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Chronique : Brav – Sous France

Premier album, dernière chance

Il est enfin sorti ! SOUS FRANCE, le premier album solo de Brav’, membre de Bouchées Doubles, se faisait attendre et je commençais doucement à m’impatienter ! Deux ans de travail combinés dans 13 morceaux et 2 bonus. Un titre accrocheur, des extraits clippés magnifiquement prenants : il ne m’en fallait pas plus pour m’offrir deux fois cet album à quatre jours d’intervalle ! Pour la première fois, j’écoute un album pendant une semaine avant d’en faire sa chronique : déjà parce que je voulais l’écouter personnellement, puis parce qu’il m’a paru nécessaire de m’imprégner de cette ambiance, d’en comprendre le message et d’en approfondir les nuances, de prendre du recul aussi sur tout ce que nous balance le plus prolo des rappeurs. Après TONT de Tiers Monde, Din Records tape encore bien fort : SOUS FRANCE de Brav’ pour #VRF, c’est parti !

 

01/ Intro : « Je sais déjà que je ne ferai pas d’argent avec ce genre de musique : un artiste qui ne dérange pas est un artiste inutile… » Les premiers mots de SOUS FRANCE, le ton est déjà donné ! On ressent la résignation de Brav’ à travers cette introduction chantonnée, on sait déjà à quoi s’en tenir…

« Je sais déjà que je ne ferai pas d’argent avec ce genre de musique : un artiste qui ne dérange pas est un artiste inutile… »

 

02/ Ham : Une prod majestueuse et électrique, la voix de Brav’ qui raille, qui accentue les « R » donnant beaucoup de relief à son flow : une harmonie surprenante avec les refrains chantés. Propos sombres et grinçants, avec beaucoup de lucidité : c’est ce que j’aime chez Brav’ « Premier solo, dernière chance : je suis la cause et ses conséquences. Perturbé, c’est évident : qui d’autre aime l’odeur de l’essence ? » / « Je préfère être mille fois traité d’illuminé que de voir tous mes principes s’éclipser… » C’est frais, vrai, créatif : ce premier titre fait du bien, on continue !

 

03/ Tyler Durden : « C’est seulement lorsqu’on a… tout perdu qu’on est libre de faire tout ce qu’on veut ! » Célèbre phrase de Fight Club de Fincher, d’où le titre de ce morceau : Tyler Durden, un des personnages du film. Premier extrait que j’avais écouté de SOUS FRANCE lors de la sortie du clip, et je l’avais trouvé intéressant : pas de refrains, florilège de mots et de pensées, un flow sauté, de la réflexion, des punchlines : que d’intelligence ! « Incendier les langues de bois est bel et bien mon passe temps préféré ! » Pour moi, la prod est effacée car on est pris par les propos de Brav’ : il nous cueille, il nous emmène « Je n’attends d’ici-bas qu’une chose : que les grands de ce monde retombent à zéro, de voir le chaos, que les banques explosent, Mayweather contre Manny Pacquiao ! » Un élan de révolution…

 

04/ Brav against the Machine : Mon coup de cœur de l’album ! Très rock (je pense que Brav’ fait un clin d’oeil au groupe Rage against the Machine), très frais : ça vit, ça crie, ça déverse sa rage et sa colère ! « Le changement se dessine, Brav against the Machine: soit libre, soit libre ou meurt en essayant, en essayaaaaant !! » Le refrain est d’une puissance ! Ce titre a tout simplement réveillé à nouveau mon utopie de tout laisser tomber, de tout plaquer, d’aller respirer ailleurs… Il m’a aussi remise face à mes contradictions personnelles, à mes paradoxes que j’avais essayé d’enfouir au plus profond de moi-même… Le fond est encore plus fort : « Du carburant pour la Machine, c’est tout ce que nous sommes » Métaphore du pouvoir, de la société : nous ne sommes que des pions qui alimentent ce monde capitaliste. « À moi tout seul, je suis le comble du paradoxe : j’écris de la main droite des convictions clairement de gauche ! »

 

05/ L’arche : Une marche funèbre, une danse lancinante, Brav’ très sombre, amer et fataliste : « Destructrices mes envies, la mort est mon champ lexical… ». Une osmose entre la prod et sa voix, ses propos… Un refrain grave et chanté, avec une touche de vocoder sur la 2ème partie qui amène de l’agressivité au son « Parce qu’il est temps de combler le manque et qu’il faut bien que quelqu’un se sacrifie ! » Un clip coup de poing, en lien total avec le morceau : on tourne en rond, on se retrouvera toujours face à soi-même « Puisque la souffrance ne s’explique pas mais qu’il faut la vivre pour comprendre qu’on s’est noyé dans l’abysse » Un titre étouffant et lourd, qui nous fait cogiter, magnifique.

