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Chronique : Big Budha Cheez – L’heure des loups

En avant vers le passé

22h, le 6 février 1997, pendant qu’Oxmo et Booba font le tour de Bogota en moissonnant la pègre locale à coup de pistolets-mitrailleurs et que le président de l’Equateur Adbalá Bucaram est destitué de ses fonctions, le soleil abandonne ses derniers rayons et se laisse mourir à l’horizon. Rue Marceau, au sud de Montreuil-sous-Bois en Seine-Saint-Denis, je fais monter un pote qui a dégoté le dernier maxi des X-Men : « J’attaque du mike » sur la face A, avec le morceau original, l’instru et une version remixée. Et sur la face B un solo de Diable Rouge, « L’homme que l’on nomme Diable Rouge » ainsi que le morceau posse cut « Time Bomb explose », qui fait littéralement trembler les briques de l’appartement. On s’est aussi procuré un des premiers VHS du film « Usual Suspects ». Manque plus que quelques bières avant de lancer la soirée.On sort, la nuit est déjà bien tombée et le quartier est étrangement vide pour un jeudi soir. On approche de l’épicerie lorsque tout d’un coup, quelque chose se met à gronder au-dessus des nuages. On se croirait sur le tournage de « Earthquake » (de Mark Robson) : la terre tremble, le ciel s’obscurcit et la foudre se met à pleuvoir comme si Shenron venait d’être invoqué. Un éclair immense vient pourfendre l’obscurité avant de s’écraser derrière nous, au coin de la rue Diderot. A cet instant précis, j’aurais juré avoir entendu un loup hurler. Un loup, en plein Montreuil, autant croiser une vache au coeur de la cité des Muguets. Toujours est-il que notre attention s’était focalisé sur le point d’impact de la foudre, d’où se dégageait maintenant un épais rideau de fumée. Un moteur vrombit. Le bruit se rapproche et une voiture vient traverser la brume à toute vitesse avant de s’arrêter pile à notre hauteur. Les pneus qui crissent, puis plus rien, le calme plat. C’est un coupé sportif, la bagnole, une DeLorean DMC-12, la première que je vois depuis la sortie  de « Retour vers le futur 3 » il y a 7 ans. La vitre se baisse, laissant apparaitre un jeune d’une vingtaine d’année, veste en cuir, col roulé et chaîne en argent. Le mec nous dévisage avant de nous faire signe d’approcher. Il dit s’appeler Prince Waly et me demande en quelle année nous sommes. Il esquisse un sourire en entendant ma réponse et nous présente le gars au volant, c’est Flasko Proximo, dit « Lord », rappeur/producteur et seconde entité du duo qu’ils forment ensemble, « Big Budha Cheez ».  Waly prend un air plus sombre et se met à scruter les alentours, comme s’il s’attendait à voir les flics débarquer et remplir les rues désertes de M. City d’une seconde à l’autre. LordProx, lui, garde les mains fixées sur le volant, impassible sous sa paire de Carrera noire. Le premier se met alors à parler, tellement vite que je n’en retiens que quelques mots. Le mec délire complètement et se met à nous raconter qu’il viendrait du futur, où ils auraient volé cette caisse afin de revenir dans le passé pour y changer l’avenir du rap ou quelque chose comme ça. Le regard dans le vide, il se met à divaguer et cause de la fin du vinyle et de la cassette audio, de musique produite entièrement sur ordinateur, d’autotune et de vocodeur, de la mort d’ODB et de Booba aux Etats-Unis, avant de revenir finalement sur Terre et de prendre à nouveau un air plus sombre. Le « Prince » met la main dans la boîte à gant, il tient un petit paquet de couleur brune. Avant même que j’ai le temps de l’ouvrir, tout s’enchaîne, on entend d’autres moteurs au loin, Flasko redémarre et fait demi-tour en  avant de disparaître à l’horizon dans le nuage maintenant presque dissipé. On retrouve alors le silence de la rue déserte, nous laissant pour seuls témoins de l’étrange événement qui venait de se produire. Remontés dans l’appart, on en a finalement oublié la raison de notre sortie : les bières. Tant pis, on garde le VHS pour une autre soirée et un fond de Barry White m’emporte vers le sommeil pendant que je m’enlise dans le canapé.A peine assoupi que je me retrouve déjà réveillé par les premiers clients en terrasse du Café Marceau, sur lequel donne la fenêtre de ma chambre. Je regarde l’heure sur mon téléphone : 08h, déjà… et on est vendredi 29 avril 2016. Ah ! Je me rappelle alors de mon rêve de la nuit dernière, qui me paraissait si réel. Pourtant on est bien en 2016, et j’attends la sortie de l’album de Cenza, le prochain clip de PNL au Japon et le retour de Salif. Sur la table devant moi, un petit paquet marron que je ne reconnais pas. C’est sans plus attendre que je découvre avec vous son contenu : un album, Big Budha Cheez, « L’heure des loups ».

