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Chronique : Damso – Lithopédion

Retour sur le troisième album du rappeur belge

L’année dernière, on nous a longtemps réclamé la chronique du projet qui, pour beaucoup, était l’album de l’année : Ipséité du belge Damso. Un peu comme le clash Nekfeu Lunik, elle n’est jamais sortie, toutes proportions gardées évidemment. Un an après, celui qui a occupé la scène francophone de toutes parts sort son troisième album en trois ans : Lithopédion. Cette fois-ci, on ne peut pas passer à côté. Le succès de son prédécesseur a été colossal : 460 000 ventes, une tournée gigantesque et surtout des attentes crées pour la suite. Les très impatients fans du Bruxellois ont cru bon d’appliquer les enseignements de Robert Langdon sur l’analyse des signes. Mais Damso n’est pas De Vinci, et on ne s’improvise pas professeur de symbologie si rapidement, surtout quand l’artiste se fout légèrement de votre figure et se joue de vos curieuses appétences. L’humble rédacteur de cette chronique que je suis a beaucoup moins d’attentes sur ce nouveau projet : je n’ai pas été entièrement conquis par Ipséité, même si je reconnais un excellent travail sur cet album. Il manquait la folie et l’impact qu’avaient les bangers de Batterie Faible. Un second album projet que j’avais trouvé presque trop « parfait », trop lisse avec des trop rares fulgurances. Mais c’est du passé, Lithopédion est sorti, et avec pochette sublime en prime. On se dit que le Belge s’est bien entouré lorsque l’on regarde le documentaire sorti en amont de l’album : Nk.F au mixage ; Ikaz Boi, Ponko, Pyroman et autres aux prods… Avec ses 16 titres et deux bonus, le projet est ambitieux, espérons que le résultat sera à la hauteur.

 

 

1. Introduction (Damso/Lithopédion) : Un premier morceau intéressant qui reprend la fin de l’album Ipséité, où Damso semble se réveiller d’un coma. Un couplet agressif sur une boucle de synthé sobre mais efficace. Pour le coup, le morceau est vraiment dans le rôle typique d’une introduction qui doit présenter le propos, mais qui va trancher avec ce qui suit.

 

2. Festival de rêves : Ceux qui ont aimé Damso pour ses mélodies et sa voix planante vont directement décoller pour la VieGlaxie. Les amateurs de rap tranchant seront peut être repoussés par la nonchalance de ce morceau. La chose qui est sûre est qu’il s’agit d’une franche réussite pour plusieurs raisons : on n’avait jamais entendu Damso dans un registre aussi lent, et c’est surtout très bien exécuté. On peut rester sur sa faim lyricalement, car rien n’en ressort vraiment malgré les explications tirées par les cheveux mais pertinentes de Damso. Ici c’est la musicalité qui prime et fait oublier cet empilement de mots pas forcément cohérent. Gros coup de coeur personnel.

 

3. Baltringue : Après son merveilleux travail sur le projet de 13 Block, Ikaz Boi enchaîne les bonnes performances avec cette prod aussi savoureuse qu’un coup franc enroulé de Juan Roman Riquelme. Le producteur fait briller ses partenaires, et celui du jour lui a fait honneur : Damso s’est parfaitement adapté aux variations de l’instru, avec l’hypocrisie comme thème principal. Les trois premiers sons sont vraiment sombres, un début d’album homogène dans la couleur musicale sans être redondant.

 

4. Julien : Ce morceau c’est ton pote chelou, celui que t’aimes pas trop présenter à tes autres amis parce qu’il est pas du même monde qu’eux, borderline et parfois gênant. Mais tu l’aimes bien car quand t’es seul avec lui il te parle de choses sérieuses et dérangeantes, qui te font réfléchir sans que t’aies besoin d’en converser avec tes autres copains. Passons la comparaison douteuse, nous ne sommes certainement pas qualifiés pour dire : « on ne parle pas de ce sujet », « il en parle mal », « c’est du génie il brise les tabous ». Damso parle de pédophilie, on comprendra bien évidemment ceux que cela dérange, mais la musicalité et l’originalité de ce morceau est vraiment intéressante. Alors on ne va pas non plus s’aventurer sur des comparaisons avec des grands noms de la chanson française, mais l’interprétation est vraiment excellente, tout comme l’instru de Nk.F qui tranche avec la « cloudtrap » du début de projet.

