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Chronique : Alpha Wann – Alph Lauren 3

Retour sur le projet qui marque la dernière étape avant l'album du rimeur parisien

Dans l’après midi du jeudi 5 avril dernier, Alpha Wann lâche l’info dans la précipitation : Alph Lauren 3 sortira le soir même à minuit. Les premières secondes du 6 avril 2018 ont donc été célébrées par les premières notes du dernier projet du Don. Pour les profanes, Alpha Wann, alias le Don, alias le Shiznit, alias Philly Flingo, alias Philly Phaal, etc. (pfiou…), c’est un fin technicien du rap, créateur de schémas de rimes savamment orchestrés, à l’aide d’un vocabulaire simple et une diction claire. Occupé par son mini empire Don Dada Records, géré d’une main de maître aux côtés d’Hologram Lo’, Alpha nous promet son premier album depuis un moment. S’il hésitait à le sortir soit en 2018, soit en 2024, il semble avoir désormais fait son choix. L’éminent membre de 1995 et de L’Entourage assure que l’on pourra l’écouter à l’automne 2018. En attendant, il nous fait patienter avec un troisième opus de la saga Alph Lauren. Et de la patience, il en faut. Si notre époque oblige les rappeurs à être productif, le Don choisit la solution inverse. Ce nouvel EP sort plus de deux ans après Alph Lauren 2, quatre ans après Alph Lauren. Mais la qualité, ça se paie au prix d’une attente qui rend savoureux le moment de la dégustation. Si vos oreilles ont faim de rimes alambiquées et des prods raffinées, nous vous proposons la dégustation des 8 titres de cet amuse gueule.

 

1. Paire de Prada (prod. Hologram Lo’) : Alpha Wann balance quelques phases calmement en guise d’intro, histoire de faire chauffer la machine. Puis, le jingle Don Dada propulse le MC sur le devant de la prod, et là… on se rappelle soudain le génie du Don. “Eh, faut qu’mon équipe s’canalise, on a b’soin de psychanalyse. Nous, on apprécie l’canard et les séjours aux îles Canaries”. Ça rentre par une oreille et ça n’en sort plus. La prod d’Hologram Lo livre de profondes basses et Alpha applique sans broncher l’une des techniques les plus précises du rap français tout le long du couplet. Les rimes à rallonges rebondissent dans tous les sens et s’entrecroisent sans jamais se percuter. De la haute voltige. Le Don mérite sa paire de prada.

 

2. R5 et Murcielago (prod. Hugz) : Une longue décapotable glisse doucement sous le soleil lourd de la côte ouest des USA, on y écoute R5 et Murcielago, et tout va bien. Le son groove, Alpha prouve une fois de plus la musicalité de ses textes. Les schémas rimes du premier couplet relèvent presque de la prestidigitation, c’est impressionnant, comme si ces rimes en feu sortaient de son durag. Sans avoir le temps d’applaudir, il vient nous arracher un sourire avec un refrain aux douces mélodies dont les anciens avaient le secret. Voilà une hymne à la ride gratuite, pour le plaisir de poser le coude sur la fenêtre, sans même avoir honte. Merci Alpha.

« J’l’avoue, j’ai eu envie d’faire des tubes avec des rimes simples Quand j’ai vu la dernière pub pour le Série 5 »

 

3. Courchevel, feat. KSA (prod. JayJay) : Tout ce que je veux, skier à Courche-che”. Voilà ce qu’il faudra retenir de ce morceau, cette phrase entêtante. Libre de tous carcans stylistiques, le style désinvolte de KSA, membre du groupe Eddie Hyde, colle bien à la prod déstructurée de JayJay. On plane aux côtés des deux mc qui jouent des ad-libs, saupoudrées sur une prod riche et enivrante. Alpha et KSA veulent goûter aux joies du ski chez les bourgeois, juste pour le plaisir de la frime. On se laisse facilement porter par l’énergie molle qui se dégage de ce morceau et on adhère au style, au point de laisser le morceau tourner en boucle. Ce nouveau style de morceau est très bon, on plussoie.

 

4. Louvre (prod. VM the Don) : Alpha a le sens de la formule, et met du sens dans ses formules. Louvre est un condensé de phrases impactantes qui peuvent facilement vous laisser assis sur votre chaise. Chaque pause entre les rimes vous laissent juste le temps de faire les gros yeux et de hausser les sourcils. Alpha reprend du souffle et recrache une fournée de mots dévastateurs. “Mes nègres iront au musée quand ils vivront près du Louvre”, toujours incisif sur ce sujet depuis le premier opus d’Alph Lauren, le Don en remet une subtile couche.

