Home / Actualités  / CHRONIQUE : DA UZI – MEXICO

CHRONIQUE : DA UZI – MEXICO

Chronique de la première mixtape de DA Uzi : Mexico, sortie le 18 Janvier dernier

Depuis le début de sa suite de morceaux « La D en Personne » en 2017, DA Uzi connaît une ascension fulgurante dans le rap français. Sa voix si particulière, pleine d’émotions et de folie, ainsi que son attitude extravagante lui ont permis de faire de cette série un tremplin pour sa carrière. Ajoutez à cela le succès étourdissant actuel du rap sevranais, et vous comprendrez pourquoi sa première mixtape, Mexico était sans doute l’un des projets rap les plus attendus de ce début d’année 2019. Le projet, annoncé par d’excellents singles, suscitait en effet les attentes, face au talent indéniable du rappeur aussi touchant que technique, mais posait également bon nombre d’interrogations, sur sa capacité à ne pas se répéter tout en ayant une cohérence artistique sur un projet complet. La réponse à ces questions dans la critique de ce projet en mouvement perpétuel, à mi-chemin entre la mélancolie et la rage, l’extravagance et la sobriété, mais surtout entre les douleurs du passé encore vives et les ambitions pour le futur déjà puissantes.

1/ J’entends des voix : Quand on cherche à décrire de DA Uzi, un mot nous vient très vite à l’esprit pour évoquer son interprétation : possédé. Possédé par la volonté de percer, par sa détermination à réussir, le sevranais impressionne par ses intonations. Alors, comme tous les individus possédés, il entend des voix. Sur ce premier morceau, il nous plonge ainsi d’entrée dans son univers, grâce à un flow bourré d’énergie et de vitalité, à la hauteur de son ambition démesurée qu’il crie au micro : « J’veux l’jacuzzi à Sarkozy / L’mal j’le connais c’est mon sosie ». Le ton est donné. DA nous plonge dans son univers sombre in medias res, sans introduction.

2/ Dans la tour : Après cette entrée en matière efficace et pleine d’ambition rageuse, le deuxième morceau vient jeter un regard mélancolique en arrière, vers ses souvenirs douloureux : « Plein d’trucs que je n’dirai pas, petit à p’tit j’les dépasse ». Sur tout le trajet que constitue cette mixtape, le regard de DA Uzi regardera ainsi tantôt dans le rétroviseur reflétant les souffrances de sa vie, tantôt droit devant lui, en direction de ses rêves et de ses projets, encore pleins de mystères et d’incertitudes. A son charisme de kickeur aux images fortes (« Les billets s’entassent dans la tess / Des mauvaises idées dans la tête ») vient s’ajouter sur ce morceau son talent de mélodiste sur un refrain chanté.

3/ Mexico : Déjà sorti en single avant la sortie du projet, Mexico s’inscrit dans la continuité de ce début de mixtape, entre hargne et tristesse. Sur une production processionnelle, DA Uzi rappe la violence de son quotidien à Sevran, avec des images simples et marquantes : « Un homme sur le sol, deux bâtards sur la moto ». S’il parle beaucoup de deal tout au long de la mixtape, DA utilise ceci pour mieux nous parler de cette violence crue qui sévit chez lui, mais à laquelle « tout le monde est habitué ». En cela, et par un refrain autotuné et planant, il vient nous rappeler la tristesse de PNL, auteurs d’un autre Mexico, quelques années plus tôt.

4/ La vraie vie : Si l’on conçoit la mixtape comme un voyage entre les souvenirs du passé et les rêves du futur de DA Uzi, La vraie vie serait le morceau de l’entre-deux, du trajet – en RER bien sûr. Sur une production simple et efficace de Doubtless, auteur des productions de hits mélancoliques du rap français (Mélancolie du soir de Jul et Ivresse & Hennessy de SCH), DA raconte sa vie, avec une voix calme mais émue, qui semble venir presque trembler par moment, pendant que le rappeur « se perd dans des histoires inarrêtables« . Le début du projet nous installe dans un univers violent et triste, où « la vie est moche comme les toilettes au mitard« . Et La vraie vie vient nous prouver qu’en 2019, un morceau de kickage mélancolique, sans fioriture, peut encore marquer le rap français.

5/ Vision : Sur une production plus aérée, aux allures de ritournelle, menée par un sample entêtant rappelant celui de Friday de Booba, DA Uzi délivre une chanson à l’écriture moins dense, mais dont le caractère chanté vient donner un peu de lumière à ce début de mixtape très sombre. Vision n’est sans doute pas le meilleur morceau de Mexico, mais il permet de varier ses couleurs, tout en gardant son identité musicale.

