Home / RAP FR  / Chroniques  / CHRONIQUE : ALPHA WANN – UMLA

CHRONIQUE : ALPHA WANN – UMLA

Retour sur le premier album studio du technicien parisien

Quand un artiste sort un premier album, il est coutume de le présenter longuement, pour faire découvrir au public ce « newcomer » dans le paysage. Ici pas besoin, car la sphère du rap français connaît Alpha Wann depuis 2011 et l’explosion d’1995 et du collectif l’Entourage. Il a fait partie de cette école où la multisyllabique était souvent de rigueur pour réussir un 16. Sept ans après, le MC aux multiples surnoms sort « Une main lave l’autre », abrégé en « UMLA ». Sept années pour sortir un album peut paraître beaucoup, surtout dans notre époque où les auditeurs consomment très rapidement la musique. Le rappeur n’a pas été inactif pour autant : il s’est consacré aux projets d’1995 et l’Entourage entre 2011 et 2014, et a surtout sorti la trilogie d’EPs « Alph Lauren ». Le premier volume a déjà plus de quatre ans, le second est sorti en janvier 2016, tandis que le dernier (et ultime?) volet est paru au mois d’avril dernier pour faire patienter ses fans. 3 projets de bonne facture, mais qui n’ont jamais fonctionné commercialement, tout simplement car ils n’étaient pas conçus pour cela. Le succès d’estime d’Alph Lauren 2 a permis à Philly Flingue de faire une tournée, et de développer encore davantage Don Dada avec son compère Hologram’ Lo. Les principales attentes du projet sont surtout les productions et la capacité d’Alpha Wann à réaliser de bons morceaux avec un réel univers. Chose qu’il avait réussi sur son deuxième EP, bien moins « freestyle » que les deux autres. Avant de lancer l’écoute du projet, notons que toute l’esthétique qu’il y a autour de l’album est remarquable et donne envie de se plonger dans UMLA.

 

1. LE PIÈGE : Une introduction surpuissante où la voix calme d’Alpha Wann se fond avec les puissantes vibrations de l’instru d’Hologram’ Lo et VM The Don. Un enchaînement de punchlines toutes plus techniques les unes que les autres. Pas de refrain, 3:35 de passage à tabac lyrical. De toutes façons, quand au bout de 25 secondes d’un album, un rappeur sort « Tu l’appelles mère patrie je l’appelle dame nation », cela pose directement les bases.

 

2. STARSKY & HUTCH : Pas le temps pour les featurings, pas le temps de respirer. Ici la cadence est plus élevée. A la première écoute c’est irrespirable, non pas parce que ça sent mauvais, mais parce qu’on partage le souffle du rappeur tellement la performance est intense. L’egotrip est maîtrisé à la perfection, domaine de prédilection du MC du groupe 1995. Très bon morceau qui doit provoquer torticolis et autres fractures en concert.

 

3. STUPÉFIANT ET NOIR : Le premier single de l’album nous permet de redescendre en pression après deux morceaux tonitruants. La performance n’est pas moins bonne pour autant avec un refrain axé marketing : « l’album est vrai, achète deux exemplaires ». Le morceau est très bon et s’intègre bien au projet.

 

 

4. FLAMME OLYMPIQUE : Un peu à la manière de l’intro, c’est une véritable démonstration de technicité. À chaque écoute de ce morceau de nouvelles punchlines apparaissent c’est assez perturbant. Les comparaisons hasardeuses glissent parfaitement dans le flow d’Alpha « Populaire comme la banque / J’suis dans l’bail comme Nathalie ». Un morceau de rap égotrip, tout simplement. L’exécution rend le morceau excellent.