 

 

5. Saint-Domingue (prod. Hologram Lo’) : Légèrement anachronique, l’intro qui débute le morceau donne le sourire, un brin nostalgique du rap de l’ancien temps. La prod aux sonorités clinquantes arrache au rappeur des divagations un brin mélancoliques, mises en musique par sa voix sans artifice. Lucide, le Don regarde dans le rétroviseur, piégé entre son désir de rester vrai et sa soif de cash flow. Cette remise en question n’empêche pas au morceau d’avancer seul et de se faire une place agréable sous le soleil de Saint-Domingue. La fin, Alpha la laisse à Hologram Lo’, qui fait évoluer la prod vers une musique envoûtante.

 

« Quand les touristes ont les sacs Gabbana, les blédards sont rapides comme Stéphane Diagana
Ça parle de Punta Cana, n’importe quel mec peut foutre sa kalash sous sa Canada Goose
Daesh fout l’souk, ça canarde (bang bang), pour oublier les problèmes et les troubles, y’a le foot, y’a Canal »

 

6. Kim K, feat. Doums (prod. JayJay) : Le Doums fait ici sa première apparition sur la trilogie Alph Lauren. Souvent, ce n’est pas sa technique qui prime lors de ses couplets, mais plutôt l’attitude et le charisme qu’il ramène. Ici, si son couplet ne laisse pas bouche-bée, sa voix grave est très efficace sur le refrain. Le morceau fait le job, on note quelques folies lyricales d’Alpha et on peut passer au morceau suivant sans trop regretter.

 

7. Turban (prod. JayJay) : Une énergie étrange se dégage du morceau. La prod, presque poisseuse et angoissante, réussit au flow précipité du Don. L’harmonie disgracieuse qu’a créé JayJay est servie à la mesure près par Philly Flingo, s’adaptant à la moindre variation. L’univers du producteur du groupe Eddie Hyde rentre en collision avec celui d’Alpha et l’onde de choc va résonner dans nos oreilles pour un moment. Tout ce qui brille hypnotise” et Turban illumine le projet. Turban est mystérieux, Turban est puissant.

 

 

8. Shanghai (prod. VM the Don) : On commence à avoir l’habitude, lorsque VM the Don apparaît dans les crédits, c’est une très bonne nouvelle. Alpha débite avec hargne ses phases acides, qui résonnent sur des claviers stridents. Ça donne une ambiance toute particulière au morceau, une impression d’urgence et de gravité dans le propos, déposée sur une musique aux claviers angoissant et à la basse bien ronde. Alpha crache ses ultimes mots dans un unique couplet, avant de clôturer humblement le projet : “Écoute-moi bien comme un professeur, J’préfère perdre en équipe que soulever le trophée seul”

 

Depuis le premier opus d’Alph Lauren, le Don a gagné en grade et sa musique est arrivée à maturation. Il a su se créer un univers musical varié, enrichi par les multiples producteurs dont il s’entoure si bien. Les prods ont réellement mis en valeur le propos acéré d’Alpha. D’un soin tout particulier, elles sont servies avec des rimes à la précision déconcertante, comme à l’habitude. Quant aux 2 featurings, on peut regretter l’absence d’un passe-passe avec le désormais invisible et rare Nekfeu. Alph Lauren 3 c’est un disque aux multiples couleurs, une agréable balade parmi les classiques du rap. C’est un shot d’énergie brute, prêt à être livré sur scène. Surprenant comme un bonbon qui pétille, le disque est enrobé de quelques mélodies pour adoucir la rugosité de certains propos, et ça donne un charme indéniable au projet .Schémas de rimes exclusifs, prods pas faciles à appréhender… On peut également saluer avec plaisir les prises de risque d’Alpha Wann sur ce nouveau projet. Si Philly Phaal  s’appuie sur les mêmes piliers pour construire sa musique, l’artiste a tout de même opté pour le changement. Il a par exemple délaissé les nombreuses références à l’hydroponie qui pullulaient sur ses derniers EP. Pour le reste, le “Shiznit” continue son éternel combat contre les menteurs, les tricheurs, les inégalités de richesse… mais sa lucidité complique les choses. L’univers d’Alpha Wann, c’est un subtil mélange de tissus luxueux et de trajets en métro durant lesquels l’oeil se pose la dernière pub du BMW série 5, alors que le coeur est tourné vers l’Afrique. Un mal moderne qu’Alpha Wann parvient à mettre brillamment en lumière dans ce projet.

15/20

kopp.antoine@gmail.com

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