres les plus éminents sont Norsacce Berlusconi et Osirus Jack avec qui il forme par ailleurs le trio C.F.R (Council on Foreign Relations, blaze choisi d’après le nom d’un think-thank américain très influent spécialisé en politique étrangère) et auteur de la très bonne mixtape F.F.O. sortie le 11 septembre 2015. Pour que vous compreniez mieux : la Ligue des Ombres c’est l’autre nom de la Ligue des Assassins dans l’univers DC Comics. 667 symbolise le fait que la clique est au-dessus du Diable auquel le nombre 666 est souvent affilié. Et les Mangemorts sont les partisans de Voldemort, les ennemis du bien dans la saga Harry Potter. Vous l’aurez compris l’ami Freeze a un penchant pour les méchants.
C’est en 2016 qu’il commence à vraiment faire parler de lui avec le son Madara, issu de sa quatrième mixtape F.D.T (Fin Des Temps), et par l’intermédiaire de Vald, qui lors de la promo de son album Agartha, clamait n’écouter que le rappeur italo-sénégalais. Ce dernier a entre-temps perfectionné sa technique et affiné son univers.
Marcel Proust définissait le style comme étant : « une qualité de la vision, la révélation de l’univers particulier que chacun de nous voit, et que ne voient pas les autres. Le plaisir que nous donne un artiste, c’est de nous faire connaître un univers de plus ».
Allez, (re)découvrons l’univers de Freeze Corleone à travers Projet Blue Beam, son nouveau bébé sorti le 13 novembre dernier.

1. Intro: Cette intro’ donne le ton du projet. La prod’ du morceau est composée, entre autres, d’une boucle de piano qui crée une atmosphère angoissante sur laquelle Freeze vient nonchalamment poser sa voix en crachant des phases comme : « Fils de pute tu disparais deuss’. Comme un meuj de C. Rien dans les narines. Mais j’gratte que des lignes comme un geush de C ». Des lines ultra recherchées agrémentées de petites mesures comme : « J’fume que d’la frappe comme le maire de Tanger. Belek j’suis dans le complot comme le maire de Angers » qui font naitre chez l’auditeur une soif de curiosité que l’on ne peut s’empêcher d’assouvir. Le professeur Chen Zen fait ici référence à Christophe Béchu qui a participé à plusieurs reprises à la conférence de Bilderberg : « un rassemblement annuel et informel d’environ 130 personnes […] surtout des personnalités de la diplomatie, des affaires, de la politique et des média » (merci Wikipédia). Une réunion au sommet de la pyramide qui alimente de nombreuses thèses complotistes. Première référence occulte du projet, loin d’être la dernière.

2. Jeremy Lin : La drogue est l’un des sujets de prédilection du gourou de la secte 6.6.7. Ici, la lean au centre d’un jeu de mot travaillé en guise de refrain : « J’lean de ouf comme un gueush de coke gratte des lignes de ouf. Cross ces négros, j’arrive chinois sur le terrain, j’me sens comme Jeremy Lin de ouf.» Un beat vaporeux et un flow nébuleux au service d’un égotrip efficace : le cloud rap à son paroxysme.


3. 3 Planètes 
: Une intro, un couplet, une outro et trois informations à retenir. Premièrement, le Sénégalais a plus de flow que toi, donc il est plus lourd que toi. Preuve que le rappeur fascine, sur Genius des petits malins se sont amusés à calculer combien de fois Freeze est meilleur que les autres. Voyez :

 

                                                                                                                                                                      Crédits : @rapgenius

Deuxièmement, il a du bif et veut en faire davantage, ce qu’il résume : « À propos des sous comme Donald. J’suis comme Picsou, t’es comme Donald ». Et troisièmement il n’aime pas l’État d’Israël et le fait savoir avec l’anaphore que voici : « Chaque jour, fume v’la d’caca comme si j’habite à Casa. Chaque jour, Fuck Israël comme si j’habite à Gaza. ». Attention au Mossad Freeze, attention !

4. Lester : Le son débute doucement. Le Prof Chen prépare son plan comme Lester dans GTA et cuisine sa sauce comme Dexter dans son labo. Les basses apparaissent, la prod’ signée CashMoneyAP accélère, lui aussi. S’ensuit une énumération de références entremêlées. Au rap : French Montana, Fredo Santana, Kix Kaki, KDD. Aux jeux-vidéo, GTA V, Colin McRae Rally, H1Z1. A des sportifs, Ferdinand Coly et Kevin de Bruyne. Les clins d’œil sont subtils, non convenus et surtout, à l’inverse d’un Django, bien amenés. Le professeur maîtrise son art.

5. LRH : « S/o Flem pour les prods et les mix. » Le producteur du titre reprend la formule secrète : une boucle de piano, un beat aux alentours de 70bpm, une même ambiance oppressante pour l’un des meilleurs morceaux du projet. Le Proviseur Chen « glisse sur la prod comme ­[au] kitesurf ». D’abord il se compare à Lafayette Ronald Hubbar le créateur de la scientologie : « Tout pour la secte comme un scientologue, Chen Zen aka LRH. » Puis en profite pour résumer son crédo : « Dans ma tête : argent, sexe, drogue, complot, c’est obsessionnel. Gangster et gentleman négro, noir et professionnel.» ? Vous ne connaissiez pas Freeze Corleone ? Maintenant si.

« Tu sais qu’j’ai les manuels, petit
Maîtrise les boîtes auto comme les manuelles, petit
Tu rappes encore, t’as presque l’âge d’Emmanuel Petit »

6. Fentanyl : Cette fois c’est Tab et Flem qui produisent une instru’ toujours aussi sombre. Fentanyl est un égotrip bien ficelé. Les références se répondent et les schémas de rimes sont toujours aussi impressionnants. Le rappeur semble ne pas avoir écouté nos avertissements quand il lâche « Nique un sioniste comme BHL ». Hostile le tonton Freeze. S/o le Mossad.