« Aujourd’hui, t’es tout mais demain t’es rien
Donc pense à demain car c’n’est pas si loin
Faut croire en Dieu mais surtout croire en soi
Car Dieu, la mort, il ne la connaît pas »

5. Silence (feat. Angèle) : Typiquement le genre de morceau qui frustre. Les interprétations de Damso et d’Angèle sont vraiment bonnes, mais il manque un truc. Et ce truc c’est les drums, il aurait été vraiment libérateur pour l’auditeur de finir le morceau en apothéose, un peu comme sur Habitué de Dosseh. Vraiment frustrant, tant la prod d’Angèle est simple mais efficace.

 

6. Feu de bois : Le duo Double X avait produit le morceau le plus populaire d’Ipséité, au vu des différents classements streaming, il semble avoir récidivé. C’est dans un autre registre que Macarena, mais c’est une nouvelle fois une franche réussite. Les notes de synthé sont différentes, les drums également, mais c’est surtout Damso qui a déroulé sa panoplie sur ce morceau : accélérations, maîtrise parfaite du flow, mélodie efficace sur le refrain. Pas folichon à la première écoute, mais addictif plus on y revient. Puis l’apprentissage par coeur du premier couplet occupera ses fans pendant quelques heures, ça fait toujours une occupation.

 

7. Même issue : Première grosse déception, j’ai comme l’impression que Damso n’est pas fait pour ce genre d’instrus. Kin la belle était dans la même veine, et sa petite soeur n’est pas plus convaincante. Les sonorités africaines sont intéressantes, mais avec l’accumulation de drums ça fait un peu fouillis. Du coup on a du mal à se concentrer sur les paroles.

 

8. Smog : Alors oui, la prod semble être faite d’égratignures de « Réseaux » et « Mwaka Moon », mais c’est toujours efficace. Quand Pyroman applique sa recette qui fait mouche depuis quelques temps avant que ça ne s’essouffle, cela donne un banger efficace d’un Damso à l’aise sur ce type de tempos. Les effets sur sa voix sont vraiment bons, l’occasion pour saluer le mixage, excellent sur la majorité de l’album. « Si y’a bien une chose que j’sais faire c’est niquer des mères », déjà des bons sons c’est pas mal, pour les mamans on te laissera te justifier avec elles.

 

 

9. 60 années : L’arrivée des drums après une mesure kickée devrait être remboursée par la sécu tellement ça fait du bien aux oreilles, surtout avec une telle prod. Elle rappelle un peu celle de Silence, ces boucles de synthé, c’est vraiment goûteux. Au niveau du thème c’est intéressant, Damso parle de la mort et du fait qu’il faut profiter des bonnes choses de la vie car elle est courte. C’est un thème assez récurrent mais c’est bien écrit. Juste dommage que le refrain soit un peu simple, car c’est un très bon morceau.

 

10. Aux paradis : Un peu le même constat que pour Même issue. C’est vraiment trop bordélique ces instrus, j’ai l’impression que Damso a du mal avec ce genre de tempo rapides. Ce style de breakbeat est intéressant pour d’autres rappeurs, comme Orelsan qui les avait bien domptés sur son dernier album, là c’est un peu trop brouillon.

 

11. Dix leurres : Le voilà, le morceau que Skyrock va certainement passer sur ses ondes. Avec ce son, il a réussi à simplifier ses schémas et son écriture pour faire un tube sans pour autant sonner comme une soupe pour adolescents prépubaires (aucun artiste ne sera cité en exemple). Les sonorités et le rythme rappellent un peu le morceau Trône de Booba. Ça tombe bien, c’était un des meilleurs sons de l’album. Plus sérieusement, ce morceau va peut être moins ravir les fans du Damso hardcore, mais il va lui ouvrir encore de nombreuses portes.

 

12. NMI : Dans le registre banger, NMI est un bon morceau mais n’a rien d’indispensable dans l’album. La prod avec des basses smokepurpiennes n’a rien d’exceptionnel, le flow de Damso est assez classique. On peut aisément dire qu’il s’agit d’un son de remplissage, pas mauvais mais facilement oubliable.

