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Chronique : Dinos – Imany

Retour sur le dernier album de Dinos

IL EST REVENU ! Ici, pas question de clown sanguinaire, mais bien d’un MC qui a su rassembler une fanbase autour de son univers. Un certain Jules qui, même sans César, est apprécié pour les images marquantes qu’il case dans son art. Dinos (ex-Punchlinovic) sait prendre son temps, et peut-être même un peu trop.
Depuis toutes ces années, certains d’entre vous ont peut-être oublié le background du rappeur de la Courneuve et ça peut se comprendre. Alors, avant d’entrer dans le vif du sujet, c’est parti pour une rétrospective de sa carrière. 2011, tout commence avec Rap Contenders où ça se clash dans la bonne humeur. Les épisodes se suivent et, à mesure que le Dinos aiguise ses rimes, en 2012 je le découvre sur instru’ avec des titres comme « Prieuré de Sion » ou « La mort ou tchitchi ». Je me rends compte que Dinos sait se débrouiller, autant en acapella face aux rivaux que dans un studio face au micro. Alors, lorsqu’en 2013, sort son premier CD, je me presse de l’écouter. Le rappeur se voit en alchimiste capable de transformer l’encre en or, mais je n’accroche pas trop (même si « Bouchées triples » !). Je m’éloigne de l’artiste. L’année suivante, le MC sort de la salle du temps avec un premier extrait qui cartonne. La transformation en Super Saiyan serait-elle amorcée ? Changement d’apparence en vue ? La même année, Dinos annonce la sortie de son premier album, mais l’attente se fait longue. Toujours soucieux de travailler son œuvre, le rappeur fait patienter son public et, en 2016, sort la compilation « Toujours pas Imany mais presque ». Imany… Mais qu’est-ce que ce mot signifie donc ? Et bien, « Imany, c’est la foi ». La foi dont ont fait preuve ses supporters jusqu’à la sortie ce 27 avril de l’album éponyme.
L’engouement qu’a provoqué le retour de Dinos m’a rendu curieux, curieux de voir si l’évolution que j’avais pressenti en 2014 s’était finalement réalisée. Alors, sans plus tarder, place à Imany !

 

1. Iceberg Slim : Le grésillement indique que nous sommes au commencement de quelque chose. Premières notes planantes puis… Anakin Skywalker ! Dinos entre avec nonchalance sur l’instrumentale d’Iksma. Le premier couplet, teinté d’autotune, correspond à ce qu’une intro a de mieux à offrir : le calme avant la tempête. La pique envers les accros aux chiffres de ventes m’a bien faite rire. Arrêtez de vivre la musique comme des comptables bordel ! Le refrain rappelle le morceau « Le Chant » de Beeby, extrait de Mala 800 / / / Orion, un de mes projets 2017 favoris. Sachant la proximité entre ces rappeurs, j’ai souris, croisant doigts pour une nouvelle collab’ ! Ce refrain, c’est aussi l’occasion pour Dinos de caser la première référence à Booba. Et, reprendre l’intro de « Inédit » pour annoncer son retour, c’est assez classe. Le second couplet est un CV qui m’a poussé à m’engager dans la suite de l’album. Le rappeur y rappelle factuellement des expériences très stimulantes (Olympia d’IAM, CD dans les bacs à 18 ans, dédicace de Sarah Pal… heu Lisa Ann).

 

2. Argentique : Alors, pour mon avis sur ce titre, « ça va être court mais ça va être bref » comme dirait Sinik. Dinos s’est vraiment approprié la prod’ de Twenty9, flows variés et enivrants sur couplets et refrain. La tête a dansé, les épaules aussi. D’ailleurs, j’ai apprécié que ce morceau grisonnant soit celui qui introduise la mélancolie dans le projet.

J’suis mort avant de naître

Des remords à ma fenêtre

Alors le soir, je rêve

3. Beuh et liqueurs : De mémoire, c’est la première fois que j’entends Dinos dans le registre chill/clip à néons violets. Et sa prosodie qui épouse les BPM de Notinbed, not bad at all !

Le cas Joke : soit il voulait faire galérer les scribes de Genius en rappant dans sa barbe, soit il a repris les codes de certains Américains qui chantent en yaourt pour donner un effet de flou à leurs textes lénifiants. En tout cas, ça passe bien. Cependant, très dommage que le Montpelliérain sabote sa métaphore sur la tombe de Ben Laden en explicitant le terme « eau » alors qu’une subtile référence au miracle de Jésus donnait de l’élégance à cette ligne.