7. S/o Congo Part.2 :  Congo Bill est un producteur membre de La ligue des ombres. Il y a deux ans les deux artistes signaient une bonne collaboration sur  S/o Congo. Ils se retrouvent ici pour une deuxième partie mieux aboutie mais qui ne se démarque pas plus que ça dans le tracklisting. Même si les rimes de Don Corleone surprennent toujours autant. « J’suis comme Dybala, négro t’es comme Gameiro / Techniques d’Alabama comme Doe B / J’suis dans la défense comme Toby / Cherche la concu’, c’est désert comme Gobi / Dur dans la peinture comme Kobe, ekip. »

8. Fredo Santana : Aïe ! Quelle gifle. Fredo Santana est l’un des morceaux les plus puissants de l’album. Flem amène ici une autre ambiance en signant une instru’ plus trap que les autres avec des basses mises en avant. Un couplet unique et une répétition bienvenue « J’suis dans le piège, j’me sens comme Fredo dans la cuisine. J’suis dans le piège, j’me sens comme Fredo dans la cuisine » font du morceau un banger très efficace. Le titre est d’ailleurs introduit par une interview du rappeur de Chicago complètement défoncé qui explique qu’il se sent piégé dans cette « trap shit ». R.I.P Fredo Santana.

9. Baton Rouge : Décidément l’alliance Flem x Freeze fonctionne. Le Professeur donne des leçons de rîmes : « Fuck le triple-6, j’suis pas dans les pactes (Nan). FUT 18, j’suis grave dans les packs, ekip » ou « Fuck un Rothschild, fuck un Rockefeller. Bitch j’ai grave la dalle comme si j’étais gros. Et negro j’ai les crocs comme un Rottweiler ». Il parvient, dans un même morceau, à placer une phase presque consciente comme « 20.18 en Lybie ça bibi des nègres à 150K » et une phrase à la fois egotrip et historique comme « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 ». Ecoutez, apprenez.

10. Sacrifice de Masse (feat. Osirus Jack) : « Pas d’featuring, faut pas gaspiller l’euf » clamait Alpha Wann sur UMLA. Freeze semble suivre cet adage puisque Sacrifice de masse est le seul feat’ sur onze titres. Et ça ne compte pas vraiment puisque Osirus Jack fait partie de l’ékip 667. Ce dernier envoie un couplet magistral qui colle parfaitement à l’univers de Corleone. Les deux acolytes name drop un nombre incalculable de théories du complot et feraient même douter les moins convaincus. « Prescott Bush. Mais qui est Prescott Bush? » « J.P Morgan. Mais qui est J.P. Morgan? Qu-qui a financé la deuxième guerre? » Qui ?

11. Donquixote Doflamingo : Encore une fois le rappeur montre tout son génie artistique. Freeze raconte ici qu’il « Tire les ficelles comme Doflamingo« , célèbre personnage de l’univers de One Piece. Et se vante d’être le meilleur « J’vois plus le peloton j’ai trop d’avance. J’les écoute j’entends mes flows d’avant. » Un couplet unique, 3:50 min de pur bonheur. Une superbe fin de disque.

« Négro j’suis dans les piles comme le dioxyde de manganèse
J’garde mon sang-froid comme si j’suis un reptilien en hypothermie qu’habite dans la neige. »

En plus d’être un très bon rappeur Freeze Corleone a su développer un univers unique, très identifiable. Huit projets pour trouver sa recette qui se compose des ingrédients suivants : une technique irréprochable, un bpm lent, une instru nuageuse (souvent garnie d’une boucle de piano), un flow nonchalant et une voix grave, vaporeuse voire anesthésiée, probablement par sa consommation excessive de drogues opiacées, pour habiller le tout. Mais la force de l’univers de Chen Zen se trouve aussi dans la diversité des références qui enrichie son écriture. Tanto empruntées à la culture populaire, tanto confidentielles et tirées de croyances ésotériques, occultes et mystérieuses. Ces dernières, souvent inconnues des non-initiés, fascinent et attisent la curiosité de l’auditeur qui s’intéresse à toutes ces théories fumeuses, souvent (toujours) tirées par les cheveux.  En fait, écouter Freeze c’est un peu comme regarder Da Vinci Code et Ready Player One en même temps. Le Professeur maitrise son sujet et rend une copie presque parfaite. Presque car il y a un réel bémol dans le projet. Les morceaux se ressemblent beaucoup, ce qui rend le tout un peu répétitif. Ceci étant dit Projet Blue Beam est l’un des meilleurs de l’année. Espérons que ce premier album lui permette de franchir un cap dans ce rap jeu. Pour l’heure il continue de faire de la très bonne musique et c’est l’essentiel. Allez, S/o Freeze Corleone.

15/20

bine.ismael@gmail.com

« C’est pas un retour à l’âge d’or, c’est maintenant que débute l’âge d’or. » En bref : De prénom Ismaël, de cœur Stéphanois, de sang mi français, mi algérien, d’âge 26. J’aurais peur de ce nombre grandissant d’années si ça ne voulait pas aussi dire que j’écoute du rap depuis deux décennies entières. 20 ans de rap, parce qu’au milieu de mon enfance, entre Bob Marley, Jacques Brel, Aretha Franklin et Michael Jackson au foyer maternel, j’ai découvert NTM ; et depuis pas un jour ne passe sans qu’il ne soit « rythmé de rap music ». Eternel étudiant, historien de formation, j’ai passé deux ans à l’étranger pour mes études. Un master en poche pour assurer mes arrières, je me tourne désormais vers les écoles de journalisme, dont je prépare actuellement les concours.

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