« J’connais la chanson : « sales négros, rentrez chez vous »
Billets de cinq cents : « sales négros, bienvenue chez nous » »

13. Perplexe : Un grand, très grand oui. Si lyricalement on n’est pas sur du grand Damso, le flow et la prod fonctionnent en symbiose. L’outro aux accents rock épique marque un des moments forts de l’album, un grand bravo à Ponko qui ne déçoit que très rarement. Pour revenir aux paroles, c’est un mélange entre punchlines pas géniales (« C’est vrai que j’te trompe avec la bite, mais mon coeur n’a d’yeux que pour toi ») et phases simples mais très bien imagées. (« J’te laisse même fumer sur ma clope j’crois que c’est ça l’amour »)

 

14. Tard la night : Un peu le même ressenti que pour NMI, du remplissage. C’est dommage parce que l’instru est vraiment excellente. Par contre on sent que Damso a été paresseux sur l’écriture et l’interprétation, avec seulement des ponts et refrains qui se répètent. Le son n’est pas désagréable mais ça ne rentre clairement pas dans les highlights du projet.

 

15. Noir meilleur : Pour autant je trouvais jusqu’ici les morceaux tous bien produits, sans parler de goûts personnels. Mais cette prod est vraiment en dessous du niveau affiché sur l’album, elle n’a pas de réelle saveur et n’est pas non plus mise en avant par l’interprétation. On a comme l’impression d’écouter une parodie de Damso avec un type beat sans intérêt, c’est dommage. Cela fait deux morceaux dispensables d’affilée, l’album commence à s’essouffler. 

 

16. William : L’album est conclu de la meilleure des manières. Comme son nom l’indique, c’est William qui s’exprime avec ce texte et pas Damso. Un couplet unique rempli d’émotion, ce genre de textes qu’on aimerait entendre peut être plus souvent de sa part.

 

17. Ipséité (Bonus) : Sorti pile un an après l’album du même nom, Ipséité aurait mérité une place de choix dans un des albums du belge, tant que ce morceau est une bombe. La prod de Chapo et Heizenberg peut paraître simple, mais fonctionne à merveille avec la performance de Damso. Il y a quelques temps nous avions établi le Top 5 des morceaux bonus qui méritaient mieux, celui-ci y aurait largement sa place et le public le sait : Ipséité est single d’or.

 

18. Humain (Bonus) : Le morceau qui aurait du être l’hymne de la sélection belge pour le Mondial en Russie qui se déroule actuellement est plutôt réussi. Assez ouvert musicalement au grand public, cela aurait pu fonctionner et tourner abondamment sur les ondes belges, un peu dans le même style que Dix leurres sur le tracklisting original. Un très bon morceau, mais pas autant que Humain de PNL. Cette comparaison était fortuite et gratuite pour vous rappeler que le duo nous manque terriblement.

 

Alors qu’Ipséité avait été un véritable carton autant commercialement que pour la critique, Lithopédion devait confirmer l’énorme hype qu’il y avait autour de lui. En étant le plus neutre possible, il m’apparait évident de dire que ce nouvel album est meilleur que son prédécesseur. Malgré quelques morceaux dispensables (Noir Meilleur, Tard la night) et d’autres pas totalement aboutis (Même issue, Aux paradis), ce projet est plutôt bon, notamment les six premiers morceaux qui nous plongent dans une atmosphère pesante et sombre à l’image de la pochette. Arriver à faire un projet dans le même univers avec une tel roster de beatmakers n’était pas facile, mais quasiment tous ont su se mettre au diapason en proposant le meilleur de leurs compétences : Ponko sur Perplexe, Nk.F sur Julien, Ikaz Boi sur Baltringue, ou encore Benjay sur 60 années et Festival de rêves. Damso a su se renouveler dans l’interprétation, a su s’adapter à des prods qu’il n’avait peut être pas l’habitude de côtoyer : Festival de rêves, Julien, Silence. Puis surtout, le belge a su à la fois faire plaisir à sa fanbase avec des sons dont il a la recette (Feu de bois, Smog) et a réussi à faire ce qui sera certainement un tube (Dix leurres). Mais malgré tout, cet album laisse un goût amer, car les deux bonus auraient largement pu avoir leur place dans le tracklisting de base du projet, auraient pu remplacer des morceaux pas folichons. Si Ipséité était un album homogène sans morceaux transcendants, Lithopédion est à mon sens un peu le contraire, avec des morceaux très marquants, et d’autres que l’on peut facilement oublier. La question est de savoir si l’on préfère un album que l’on peut écouter d’une traite sans moment fort, ou alors garder dix excellents morceaux d’un album irrégulier ? Pour ma part, ce sera la seconde option.

 

Note : 14/20

hugo@vrairapfrancais.fr

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