 

4. Hiver 2004 : Ce morceau, à peine le 004ème de l’album, vient confirmer la maitrise mélodique de Dinos. Son évolution artistique est savoureuse à découvrir, surtout lorsqu’elle exprime nostalgie et mélancolie. Les rythmiques de Twenty9 habillent habilement le propos du MC. Pour parler du fond, le thème du temps qui file renvoie au repentir avant une fin qui se peut brutale. Là se pose la question de Dieu, du doute, de la foi. Imany. De telles interrogations ont déjà été traitées à la va-vite dans des morceaux de Rap, mais ici, on ressent une maturité, une réflexion qui justifie l’attente du public. L’effet chopped & screwed qui conclue le titre est bien amené, me fait penser à une cassette de confession qu’on découvrirait dans le recoin poussiéreux d’une maison abandonnée et qui se lirait avec un magnétophone défaillant. La vie d’un homme face à la poussière du temps.

 

5. Spleen : Tout est dans le titre. Malgré une instru’ plutôt dynamique signée BBP, le texte est ouvertement triste. Un peu de Stromae par-ci, un peu de Baudelaire par-là. La tête danse sous un nuage pluvieux. Petit bémol, trop de comparaisons tue la comparaison.

Dinos a réussi une belle entrée en matière avec cinq titres aux couleurs hivernales.

 

6. Havana & Malibu : Le printemps s’invite sur l’album avec ce sixième titre, troisième contribution de Twenty9 en l’espace de six tracks. On ne peut s’empêcher de penser que Dinos avait « Havana » de Camila Cabello en tête lorsqu’il a travaillé ce morceau. Les variations de l’instru’ apportent une chaleur qui permet de s’imaginer au bord de mer, lunettes de soleil sur le nez. J’ai ajouté ce titre à ma playlist de saison.

 

7. Rue sans nom : Dans la veine ensoleillée du morceau précédent, mais je trouve celui-ci plus mélodieux. Le travail est fait du côté de StillNas. Et pour le coup, je vois bien Dinos tourner le clip à La Havane.

 

8. Flashé : Avec ce titre, premier extrait de l’album, Richie Beats nous ramène à l’ambiance hivernale des morceaux qui ouvrent le projet. Un son entraînant, mais qui commence à installer la crainte d’un album trop redondant. De plus, certains jeux de mots sont gratuits et commencent à agacer (Maths + Nazareth + Produit en croix).

 

9. Helsinki : On tient là une très belle réalisation. Sur les notes composées par Steph’one et Dinos lui- même, le rappeur se dévoile par miroir. En mélangeant les genres, il nous présente l’intimité d’une relation qui s’en est allée. Le refrain doublé par la voix féminine d’Yseult m’a plongé dans l’univers. Je pense à tous ceux que Cupidon a malmenés, ce titre doit leur donner des frissons. Là est la véritable beauté de l’œuvre.

 

10. Quelqu’un de mieux : Comme un écho au titre « Quelqu’un de bien » présent sur le projet Apparences, ce morceau voit Dinos revenir avec des doutes existentiels. Et l’instru de BBP contraste avec celle plus colorée de 2014. Aujourd’hui, il n’est plus le même, et on le ressent. Ces quatre dernières années semblent avoir résigné l’artiste qui nous raconte comme il essaie humblement de s’améliorer. J’ai apprécié le rappel au sujet d’Hiver 2004 dans les deux premières lignes (s’améliorer avant une mort soudaine). C’est aussi la sincérité que j’ai ressenti dans cette autocritique qui rend la piste intéressante, bien que monotone.

 

11. Bloody Mary : Ciel orageux, manoir ténébreux, deux trônes face au feu d’une cheminée sur lesquels deux démons savourent des cocktails faits de sang et d’âmes maudites. Voilà la vision qui m’est apparue en écoutant cette collaboration entre Dinos et Youssoupha. Gros potentiel visuel donc. Après « Havana & Malibu », la seconde rupture de l’album est là. La contribution du Machinist est calibrée et les textes sont cinglants. Mes compagnons de Rap savent comme j’ai apprécié la référence à Despo : esprit torturé du rap français qui avait clairement sa place comme invité sur le morceau. Hélas, sur la fin, Youssoupha gâche mon plaisir avec la phrase du Diable croyant en Dieu, qu’on retrouve partout sur Internet mais qui n’a pas de sens. Son couplet est comme une action bien construite qui finit dans les tribunes d’Anfield.