« J’suis le dernier rappeur qui rappe »

5. LE TOUR (feat. Infinit’) : Si l’Entourage et ceux qui gravitent autour sont connus pour partager les featurings, là on atteint un autre niveau avec la mise en avant de l’antibois Infinit’. Il rappe les deux couplets du morceau, Alpha se contente du refrain, et ça marche parfaitement. Quand on connaît la propension du parisien à lâcher de gros couplets, ça a du lui démanger. Peut-être pour éviter une espèce de compétition (crée par les auditeurs) entre les deux partitions ? Possible. En attendant, Infinit’ lâche deux excellents couplets avec une punchline qui a déjà fait le tour des médias spécialisés : « J’écoute Cactus de Sibérie dans le brabus de Ribéry ».

 

6. CASCADE (Remix) : Même si la liste des très bons tracks de cet album est longue, celui-ci est pour moi le meilleur. Une atmosphère fantastique s’en dégage, ce qui est en partie dû à l’instru de Diabi. Comme d’habitude la technique est parfaite, mais ici Alpha Wann réussit quelque chose qu’il avait eu du mal à faire jusqu’à présent dans ses morceaux solos : nous transmettre des émotions. Le récit est pourtant sans thème, mais l’interprétation et l’instru transportent, un grand coup de chapeau.

 

7. PARACHUTE CHANEL (feat. Sneazzy) : Comme pour le featuring avec Infinit’, les performances de Sneazzy et Alpha Wann sont clairement différenciées. Le premier nous offre un couplet mélodieux assez plaisant, avant de laisser place à La Fusillade qui se balade sur l’instru. Production que je trouve d’ailleurs un peu moins percutante que les précédentes. Un morceau un peu long mais qui ne fait pas non plus tâche dans l’album.

 

8. LANGAGE CRYPTÉ : Une nouvelle démonstration, sauf que celle-ci est particulièrement sensationnelle. Alpha enchaîne les boules de feu sur une instru qu’on croirait sortie d’une MPC programmée par Dr. Dre et Havoc en même temps (encore bravo Diabi). Aujourd’hui, on va appeler ça un morceau « freestyle », mais comment reprocher à un rappeur de rapper merveilleusement bien ? Précis comme une passe de Modric, bravo.

« Famille, santé, travail, j’suis dans les vieilleries
Pourquoi les artistes deviennent nuls quand ils deviennent riches ?
Transparent comme une verrière
J’ai une paire de Mizuno comme Christian Vieri »

9. POUR CELLES : Probablement le genre de morceaux qui ne sera pas le plus réécouté du projet, mais il fait énormément de bien à l’album et à l’image d’Alpha Wann. Tout simplement parce qu’il se confie, ce qu’il a très peu fait jusque là. Un storytelling de ses conquêtes amoureuses de son adolescence, avec un flow très doux et parfois proche du chantonnement. C’est encore une fois très bien fait, rien à redire.

 

10. OLIVE & TOM : Dans des projets, il y a des morceaux qui te font vraiment comprendre qu’on est sur une grande oeuvre. Ce son en est l’illustration parfaite. Le premier couplet qui illustre une discussion entre Alpha Wann et un jeune de son quartier, c’est du très très haut niveau. La voix chopée est parfaite, le flow est tranchant, mais réussir à adapter sa technique à une situation si précise, c’est vraiment fort. Un des meilleurs sons de la carrière d’Alpha Wann (il y en a beaucoup dans UMLA).

 

11. 1500 (feat. Og L’enf) : Complètement fan du flow et des punchlines du rappeur, mais beaucoup moins de l’instru un peu trop répétitive et minimaliste. Un bon morceau de Philly Flingo, sans aller plus loin. Par contre parlons désormais de la deuxième partie du son : le solo d’Og L’enf. Le rappeur d’Eddy Hyde n’a absolument pas raté sa mise en lumière, quelle bombe ! Son couplet est vraiment fort, le refrain est surpuissant, très grosse performance. Clairement un highlight du projet. Décidément, les invités font honneur à leur hôte.

 

12. ÇA VA ENSEMBLE : Le deuxième extrait de l’album arrive au bon au moment. Après s’être pris une dose de nouveauté avec Og L’enf, Alpha rappelle que c’est bien son album et qu’il ne blague pas : 7 minutes de découpage sur pas moins de trois instrus. C’est tellement bien fait qu’on ne sent même pas le temps passer. C’est vraiment très très fort, au risque de se répéter.