 

1/ L’heure des loups : Le premier morceau du projet plante le décor et annonce parfaitement la couleur ; instru linéaire et flow qui glissent, les deux rimeurs de BBC adoptent placements et techniques old school qui nous transportent directement en plein coeur de l’âge d’or du rap français : les années 90. A l’écoute, le grain et la profondeur du son obtenue grâce à l’enregistrement sur analogique ne font que rendre le track encore plus réaliste et prenant. Prince Waly et Flasko Proximo, que ce soit dans ce projet ou dans les précédents, dégainent toujours à l’ancienne même dans le choix de leurs références comme celle tirée du film Menace II Society, « Hold up, sort son flingue comme O-dog » ou encore du manga Ken le survivant « Dans la nuit, comme Ken j’irai trouer leurs peaux ».

« La vie : un long métrage mais sans trailer »

 

2/ Triple C : C’est le morceau ride de l’album, celui qu’on place dans sa caisse en bougeant la tête « ma chérie, ma caisse et mon cash » . Dans ce titre, tout ce qui compte c’est l’atmosphère qui nous transporte, résultat d’une parfaite alchimie entre la prod de Lord Flasko et le flow des deux rappeurs, imagée grâce à des sonorités tellement oldschool que le son pourrait être sorti tout droit de la compilation « Première Classe Vol. 1 ». Même si les couplets se complètent très bien, on ne peut s’empêcher d’être emprunt d’une immense nostalgie à l’écoute de celui de Prince Waly, qui pose sur ce track comme le poème d’une nuit d’été passée à arpenter les rues de Montreuil au volant d’une vieille Mercedes.

 

3/ Vice et Vertu : Big Budha Cheez ou Black Mafia ? Le sample utilisé ici par Prox’ rappelle immédiatement les story telling de Mr. Puccino où s’entremêle histoires de cash et de règlements de compte. Et c’est justement le propos dans ce track aux allures de dialogue intérieur : le vice, le cash, vient s’attaquer aux valeurs d’un homme, le poussant à se demander jusqu’où il serait prêt à aller et quelles valeurs serait-il prêt à sacrifier pour l’obtenir.

 

4. Goldmann Sachs : Un morceau au travers duquel les deux mc’s abordent une thématique récurrente dans le rap qu’il soit d’hier et d’aujourd’hui : le rapport à la thune, qu’ils détestent parce qu’elle pervertie la société mais qu’ils ne peuvent s’empêcher de désirer pour de nouvelles « clean shoes », ce consumérisme est toujours évoqué avec conscience dans ces lyrics. Le titre fait référence à l’une des plus importante institution monétaire d’aujourd’hui, la banque américaine Goldman Sachs : « J’suis le mec en or, celui qui fera de l’argent / comme la firme, Samuel Sachs peut t’l’affirmer / fais ton beurre, soit t’es prié d’la fermer ». C’est le seul morceau de l’album accompagné d’un visuel plus qu’old school puisque réalisé sur pellicule 16mm par Clifto, membre du collectif Exepoq organisation au même titre que le duo. Un noir et blanc qui expose une ambiance froide et sombre révélatrice d’une certaine nostalgie qu’on ne se lasse pas d’apprécier.

 

5/ Mercure : Sur ce morceau on découvre une prod minimale, lunaire, quasiment absente, qui met très bien en valeur les rimes des deux rappeurs. Le champ lexical de l’espace est très présent, pourtant le voyage n’est pas aussi efficace que la téléportation temporelle à laquelle on participe à l’écoute des autres morceaux. La vitesse de la lumière n’est donc pas atteinte, même si le track reste parfaitement dans la cohérence du projet.