 

12. Les pleurs du mal : Un morceau majeur de l’album qui m’a plu dès que j’ai vu le titre, inspiré d’un chef d’œuvre de la littérature. L’écoute n’a fait que confirmer mon avis. BBP, encore lui, propose une instrumentale sobre sur laquelle Dinos pose certaines des meilleures formules du projet. Le deuxième couplet mêlant les thèmes de la religion, du colonialisme et de l’hypocrisie communautaire est simplement brillant. Et le conclure avec une référence à Hifi, c’est offrir la Coupe du Monde à son pays sur une panenka.

 

13. Magenta : Twenty9 à la prod’ d’un titre dédié à la couleur du plus gros billet existant. Thème fadement traité. Et malgré sa musicalité, la chanson n’arrive pas à étonner. La présence, plus tôt dans l’album, de morceaux semblables fait que la surprise n’est pas là, pas là, pas là…

 

14. Donne moi un peu de temps : Un morceau dynamique, le groove m’a eu, Joli travail du duo Josh Rosinet/Le Motif. Ce track pourrait facilement s’emparer des bandes FM. Dinos est doué, donnant une résonnance musicale à l’expression « le temps c’est de l’argent » même s’il est rattrapé par l’amour qui a aussi son mot à dire.

 

15. Notifications : Les mélodies de BBP me semblent quelconques sur ce titre, et c’est certainement parce que d’autres morceaux de l’album y ressemblent. Les non-sens sur la seconde chance et sur l’avenir sont regrettables. A cela s’ajoute la facilité d’incruster des banalités made in Facebook. Mais peut-être est-ce pour coller au titre du track, qui sait…

 

 

16. Sophistiqué : Ce morceau façonné par Twenty9 se divise en deux parties mais je n’ai pas accroché car il n’apporte rien de particulier à l’album. Il est comme une station de la ligne 2…

 

17. Presque célèbre : Dinos conclue le projet avec une voix trafiquée que BBP habille sobrement. Les échos du refrain donnent l’impression que le MC s’éloigne après avoir retenu notre attention pendant 17 morceaux. Mais, à l’instar de Joke avec Ben Laden dans le troisième son, Dinos ruine l’image du drapeau japonais en annonçant le point rouge sur le front juste avant. Bon point : achever solennellement un album intitulé Imany par un passage de la Bible.

 

Avec BBP et Twenty9, beatmakers intervenant cinq fois chacun, le projet porte une certaine cohérence, mais celle-ci finit par conduire à une monotonie qu’on ne peut que regretter vu le talent de Dinos sur les quelques morceaux exotiques de l’album. Un point qui aura plu aux amateurs de Rap comme moi, c’est que le projet est un véritable hommage au répertoire du genre avec ses mille et une références.
Pour les points gris, il y a dans une certaine mesure l’écriture qui est quelques fois surfaite. Les jeux de mots gratuits qui desservent l’atmosphère d’un morceau, c’est très regrettable (« Flashé »). Et le plus agaçant c’est que Dinos prouve aussi qu’il peut être capable de brio (« Les pleurs du mal »). Un autre point sur lequel je veux revenir, c’est le nombre de piste sur cet album. 17 c’est trop ! Et même si l’absence du rappeur se compte en années, ce n’est pas une excuse. Bien des morceaux finissent par se ressembler et perdre l’effet qui aurait pu les rendre particuliers (« Magenta »). Dès le quinzième titre, la lecture de l’album devient laborieuse. J’espère sincèrement que ce foisonnement n’est pas pour accumuler du streaming. Car, d’abord cela se fait au détriment de la qualité de l’album comme dit précédemment, mais en plus ça rendrait sa phrase sur les ventes en première semaine vide de sens.
Malgré ces quelques aspects, Dinos prouve avec Imany qu’il a effectivement évolué, mûri artistiquement en osant (« Beuh et liqueurs »). La variété des registres montre que l’artiste a une vision musicale, même si elle reste à perfectionner. Le fait que le MC se balade avec succès sur les mélodies est fort appréciable. Les thèmes abordés et leur traitement sont aussi des points charmeurs du projet (« Helsinki »).
Ce ne sont que des faits, l’album est loin de la défaite !

13,5/20

zosafa.niasuh@gmail.com

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