6/ Wey wey wey : La force du début de la mixtape  de DA Uzi réside sans doute dans son art du tracklisting. Alors que le dernier morceau laissait place à une facette plus chantée de son rap, Wey wey wey vient délivrer un banger, plein d’énergie. A la manière de celui d’un Siboy, le talent de DA Uzi ne réside pas uniquement dans ses changements de flows, mais aussi dans ses changements de voix. Entre la voix plutôt haut placée qu’il utilise dans les couplets, celle plus grave qu’il utilise dans la première moitié du refrain, et celle hurlante et festive, qu’il utilise dans sa seconde moitié, on pourrait croire que nous aussi, on se met à entendre des voix. Et pourtant non : ces trois voix sont bien issues du même homme.

7/ Entre les murs feat. Ninho : On ne va pas faire de suspens, Entre les murs est le meilleur titre de la mixtape. Tout semble y être parfaitement pensé : la comparaison – explicite sans être poussive – entre l’enfermement dans la prison et l’enfermement dans la cité, la connexion entre deux kickeurs d’exception, le story-telling finement géré par deux artistes peu coutumiers de l’exercice… Et évidemment la comparaison (implicite cette fois) avec La lettre de Booba et Ali, qui jette un constat glacial : vingt ans plus tard, la violence de la société semble s’être encore accrue, allant jusqu’à s’insinuer entre les deux protagonistes du morceau. Sans en faire des tonnes, Ninho et DA Uzi nous montrent avec brio que la prison ne résout pas la violence, mais la génère bel et bien.

8/ Les ténèbres : Sur une production bondissante, DA Uzi retourne dans la hargne criée, jouissive, et bête et méchante (« J’ai des flashs quand j’bois deux flashs »). Sur le refrain, déchaîné et terriblement efficace, on en vient à penser à tous les pionniers de la trap, comme les Ying Yang Twins ou le légendaire Wacka Flocka Fame. On retrouve en effet la même énergie hurlée et festive, sur laquelle on ne peut que sauter.

9/ Cicatrices : Retour dans le rétroviseur, retour vers la tristesse, vers les plaies du passé. Sur une formule classique mais efficace, DA nous délivre un de ses morceaux avec le plus de trouvailles au niveau de l’écriture, que ce soit dans les images développées (« Les tombes sont muettes / Les murs ont des oreilles »), ou plus elliptiques (« Vengeance côté passager »). Le morceau, extrêmement réussi, est produit par Cello, beatmaker de Nakk Mendosa, ce qui est tout sauf un hasard : Nakk fut l’artisan dans les années 2000 de ce rap de rue qui raconte ses « vérités sur un piano » avec simplicité et émotion.

10/ Bonita : Bonita peut être vue de deux manières. La première consiste à y voir une respiration nécessaire, dansante et réussie dans un univers noir et trap. La seconde, elle, y verrait une volonté un peu forcée de faire un tube, un Un Poco en moins abouti. Il est vrai que, si le morceau est plaisant et montre la polyvalence de DA Uzi, il vient en revanche briser la cohérence du projet, et semble ne pas trouver sa place en son sein. Bonita n’est pas un mauvais morceau, il dénote simplement du reste, ce qui ne nous empêchera pas de l’écouter à fond cet été.

11/ La loi du talion feat. Sadek : Sadek et DA Uzi partagent tous deux un goût pour les collaborations avec Yann Dakta & Rednose, un duo de beatmakers derrière bon nombre de productions de la mixtape. C’est logiquement sur une de leurs instrumentales que les deux hommes se retrouvent sur un banger entre (t)rap et rock, selon les mots mêmes de DA Uzi. Le morceau n’est pas le plus marquant du projet mais réunit deux des personnages les plus étonnants du rap français, pour notre plaisir.

12/ Vrai 2 Vrai : Si la mixtape s’articule autour de la bipolarité de DA Uzi, à la fois aimanté par les fantômes du passé et par les promesses de son futur, elle s’articule également autour d’une autre dualité : celle entre lui – qui est vrai – et les autres, qui sont faux, qui mentent, qui sont hypocrites. Le thème est très usé dans le rap actuel (Ninho et RK ont déjà fait des morceaux du même titre), mais c’est davantage au niveau de la mélodie que du songwriting que DA brille ici. Alternant subtilement backs rageurs et mélodies chantonnées sur une production simple et épurée – un peu à la manière d’un Maes, autre star de Sevran – il construit un single qui nous émeut par son chant, ses intonations, ses émotions.

13/ Dernier samouraï : On tient sans doute ici l’une des productions les plus originales de de la mixtape, signée Cello, partant d’une simple guitare intrigante, rattrapée par une série d’autres instruments (un kick, une basse, un violon anxiogène, puis une basse plus ronde). Ajoutons à cela un refrain chanté très réussi de DA, ainsi qu’un final autotuné, et l’on obtient un morceau très abouti musicalement, aux paroles sombres, remplies des fautes du passé que l’on ne peut expier (« Vendre la drogue / Soigner le mal par le mal / Les pêchers sont lourds sur le dos »).