 

06/ Sous France : Le titre éponyme de l’album, un bilan sur notre société et ses hypocrisies « Même si glissante est la pente, je rapperai autant qu’ils nous mentent » Tout y passe : la politique, la guerre, l’économie, la religion… Brav’ pointe du doigt tous les sujets, toutes les choses qui sont la cause de son mal-être sur cette Terre « La fin du monde à de l’avance : le Diable mène la danse. Utopie, inconscience : la morale a peu d’importance » Le flow découle tellement bien, d’une spontanéité qu’on pourrait croire que Brav’ est en totale improvisation. Un point négatif tout de même, le refrain : je trouve qu’il sonne faux, il ne va pas avec le reste du morceau.

 

07/ Dr. Martens E01 : La claque de l’album ! En l’écoutant la première fois, je suis restée scotchée, je ne m’attendais pas à ça ! L’exploit de Brav’, mise à part d’oser faire un tel morceau, et ce pourquoi je le respecte tellement artistiquement, c’est son charisme et son jeu car à la fin de l’écoute de Dr. Martens E01, j’avais complètement oublié sa mise en garde en début de titre : tout n’est que fiction. J’y ai cru, j’ai réellement pensé qu’il me parlait, qu’il se confiait à moi sur son passé. J’ai cru à son argumentation qui le pousse à sa radicalisation, j’ai imaginé toutes les scènes contées par Brav’, je me suis même surprise à comprendre ce personnage et à prendre son parti. Son ton, son agressivité, son amertume, sa colère ! Tout est parfait jusque dans le message implicite: « Combattre les extrêmes pour pas que ce soit l’inverse… » Horriblement magnifique.

 

08/ À l’évidence : Cette transition musicale ne m’a pas surprise, elle m’a fait du bien après toute la noirceur de Dr. Martens E01 ! Une prod jazzy, tout en légèreté… Et puis on écoute les paroles et on se rend compte que Brav’ manie l’ironie comme un maître ! Répétition de « à l’évidence » comme accentuation, pour marquer cette ironie, ce pointage des inégalités sociales qui se propage sur la planète « Je fais partie de ces millions de moutons qui ne pensent qu’à leur gueule mais pourquoi devrais-je en avoir honte ? Je copie les modèles qu’on nous donne, à l’évidence » Très intelligent !

 

09/ Jeu de cette famille Feat Ladea : Le seul feat de l’album avec une personne dont j’aime énormément le travail : je ne pouvais donc pas espérer mieux ! Sur la forme, la prod est douce et mélancolique, les deux sont posés, tranquilles. Brav’ et Ladea nous présente les six membres de la famille Bravoure (deux parents, une fille et trois fils) en demandant chacun des protagonistes comme au jeu des 7 familles. Ils les décrivent, leur personnalité respective, leur choix… Très bonne idée.

 

10/ I hate love : J’ai vraiment adoré ce titre ! Déjà parce que Brav’ se livre, on en apprend énormément sur lui. J’aime la forme : je n’aime pas… / parce que…, c’est simple mais efficace. J’aime aussi ce titre parce que Brav’ a une façon d’argumenter bien à lui : ses justifications sont pleines d’humour noir, elles sont authentiques, vraies. J’ai aimé aussi les facultés que ce titre m’a donné : j’ai dialogué fictivement avec Brav’ en personne, du genre « Bah attends, il est sérieux à pas aimer ça, lui ? », j’ai écouté son explication et je me reprenais à penser « Ah ouais, j’avoue… » Du genre : « Je n’aime pas la liberté… » « Bah attends, il est sérieux à pas aimer ça, lui ? » « … autrement dit qu’on me fixe des limites ! » « Ah ouais, j’avoue… » J’espère que vous m’avez suivis (Wesley pense que je suis sous codéine…) Bref, très bon titre !