 

6/ eM cité : Prince Waly et LordProx expose leur côté cinéphile dans leur écriture « Les Sopranos, The Wire, Oz. Ce n’est pas notre génération, ce sont nos grands frères qui nous ont influencés en les regardant. Dès que ça part en égo-trip, je me sens obligé de faire au moins une phase sur l’une des trois séries. Quelque part, ça donne un côté cinématographique au texte : tu écoutes le son et après tu te fais des images dans ta tête. » (propos recueillis sur greenroom). Le titre de ce morceau est lui-même une référence à OZ, une série américaine produite par HBO se déroulant dans une prison, où se trouve en son sein Emerald City (le plus souvent simplement appelée « Em City »). Le duo adopte ce terme pour parler de leur ville, Montreuil, qui se transforme en M.City dès la nuit tombée. C’est un surnom qu’ils exploitent déjà depuis longtemps, comme on peut l’entendre dans des tapes plus anciennes telles que « Ma routine roule à M.City » sorti en 2012 ou encore sur « M.City Citizen » en 2013.

 

7. P : « Un message de paix à chaque être vivant ». Un thème bien connu des auditeurs en ces temps de conflits, du déjà vu donc, mais c’est le premier track sur lequel les gars de Big Budha Cheez s’ouvre un peu plus, une nouveauté donc. Un cocktail réussi qui évoque un mélange entre un « Dieu d’Amour » de Dooz Kawa et « L’effort de paix » de Lunatic et Sir Doum’s. Du rap conscient et efficace donc, puisqu’il touche directement les cœurs.  « On s’divise, j’crois en mon crew, ma famille et mon pouls / chaque jour j’me bat car c’est mes rêves qu’ils visent ».

 

8/ Mes patrons : « Pleins de choses changent mais pas l’amour d’une mère ». Un beau thème pour ce huitième morceau. Nos patrons, nos parents, c’est pour eux qu’on bosse, et les BBC n’oublient pas de remercier les leurs. Entre excuses, éloges et remerciements, tous deux se projettent et espère suivre l’exemple de leurs parents qui ont « tout donné pour eux ».

 

9/ L’appolo : Un morceau bluffant : le flow de Prince Waly nous revient directement du passé,  on hésite entre Dany Dan des Sages Po ou Ill des X-men. Les voix se ressemblent sans pour autant tomber dans le mimétisme et son couplet confère une vibe vraiment entraînante. Aucune thématique n’est ici réellement abordée en comparaison avec la plupart des autres morceaux du projet. Argent sale, vie nocturne et sapes de qualité sont au coeur du titre.  « en plein défilé je passe à autre chose mais tu peux garder le style que j’t’ai filé »

 

10/(…) : L’échange de rimes entre les deux rappeurs donne un élan dynamique au morceau, l’alchimie entre les voix et la prod est à son paroxysme. Phases percutantes, beat pesant et références toujours appréciables cette fois ci c’est le morceau Conçu pour durer de la Cliqua qui est cité par Big Budha Cheez qui livre encore un morceau efficace et nostalgique, cohérent avec l’ensemble du projet.

 

11/ L’époque choque : Le meilleur pour la fin ? Un véritable coup de coeur pour la prod, c’est mon morceau préféré de l’album. L’atmosphère dégagée par le son est un parfait aboutissement de toute la phase de création de cette machine de téléportation temporelle. Avec tous les autres morceaux, on participe à la fabrication de cette machine à remonter le temps qu’on vient enfin actionner lors de ce track final. C’est à mon sens, le meilleur choix possible de clôturer l’album avec ce morceau.

 

La cohérence de l’album est un des points positifs les plus importants sur ce projet, l’homogénéité de l’atmosphère dû en grande partie au prod est très appréciable: en l’espace de 11 tracks  on est plongé dans un réel univers et c’est ni trop court, ni trop long. Le bémol pourrai être le même, peut-être des sonorités un peu trop redondantes pour certains.  Ça n’a pas été mon cas, j’ai vraiment apprécié les multiples références à certains classiques, qu’on adore, et qui donnent envie de se replonger dans certains albums oubliés. Ce que révèle le projet ?  l’authenticité de la démarche des deux artistes, passionnés,  kiffeurs de rap (et un brin nostalgique ?) avant tout.

NOTE : 16/20

nohadsammari@gmail.com

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