14/ Revanche : On retourne dans une ambiance plus lumineuse, celle du DA Uzi qui regarde devant lui, sur une production sautillante, qui pourrait être un « Lithopédiontype beat » tant elle nous rappelle des morceaux comme Feu de bois. Le flow de DA se fait d’ailleurs un peu plus traînant et mélodieux, à la manière de celui d’un Damso, notamment sur le pré-refrain. S’il n’a rien de raté, le morceau n’est pas le plus marquant du projet, la faute à des paroles un peu faciles, une production simple, et un projet qui commence à avoir quelques longueurs.

15/ Mal aimé : On retrouve un format de ritournelle, proche de Vision, chantée mais sombre. La voix de DA Uzi se casse, rocailleuse, sur une boucle de piano solennelle. Le ton plaintif rappelle celui de certain rappeurs sudistes comme Kodak Black. Le morceau mérite d’être réécouté, car à la première écoute il peut passer inaperçu (il faut dire que l’on a déjà quinze titres dans les jambes), mais son interprétation nous touche et cache de nombreuses belles trouvailles, comme quand DA dit, en toute simplicité : « Le neveu est fier, il fait bisou sur la joue ».

16/ D’une autre manière feat. Kaaris : Quand on a vu Kaaris au tracklisting de Mexico, on s’est dit : « Enfin ! ». Celui qui a placé Sevran sur la carte du rap mainstream n’a pas encore bénéficié du buzz autour de sa ville qui s’opère depuis à peu près un an, et le voir se mêler à cette nouvelle scène était donc attendu. Mais restait à savoir si l’artiste aux deux visages allait nous gratifier d’un morceau afro et dansant ou d’un banger trap. Le morceau vient nous rappeler une troisième facette de Kaaris, que l’on a tendance à oublier : celle du Kaaris du morceau Or Noir, calme, sans outrances, mais tout aussi rugueux. Sur une production douce, DA chante ainsi la tristesse en cité, et déclame l’urgence de s’en sortir – pour lui comme pour le quartier – tout en douceur. Kaaris délivre lui un couplet trop court mais bien pensé, où dès son entrée, il réussit à saisir notre attention avec talent, par une série de diérèses placées en fin de ligne. Au final, on obtient un morceau à la beauté paradoxale, rêveur et violent, triste et planant.

17/ Bonne journée : Mexico touche à sa fin, et DA jette un dernier regard en avant. L’autoroute de son futur semble enfin se dégager sur ce titre lumineux. Si la légèreté estivale du « Caprisun » et la mélodie du xylophone pourraient nous rappeler Billets verts de Maes, la hargne de DA Uzi vient faire de ce titre bien plus qu’un titre solaire de plus : c’est le morceau de l’ambition, celui qui annonce qu’il va aller « du Mexique au toit de la tour », fièrement. Et pendant que l’instrumentale continue à tourner pendant quinze secondes, DA semble s’éloigner vers des jours plus heureux, et courir après ses rêves avec détermination.

18/ Hier : Qui dit dernier regard en avant, dit dernier regard en arrière. La dualité de Mexico se voit jusqu’aux deux titres conclusifs, représentant chacune de ses facettes. D’un côté la belle journée qui s’annonce, de l’autre la veille encore tâchée de sang et d’ombres, incarnée par cette ballade, sur une guitare glam-rock, qui finit seule le morceau. On voit encore une fois DA s’éloigner, mais l’on comprend que s’il s’en va vers la lumière, il est suivi de près par ses ténèbres : « J’ai vendu la gue-dro, comme les autres j’rêvais d’ailleurs ». DA ne peut plus souffrir, mais il nous avoue : « J’fais semblant si tu m’vois sourire ». On pense au louisianais Boosie Badazz, auteur du morceau Smile to keep me from cryin’, qui lui aussi rappe ses peines pour nous parler à tous. En effet, en racontant sa vie accidentée, en écrivant « son vécu […] sur le piano », DA Uzi nous raconte aussi l’histoire de centaines de jeunes qui veulent rêver.

Conclusion : Mexico n’es pas un projet parfait. Il y a quelques longueurs dans la deuxième moitié de la mixtape, certaines productions sont passe-partout, et certains thèmes éculés se répètent d’un morceau à l’autre (les vrais et les faux, les traîtres, le respect pour la mère,…). Bref, des défauts tout à fait normaux pour une première mixtape (ce n’est même pas un album !), qui font qu’il vaut mieux l’écouter en plusieurs fois plutôt qu’en une seule traite qui pourrait rendre l’expérience éventuellement indigeste. Reste le plus important : l’émergence d’une voix touchante, autant par ses mots que par son ton, autant par ses mélodies que par son flow. D’un bout à l’autre du projet, DA Uzi nous émeut, nous surprend, et ne cesse de s’animer, de se métamorphoser, paraissant sortir de lui-même. Avec DA Uzi, le rap français a trouvé une voix incarnée, inimitable, unique, et qui pourtant nous parle à tous, et parle de nous tous.

Note : 15/20

Guillaume.echelard@gmail.com

Review overview
NO COMMENTS

Sorry, the comment form is closed at this time.