 

 

13. CONTREX : « Le Don veut juste découper prendre son gent-gent et rentrer chez lui ». Pas sûr qu’il faille rajouter quelque chose, mais on va quand même le faire. Nous savions qu’Alpha était à l’aise sur de la trap et a encore voulu le montrer. 2:10 ça suffit, ceci est d’ailleurs un des points forts de l’album : on n’a pas le temps de s’ennuyer, tout s’enchaîne parfaitement.

 

14. LA LUMIÈRE DANS LE NOIR (feat. Doums) : On reconnaît directement la patte de Seezy sur la prod, cela donne un morceau cadencé de très bonne qualité. Doums apporte une douceur agréable sur l’instru agressive, la mayonnaise prend une nouvelle fois. « Sur la track, appelle-moi Trapattoni, j’leur donne des entraînements sur la trap ». Que dire de plus ?

 

15. FUGEES (feat. Diabi) : Ce son c’est de l’eau fraiche dans un gosier asséché : tout glisse sans problème. La prod d’AAyhasis est exceptionnelle, Alpha s’y adapte parfaitement avec un flow lent. Puis le refrain chopé de Diabi reste en tête. Encore une grande réussite, avec un rappeur qui se confie sur ses erreurs et ses regrets avec une grande honnêteté.

« Zinédine, Franck, Lilian »

16. UNE MAIN LAVE L’AUTRE : Une balade, un peu moins accrocheuse car légèrement répétitive à cause du flow linéaire. C’est très bien écrit, mais cela manque un peu de folie pour que cela emballe totalement. Vu que le morceau n’est pas long, cela ne choque pas dans l’écoute de l’album.

17. MACRO : Alpha Wann conclut son album avec ce qu’il sait faire de mieux, un bon morceau de rap. Avec ce dernier son on semble entendre la satisfaction du rappeur vis à vis de son album. Il a fait ce qu’il avait envie de faire même s’il a fallu du temps. « Ils ont des perceuses, j’ai un compas, c’est pas comme ça qu’on perce, Le rap : un combat c’est pas demain qu’on l’perd, Je cherche ma compagne, j’ai déjà les compères »

 

Avant UMLA, Alpha Wann était un rappeur que tout le monde considérait comme extrêmement fort. Mais il lui manquait un projet référence, avec des morceaux marquants dont les gens se souviendront. Tout le monde est unanime : l’étape est franchie avec un album inscrit dans son époque qui deviendra vite référence pour les amateurs de rap. Ce n’est pas seulement un album de rap technique. Les émotions sont présentes, les interludes de la mystérieuse voix-off s’intègrent parfaitement au projet. Alpha Wann a donné énormément de contenu, 17 pistes, plus de 20 instrus : 59 minutes. La recette est là, rien ne paraît long car un travail minutieux a été effectué pour que l’auditeur ne s’ennuie pas. Même si certains morceaux sont moins percutants que d’autres, aucun n’est à jeter. Il y a des morceaux que l’on peut écouter séparément du projet, comme Cascade (Remix) ou Langage Crypté, d’autres qui apportent de la légèreté à l’écoute intégrale (Pour celles, Une main lave l’autre). Tous les featurings sont intéressants, avec de gros highlights d’Infinit’ et Og L’enf qui ont rendu honneur au MC de Pernety-Plaisance. Non il n’y a pas de single qui fera 300 millions de vues sur YouTube, non ça ne parlera pas à tout le monde, non l’album ne sera certainement pas certifié disque de platine (même si on l’espère), mais le rappeur a fait ce qu’il voulait faire et ça ne sonne ni anachronique ni démodé. Même s’il est encore tôt pour parler de classique, une chose est sûre : UMLA pourrait servir de manuel pour apprendre à un jeune rappeur comment maîtriser son art. Achète deux exemplaires.

Note : 17/20

hugo@vrairapfrancais.fr

Review overview
NO COMMENTS

Sorry, the comment form is closed at this time.