 

11/ Meïlia : Je ne pensais pas qu’on pouvait autant être en colère, autant laisser échapper sa rage sur une chanson qui parlerait de son enfant… Et étrangement, on se prend tellement d’amour dans les oreilles ! Ce contraste est déstabilisant et fonctionne étrangement bien… Je n’aime pas faire de comparaison mais je n’ai pas pu m’empêcher de penser au « Kim » de Eminem : tellement de rage qui démontre un tel amour passionnel (sauf qu’Eminem va beaucoup plus loin et que l’angle n’a aucun rapport, bien évidemment) Brav’ lui reproche déjà des choses qui vont se passer dans de nombreuses années : cet égoïsme et cette folie sont encore des facettes de la personnalité fabuleusement humaine et névrosée de Brav’.

 

12/ Les temps modernes : La subtilité, la lucidité, la vérité… Une pépite ce titre, musicalement comme lyricalement… Chantonnée comme une innocente ballade, les mots sont d’une dureté et d’une profondeur très bien maîtrisées « J’ai cent fois fait le tour de la planète et je n’ai pas vu la paix pour autant ! L’Homme et le cynisme sont indissociables: ils pensent que l’argent liquide, c’est faire couler les larmes et les bains de sang ! » Beaucoup de réflexions, de questions sans aucune colère, comme si Brav’ s’était résigné pour cette fin d’album, comme s’il s’était fait à l’idée que rien ne changera, quoi qu’il pourrait faire…

« L’Homme et le cynisme sont indissociables : ils pensent que l’argent liquide, c’est faire couler les larmes et les bains de sang ! »

 

13/ Outreau : Oser faire ce jeu de mot provocateur pour un premier album solo, du Brav’ dans toute sa splendeur… Et je suis restée conne sur cet outro, j’étais pas bien, pas prête… « Les fous ont l’avantage du nombre, c’est sûr ! » Déjà de part cette affaire de pédophilie, les voix off de Alain Marécaux, la puissance de la voix de Brav’, la puissance de ses mots, la puissance du message ! Ce magnifique sarcasme me glace et me fait beaucoup de bien « Donc, c’est nos enfants qu’ils jetteront dans des puits et puis, s’ils ne les violent pas, ils les congèlent dans les frigos à bas prix ! » Brav’ nous avait prévenu: « Les fins heureuses chez nous sont rares… » Ainsi se termine SOUS FRANCE…

 

BONUS TRACKS

 

14/ S.D.F : Sans Domicile Fixe, Brav’ en fait le portrait… Plutôt la reprise de la très belle chanson de Romain Didier, d’une écriture remarquable « J’aimerai que ça cesse (rime en S) de se dégrader (rime en D) sans un bénèf (rime en F) = S.D.F et ça sur toute la chanson ! Une reprise que je n’aime pas trop…

 

15/ Encore : Un morceau expérimental, mon cerveau ne capte pas le délire ! Heureusement qu’elle ne dure que deux petites minutes… Et je n’en demanderai pas encore !

 

Un album dont j’étais assurée de pas en être déçue. Et je n’ai pas été déçue. J’ai été surprise, émue, en colère : je me suis sentie vivante. Pour moi, cet album est hors catégorie de par sa forme et de par son fond : il dépasse les frontières et dépasse largement de la case « Rap Français » ! Un album qui rassemble, qui parle et qui fait parler : je ne sais pas à combien de personnes j’ai recommandé cet album, Din Records devrait m’embaucher pour leur promo 😉 Les points négatifs, si on pousse un peu : les deux titres bonus qui n’apportent pas grand chose et ce côté refrains chantés qui peut devenir lassant… Je remercie Brav’ pour son authenticité, pour ses défauts qu’il ne cache pas, pour son humanité musicale, pour ses coups de gueule, pour ses prises de position, pour sa transparence, pour cette grosse claque musicale que je me mange depuis le 26 Janvier, pour sa sousfrance…

 

NOTE : 18 / 20

proydelaunay974@hotmail.fr

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